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Publié par Saoudi Abdelaziz

Dans sa contribution parue le 6 juillet dans le Quotidien d’Oran sous le titre, « La décolonisation de notre agriculture : un acte majeur de souveraineté nationale », l’agronome à la retraite Mahmoud Chabane établi les méfaits de la longue nuit coloniale sur notre agriculture, pour ensuite évoquer les efforts de reconstruction et de décolonisation de notre agriculture durant les années 1960 et 1970. Avant de déboucher au début de 1980 sur le grand tournant de l'infitah de la présidence Chadli Bendjedid qui a mis « le cap toute sur l'ultralibéralisme ». L’agronome propose ensuite des démarches pour redresser la situation. C’est cette dernière partie de la riche contribution que nous mettons en ligne.



« Faut-il le rappeler que notre pays qui ambitionnait résolument de réaliser son indépendance alimentaire malgré les moyens limités dont il disposait durant les années 1960/70 et avait engagé pour ce faire, tous les acteurs économiques concernés par cette noble mission, s'est trouvé, avec l'avènement de la nouvelle équipe de décideurs, dès le début des années 1980, dévié de cette trajectoire. De fourmi laborieuse, le pays a été transformé, comme par enchantement, en cigale festoyeuse.

Ce changement brutal de cap opéré en violation de la constitution en vigueur, faut-il le rappeler, par l'équipe Chadli, assimilable à une déviance des objectifs clairement définis par le congrès de la Soummam, a marqué le début de l'entreprise de déconstruction de tout ce qui a été réalisé jusque-là, au prix d'énormes sacrifices consentis par les patriotes pour reconstruire leur Algérie. En fait, cette équipe (il suffit de voir sa composante pour comprendre son véritable projet et pour qui elle roulait) préparait dans ses « laboratoires » le démantèlement et le transfèrement du patrimoine de l'État, donc du peuple, au profit d'une clientèle prédatrice, insatiable, voire antinationale. Pour faire « avaler » au peuple ce changement de cap qui se décline sous l'habillage de l'INFITAH en vogue en Egypte de Sadat et son équivalent russe Perestroïka, pensé (ailleurs ?) pour installer le néolibéralisme dans les pays qui avaient osé un semblant de justice sociale, les décideurs en place avaient pris option pour un passage en force de leur INFITAH.

Pour y parvenir rapidement, ils ont imaginé un slogan racoleur et fallacieux « pour une vie meilleure ». Pour ce faire ils avaient dégainé une arme redoutable, en l'occurrence l'article 120 des statuts du FLN, utilisée pour écarter, broyer toute personne mouchaouche (cadre, ouvrier...) engagée dans la reconstruction de l'Algérie pour tous, rêvée par nos martyrs, qui oserait exprimer une opinion différente. Les mesures prises pour détricoter tout ce qui a été réalisé depuis l'indépendance par le peuple et pour le peuple et gommer une page de notre histoire récente ont été mises en place avec une cadence effrénée et un empressement de brigands venus dévaliser et piller tout un pays.

Dans le cadre de cette politique ultralibérale, les actions centrales structurant les plans quadriennaux de développement intégré basé sur l'équilibre régional et une répartition des richesses nationales, ont été stoppées pour être remplacées « séance tenante » illico presto par le PAP (plan anti pénuries). Sa mise en œuvre a permis l'émergence d'une faune d'importateurs chargés d'inonder le marché en produits made in (une large gamme de produits sont tout simplement inconnus des algériens) importés et commercialisés, comble de la provocation, par l'enseigne très populaire du souk el Fellah. Pour les décideurs, c'est ahurissant mais les déclarations sont assumées, le PAP avait comme objectif de casser les prix des produits locaux et d'instaurer une concurrence.

