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Publié par Saoudi Abdelaziz

"La vraie « affaire du St Georges » a-t-elle besoin de faux coupables ? Que s’est-il passé le 1er mars 2019 autour de l’affaire de l’hôtel Saint George ? Qui étaient ces hommes armés qui tiraient sur la population au point de soulever la colère de feu le général Gaïd Salah avant de faire la promesse de protéger les marches? "

Par Ghania Mouffok, 2 juillet 2020

Ce 19 juillet 2020, Larbi Mohamed Raouf aura 24 ans, il est le plus jeune et le plus ancien détenu du Hirak, « enharraché » depuis le 4 mars 2019. Aujourd’hui sa mère est triste : « Ils disent qu’ils ont libéré roumouz el hirak, les symboles du hirak, mais ceux qui ont fait tomber "le cadre" sont oubliés et ils sont toujours en prison. »

L’histoire de Larbi Mohamed Raouf se raconte comme une histoire absurde. Nous sommes le 1er mars 2019, deuxième vendredi du Hirak, le soir tombe. Il est environ 17 heures trente, les marcheurs se dispersent, Raouf avec trois amis d’enfance, voisins de la cité Bonne Fontaine à Chéraga, Hamoud Hocine, Kaci Mohamed et Hanène Zinedine, après avoir marché, crié et chanté, s’apprêtent à rentrer chez eux en Polo noire.
Arrivés au niveau d’El Biar, un téléphone sonne, c’est Oussama Aboudi, un copain qui appelle au secours, il est coincé au Champ de manoeuvre, aucun transport public à l’horizon. « Ne bouge pas, lui disent-ils, on vient te chercher ».

Ils ne savent pas que devant l’hôtel El Djazaïr (ex Saint George), la marche dans une grande confusion a tourné au drame, coups de feu, grenades lacrymogènes, violences et pillages et que Hassan Benkhedda, 56 ans, est mort dans des conditions encore mystérieuses, « en martyr » dit la famille de l’ancien président du GPRA Benyoucef Benkhedda, dont le deuil ouvre le premier du Hirak.

Au niveau du Champ de manœuvre, Aboudi les attend, il transporte un écran plasma, il ouvre le coffre et le dépose avant de raconter : « je l’ai trouvé dans l’herbe, il est endommagé mais je l’ai pris pour les pièces détachées », ils s’esclaffent tous sans penser à mal. Aboudi est licencié en électronique, et tout le monde connaît sa passion pour les pièces détachées qu’il revend dans sa boutique qui se trouve juste derrière la pâtisserie Nour El Houda. Bientôt l’exploit tournera au cauchemar.
Arrêtés par un barrage de police après avoir embarqué le copain pour une banale et familière vérification d’identité, un policier leur demande d’ouvrir le coffre de la voiture, banal si ce n’était ce maudit écran plasma endommagé.
Raouf, Hocine, Zinedine, Mohamed et Oussama sont immédiatement embarqués au commissariat le plus proche à Audin.

Pour la mère de Raouf, le cauchemar commence : « son téléphone ne répondait plus et des amis nous ont dit : il a été embarqué ». Commence alors la recherche, ce deuxième vendredi, plus de 60 personnes ont été arrêtées. Elle finira par le retrouver à la Centrale à Alger, « ne t’inquiète pas, lui dit le policier de service, ton fils n’a rien fait, il sera libéré demain ».
Elle ne s’inquiète pas et rentre chez elle. Le lendemain elle revient le chercher : « désolé, il n’est plus là, il a été transféré au commissariat de Birkhadem ».
La machine juridico-policière est en marche et rien ne peut plus l’arrêter, prisonniers de l’« Affaire du Saint-Georges ».

Le malentendu

Les cinq garçons sont mis sous mandat de dépôt, enfermés à la prison d’El Harrach sous les chefs d’inculpation : « atteinte aux biens publics », « association de malfaiteurs », « vol », "incendie». Désormais leur affaire relève du pénal, classée dans le dossier « Hirak » et « l’affaire St Georges »

Devant le juge d’instruction qui l’interroge, Raouf a plaidé comme on espère encore dénouer un absurde malentendu : «Je n’ai rien fait, je n’ai rien à me reprocher, je viens d’être reçu au concours des officiers de police, comment voulez- vous que je me retourne contre moi-même ? » Le juge aurait répondu, selon sa mère : « je sais, mon fils, mais je ne peux rien faire, j’ai des instructions d’en haut » (sic)
Sa mère, enseignante d’arabe à la retraite, comme son père, est aujourd’hui inconsolable : « Tous ses amis ont rejoint la nouvelle école de Sétif des officiers au mois d’octobre 2019, il avait passé le concours au mois de janvier et reçu au mois de mars, et il s’était inscrit en première année de magister après sa licence ».
Elle compte les jours, le temps qui passe, le temps volé à son fils unique pendant que son œil gauche se fait aveugle, elle ne comprend pas : « ils sont tous les cinq licenciés, ils ont tous des casiers judiciaires propres, ils sont tous de famille labess a3lihoum, des gens aisés et ils n’ont rien fait. Par deux fois les avocats ont demandé la liberté provisoire, par deux fois elle leur a été refusée alors que pour d’autres elle a été accordée, c’est à ne rien comprendre. »
Le 12 mars 2020, l’affaire est enfin programmée, devant le tribunal de Dar El Beïda, en pénal. Curieusement, tous les prévenus du Hirak de ce funeste deuxième vendredi sont mis «dans le même sac, le même panier », à la barre ils sont 13 comme s’il s’agissait de la même affaire, classée « l’affaire du St George ».