Pour la première fois de notre histoire, citées à titre d'exemple, des oranges ont été importées, pour concurrencer la production nationale. Les conséquences désastreuses du PAP, multiples et variées, avaient affecté négativement le moral des producteurs locaux, le niveau des investissements, la place et la réputation qu'avaient nos agrumes sur le marché mondial. Il a marqué aussi, le début du marché informel, l'abandon de certaines productions (exemple : la tomate industrielle, la production de semences, de lait...) et l'installation (durable ?) d'importateurs qui, en plus de contribuer à détruire notre économie productive, ont transformé notre immense pays en poubelle du monde industriel dit capitaliste pour y déverser leurs rebus. L'abrogation de l'ordonnance portant monopole sur le commerce extérieur et la parité du Dinar algérien maintenue artificiellement surcoté, une aberration de plus, sont des actes faits pour booster les importations en tout genre, au détriment de la production nationale.

De même, les opérations engagées au titre de la concrétisation des objectifs assignés à la Révolution Agraire, à savoir : la réalisation des villages agricoles, le renforcement et la consolidation du système coopératif de production et de mise en valeur des terres, services spécialisés, de commercialisation des productions agricoles et d'approvisionnements en intrants, ont été arrêtées en vue de les clôturer. La clôture de ces opérations a conduit à l'abandon puis au démantèlement de toutes ces réalisations structurantes destinées pour améliorer les conditions sociales et économiques des fellahs et lutter contre les exodes rural et agricole.

Simultanément à la clôture des opérations de la révolution agraire, les décideurs en charge du secteur agricole avaient engagé une opération dite de restructuration des domaines agricoles autogérés pour les rendre, affirmaient-ils, économiquement viables et humainement maîtrisables. Cette opération menée tambour battant par un personnel non formé à cette tâche, sans aucune étude ni concertation et que rien ne justifiait, a abouti à une démultiplication des domaines induisant des besoins supplémentaires en encadrement et en matériels que les décideurs n'avaient pas pris en charge. Elle est, et c'est le moins que l'on puisse dire, à contresens des objectifs affichés. Il convient de noter que pendant la durée de l'opération, nonobstant les actes répréhensibles de chapardage, de détournement de toute sorte, la production (du fait du manque d'entretien), avait décliné, les investissements arrêtés. Les DAS avaient l'allure de véritables pétaudières.

Dans le sillage de l'INFITAH, les maitres des céans, tout en instrumentalisant honteusement les privations connues par le peuple mobilisé pour reconstruire son pays, ont poussé l'outrecuidance jusqu'à gommer de leurs discours officiels, des mots qui semblaient les agacer tels : justice sociale, Révolution, impérialisme, développement, indépendance..., (en fait tout ce qui rappelait la plateforme de la Soummam à laquelle tout le peuple est attaché). Ils ont arrêté les actions de volontariat citoyen et estudiantin dont l'apport inestimable avait grandement contribué à éclairer le monde ouvrier en général et le monde agricole en particulier et aux volontaires de s'imprégner des réalités du terrain. La synergie créée par ce mouvement entre les producteurs et les universités, qui n'en finissait pas de prendre de l'ampleur a été perçue par les partisans de l'Infitah et de l'article 120, comme dangereuse.

Certes, le peuple (hormis certains privilégiés du système) qui a connu, vécu et subi à son corps défendant, les affres du colonialisme, ne mangeait pas de bananes payées par Hassi Messaoud et Hassi R'mel ces deux grands « patriotes » intègres. Ce n'était pas sa priorité du moment, loin de là. Il avait fait le choix de diriger cette aide précieuse vers le financement des investissements productifs créateurs de richesses partagées. Sa préoccupation majeure n'était pas de manger des bananes mais de retrousser les manches et réunir les moyens nécessaires pour reconstruire et développer son Algérie sociale et solidaire voulue par nos martyrs, débarrassée des stigmates du colonialisme.

En vérité, la mise en place du programme anti pénurie a servi d'opération diabolique de diversion destinée à éloigner le peuple de la chose politique et à faire passer le démantèlement des réalisations économiques (industrielles, agricoles et de services) pour ensuite les privatiser et ramener le pays dans le giron du capitalisme triomphant, mondialisé. Les décideurs en place avaient sifflé, en plein envol, la fin de la récréation (elle a duré dix-huit ans !), entrepris d'avilir et de dégrader l'image et l'aura de l'Algérie et de ses habitants.

DÉCRÉTER L'INDÉPENDANCE ALIMENTAIRE CAUSE NATIONALE

Il convient de préciser que la rédaction de cette modeste contribution nous est dictée par le besoin de briser, un tant soit peu, la culture de l'oubli mise en place et soutenue par des campagnes de dénigrement et de dévalorisation de notre glorieuse Révolution et hommes qui l'ont faite et des réalisations socio-économiques engrangées par notre pays, et à :

1. Rappeler que notre immense Algérie qui avait souffert des affres du colonialisme, a réalisé une Révolution, dont le prestige est reconnu mondialement (y compris par les puissants), qui a sonné le glas du colonialisme et lui a permis et à de nombreux pays de recouvrer leurs indépendances. Mais aussi de dénoncer la culture de l'oubli entretenue par les prédateurs ;

2. Dire que le poids des sacrifices consentis par les quelques cinq millions de victimes du colonialisme, du sang qui a irrigué la moindre parcelle de nos terres souillées par les impérialistes et du prestige de notre Révolution ont été pris en compte par tout un peuple (sauf les harkis) dans son généreux élan de reconstruction de leur pays empreint de fidélité et de considération à l'égard de ceux qui n'ont pas gouté aux délices de la liberté retrouvée ;

3. Donner un aperçu, certes sommaire, des pratiques usitées par les partisans de l'Algérie française infiltrés dans les rouages de l'État, pour occuper les centres de décisions et faire main basse sur les richesses du pays, le piller et l'empêcher de se développer. Ils ont mis leur génie maléfique pour faire payer chèrement le peuple pour avoir osé chasser « nos ancêtres les gaulois » en l'avilissant et en ramenant sournoisement le pays dans le giron de l'ex puissance coloniale. Cet état de fait, a accentué dangereusement notre dépendance alimentaire et agricole vis-à-vis de l'ex puissance coloniale au point où 58 ans après le cessez le feu, nous continuons à consommer de la baguette française dite la parisienne, faite de surcroit, avec du blé tendre importé de France. Ils ont abimé l'image de l'Algérie et de l'Algérien traité de minable, d'incapable et d'assoiffé de sang ;

4. Dire aux détracteurs de tout bord, que les algériens, endurants par nature, meurtris par tout ce qui leur est tombé, à leur corps défendant, sur leur tête, touchés dans leur amour propre, ont réagi dans un somptueux mouvement national, unitaire et exemplaire pour sonner le glas de la prédation et de l'avilissement de leur chère patrie. Ils ont, par la même, réhabilité avec panache l'image de leur patrie et émerveillé le monde entier.

L'INDÉPENDANCE ALIMENTAIRE : MÈRE DES BATAILLES

Pour capitaliser et donner de la profondeur à nos actions, la mère des batailles à mener reste incontestablement l'indépendance alimentaire qui passe nécessairement par la décolonisation de notre agriculture, trop dépendante des importations d'intrants et de matériels, jadis produits chez-nous. Cette bataille est à la portée du pays pourvu qu'elle soit déclarée CAUSE NATIONALE et que les leviers dont disposent les décideurs soient utilisés intelligemment pour faire aboutir ce projet. Pour mener à bon port cette bataille, les mesures opérationnelles jugées essentielles ci-après données à titre indicatifs, pourraient, après réflexion et maturation, être mises en œuvre :

1. Identifier, évaluer et classer par ordre de priorité les produits agricoles essentiels de base dont a besoin la population, pour être pris en compte par le plan national de production. À titre indicatif la gamme de produits agricoles largement consommés par les ménages peut s'établir comme suit : les céréales (blé dur, blé tendre, orge, avoine), les légumes (secs pois chiche, lentille, fèverole), la pomme de terre, la tomate industrielle et le lait ;