Celui- là a été pris avec un petit couteau, cette autre avec une plaque chauffante dans les mêmes conditions que Larbi Mohamed Raouf et ses quatre amis d’infortune avec leur écran plasma « endommagé », insiste et précise la maman, c’est écrit dans le dossier « endommagé », c’est à dire sans aucune valeur, mais quel fardeau.
La juge fait l’appel, les 14 prévenus répondent présents, les avocats se présentent et sont confiants pour les cinq copains, «ne vous inquiétez pas ils vont être libérés parce que le dossier d’instruction reconnaît qu’aucune preuve matérielle du délit n’a été versée au dossier. »
Quand soudain la juge se rend compte qu’un des prévenus a fait appel et demandé une requalification du délit dans le refus d’être jugé en pénal, les peines étant plus lourdes.
Branle- bas de combat, son avocate, après consultation du concerné informe la juge qu’il retire sa demande du dossier, la juge « elle nous fait une faveur » accepte le deal.
L’affaire peut enfin être jugée, quand soudain, elle revient et dit « trois fois », se souvient la mère de Raouf : « Je m’excuse, je m’excuse, je m’excuse, mais l’affaire est reportée ».
Et, elle ajoute : « idji wahed idir hadja, wa yalka hadja wahdokhra » que l’on pourrait traduire par : « Une personne peut s’apprêter à faire quelque chose et trouver autre chose.» On ne saura sans doute jamais qu’elle est cette « autre chose » qui a suspendu le cours de cette justice de l’absurde. Enchaînant les uns aux autres des prisonniers dont le seul lien est de s’être retrouvés au même endroit, le même jour autour d’une journée particulière en Algérie.

La vraie « affaire du St Georges » a-t-elle besoin de faux coupables ?

Que s’est-il passé le 1er mars 2019 autour de l’affaire de l’hôtel Saint George ? Qui étaient ces hommes armés qui tiraient sur la population au point de soulever la colère de feu le général Gaïd Salah avant de faire la promesse de protéger les marches?

Derrière cet écran de fumée, qui a intérêt à garder en prison cinq jeunes garçons, licenciés et plein d’avenir, accusés de s’être mis à cinq pour voler un absurde écran plasma «endommagé » ? Alors qu’au moins quatre d’entre eux, , Larbi Mohamed Raouf, Hamoud Hocine, Kaci Mohamed et Hanène Zinedine ont été disculpés par leur ami Oussama Aboudi, l’électrotechnicien, collectionneur de pièces détachées qui n’a de cesse de clamer leur innocence devant ses avocats, la police, le juge d’instruction, le procureur : « libérez-les, ils n’y sont pour rien et gardez-moi en prison »

Mais la justice en troupeau ne fait pas dans le détail : le procès a été renvoyé au 2 avril, avant que ne se pointe à son tour sur cette scène de la malchance le coronavirus qui a condamné les tribunaux à rester fermés et les prisons à rester ouvertes bien qu’interdites. « Pas de parloir à cause du Corona, il m’a appelé deux fois, une fois avant le ramadan et une fois après l’aïd, quelques minutes, trois minutes et ils coupent la communication ».
Aujourd’hui, la mère de Raouf continue de compter le temps volé à son fils unique qui n’a pas été libéré : « Les tribunaux seront ouverts le 19 juillet jusqu’au 30 juillet et le procès de nos enfants ne sont pas programmés donc, d’après nos avocats, il faudra attendre jusqu’en octobre.» et sa voix se casse, comme le fil ténu de la justice.

On peut encore espérer que la justice soit aussi zélée à fermer ce dossier qu’elle l’a été pour fermer sans suite « l’affaire Benkhedda », mort « d’une crise cardiaque ».
Histoire d’épargner aux annales de la justice algérienne la honte de garder 19 mois sous mandat de dépôt à la prison d’El Harrach surpeuplée en pleine pandémie mondiale, cinq garçons comme de dangereux malfaiteurs, parce qu’ils trimballaient dans leur coffre « un écran plasma endommagé».

Source : Facebook

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