2. Elaborer et mettre en œuvre un plan national de culture axé essentiellement sur la production de produits retenus et reconnus prioritaires, produire les semences et plants des cultures classées stratégiques, l'exploitation rationnelle des potentialités hydro-agricoles, l'introduction de l'assolement rotation approprié à chaque zone de production, l'application et le suivi des itinéraires techniques pour chaque culture ;

3. Actionner les leviers dont disposent les pouvoirs publics, en l'occurrence l'eau, la terre, la réglementation, le financement, l'assistance technique pour amener les producteurs à adhérer et être partie prenante de ce plan de production d'intérêt général ;

4. Revoir le système des subventions directes dont l'efficacité est sujette à quotient, souvent détournées de leur destination initiale et décriées car ne profitant pas aux petits paysans, pour privilégier les aides indirectes sous formes d'assistance technique et scientifique, de travaux de laboratoire, d'études, de formation, de garanties de l'État, couverture sociale pour les producteurs engagés au titre du plan national de culture ;

5. Décréter la pomme de terre produit stratégique d'intérêt national au même titre que les céréales pour bénéficier des mêmes traitements et avantages de protection. Pour prendre en charge, en amont et en aval, le programme pomme de terre, les producteurs devront constituer des coopératives d'entraide et de services au niveau local avec lesquelles les pouvoirs publics dialogueront, via une union des coopératives, sur tout ce qui a trait à ce programme. Ces coopératives auront aussi à se doter de toute la logistique (matériels agricoles classique et spécialisé, matériel de transport, chambres froides et lieux de stockage détenus en toute propriété ou conventionnés, chaines de conditionnement... L'intérêt qu'il convient d'accorder à ce produit très prisé par la population, est dicté par le fait qu'il est consommé, sous différentes préparations, toute l'année. Produite en très grandes quantités (trois récoltes par an), la pomme de terre constitue indéniablement un moyen de réduire significativement la consommation des céréales et par conséquent des importations.

Toutefois, force est d'admettre que ce socle de mesures structurelles peut s'avérer insuffisant, si toutefois les mesures d'accompagnement en direction des producteurs- acteurs du plan de production national qui doivent être motivés, s'ils ne sont pas accompagnés par un système coopératif d'entraide paysanne qui jouera entre autres, un rôle d'interface entre les producteurs et les services publics. Il s'agira aussi, de mise en place d'un réseau de laboratoires agropédologiques et un système de suivi et d'assistance techniques par un personnel formé pour prendre en charge les préoccupations des producteurs. Il va sans dire que la refonte du système « statistiques agricoles » est à inscrire parmi les priorités en vue de donner aux planificateurs et aux décideurs des outils d'aide à la décision fiables.

La mobilisation des moyens de la nation en vue de réaliser dans les délais les plus raisonnables notre indépendance alimentaire, nous est dictée par notre histoire récente et la nécessité de mettre notre souveraineté à l'abri des dangers qui planent, telle une épée de Damoclès, sur nos approvisionnements en produits alimentaires de base et en intrants agricoles. La dernière déclaration de la porte-parole des nostalgiques de « l'Algérie française » gorgée de haine et de fiel, largement relayée par les médias français, à l'endroit de notre pays, de son peuple et de ses institutions, est là pour nous alerter. Ne jamais oublier aussi que notre pays, avait depuis l'indépendance, fait l'objet de campagnes de dénigrement, de boycott et de chantage de toute sorte, destinés à provoquer le désordre et l'asphyxie. Aujourd'hui plus que jamais, à l'heure où les fondations d'une République nouvelle sont en voie d'être posées à travers une nouvelle constitution, l'indépendance alimentaire est plus que jamais d'actualité et s'impose comme urgence nationale. C'est là, la meilleure façon de rendre hommage, d'honorer nos martyrs et de renforcer notre indépendance.

*Agronome en retraite

** Revue de géographie des pays méditerranéens. Méditerranée, 10ème année, n°3, 1969.

Source : Le Quotidien d’Oran

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