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Publié par Saoudi Abdelaziz

INTERVIEW

Par Fayçal Métaoui, 5 juillet 2020. 24hdz

Fouad Soufi est historien et ancien chercheur associé au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) d’Oran. Il est auteur de plusieurs études, recherches et articles sur l’Histoire algérienne contemporaine et sur la question des archives.

Depuis plusieurs années, l’Algérie demande à la France la restitution d’archives. Un groupe de travail a été installé entre les deux pays pour régler ce problème. Aucune évolution n’a été constatée depuis. Pourquoi ?

Fouad Soufi. Un procès-verbal a été signée le 9 mars 2009. L’ambassade de France à Alger, le ministère français des Affaires étrangères et la direction des Archives de France avaient réagi positivement à cela. En Algérie, c’était le silence. Pour les français, la question était close. Si j’ai bien compris, il faut maintenant discuter les modalités de microfilmage, de scanners, bref, de reproduction de ces archives pour l’Algérie, les originaux restant en France.

L’Algérie n’a le droit de récupérer que les copies, donc.

C’est comme cela que j’ai compris le cri de joie des français. Mais, je n’ai pas eu accès au document. Il faut qu’on lise le contenu de ce PV pour qu’on puisse bien comprendre. D’autre part, le ministère des Moudjahidine travaille pour récupérer des archives mais sans la participation des Archives nationales d’Algérie aux discussions actuelles. A mon avis, il y a un dysfonctionnement. Des amis ont intervenu et ont posé la question, mais n’ont pas eu de réponse. La coordination est nécessaire parce qu’il n’y a pas deux Etats dans ce pays. Maintenant, s’agit-il des documents de l’ALN uniquement ou l’ensemble des archives du contentieux ? Il semble que le ministère des Moudjahidine n’est intéressé que par les archives de l’ALN. Le ministre ne le dit pas publiquement.

A part les archives de l’ALN, quelles sont les archives que l’Algérie pourrait réclamer à la France ?

Un exemple. Il existe des films qui ont été tournés pour le compte du Gouvernement général et qui se trouvent à l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Ils ont été introduits dans le patrimoine national français. C’est cela qui fait la différence avec les crânes (des résistants algériens récupérés par l’Algérie le 3 juillet 2020). Ces archives sont désormais imprescriptibles, inaliénables et insaisissables. Elles ne peuvent pas être cédées à un pays étranger au regard de la loi française.

Pas la loi internationale

La loi internationale impose la négociation. Le cas de l’Algérie a trait à un transfert de souveraineté. Les français jouent sur les mots pour dire qu’il s’agit de documents de l’administration française en Algérie et que l’Algérie n’était pas une colonie mais un département français. Nous pouvons répondre par dire que sans l’Algérie, ces documents n’auraient jamais existé. Tout est négociable. J’ai eu une discussion, à titre privé en 2011, avec l’inspecteur général des Archives de France dans un colloque. Je lui ai dit qu’il existe des archives qui n’intéressent pas la France et il existe des fonds d’archives qui, pour nous, sont secondaires. Elles ne peuvent intéresser que les anciens colons et la manière avec laquelle ils ont accédé aux terres. Des documents ont été pris aux tribus pour constituer la propriété indigène suite aux deux lois foncières. Deux lois scélérates françaises. Ces archives ne les intéressent pas et ne les concernent pas. A limite, elles peuvent susciter l’intérêt des historiens français. Ces documents en langue arabe intéressent par contre les historiens algériens. Il s’agit de documents privés pris aux algériens. La responsable des Archives de France a confié qu’on ne lui a jamais parlé de cela lors des négociations. Or, la question avait été bel et bien posée en 1981 et 1982. Après, je ne sais pas si le problème avait abordé.

De quoi sont constitués les archives de la guerre de libération nationale ?

Plusieurs documents ont été pris sur le corps des Moudjahidines comme Amirouche, Si El Haoues et Si M’Hamed Bougara. Mort au combat (en 1959), Bougara a été identifié grâce à sa musette qui contenait des archives importantes de la wilaya IV (Bougara était chef de cette wilaya). Son corps était méconnaissable. A ce jour, on ne sait pas ce qu’ils ont fait de son corps. A-t-il été enterré ? On cherche toujours. C’est aussi le travail des archéologues. Il faut creuser la terre. Quelqu’un a dit que « la terre ne ment pas ». Mais, notre terre ne nous a pas tout dit et l’archéologie algérienne ne s’occupe pas de cette période. Il faudrait ouvrir une spécialité (à l’université) sur cette partie de l’Histoire du pays et qu’on aille faire des recherches et de fouilles sur les lieux de batailles. Les laboratoires scientifiques doivent ensuite analyser les os et non pas les ré-enterrer. Il faut sortir de l’Histoire discours sur le discours, prendre la pelle et la pioche, creuser la terre pour faire sortir des documents. Il y a aussi les archives militaires françaises qui constituent la deuxième partie des archives relatives à la guerre de libération nationale.

Qu’en est-il des documents des Accords d’Evian ?

Des documents des Accords d’Evian ont été publiés dans un livre côté français. Mais où sont les documents côté algérien ? Aux Archives nationales ? Dans les fonds du GPRA/CNRA ? Que sont devenus les enregistrements magnétiques ? Il paraît que certains sont effacés. Il y a un travail extraordinaire à faire, c’est de recueillir tous les documents, les bandes magnétiques, les procès-verbaux, etc…mais ils sont inaccessibles. Je pense que ces documents sont aux Archives nationales, autant que ceux de la Fédération de France du FLN.

Pourquoi sont-elles inaccessibles ?

Il faut des autorisations. Le directeur des Archives nationales dit le contraire. Or, le retour d’écoute des historiens est négatif. Quand, ils se déplacent aux Archives, il y a un problème. On leur dit : « ce n’est pas prêt », « ce n’est pas autorisé », « vous ne pouvez pas voir cela »… Des moudjahidine de la wilaya IV ont voulu consulter des archives de cette wilaya historique. Aux Archives nationales, on leur aura exigé une lettre d’autorisation signée du vice-ministre de la Défense nationale. Le vice-ministre de la Défense nationale a signé la lettre et a donné son accord. Douze ans sont déjà passés, et les moujahdines n’ont toujours pas pu accéder à ces archives !

Faut-il une volonté politique ou un forcing des historiens et des universitaires pour ouvrir les archives ?

Il faut que l’autorité supérieure exige le respect de la loi. Les archives ne sont pas encore classées. Depuis plus de vingt ans que les archives sont là-bas (Archives nationales), qu’attendent-ils pour les classer ? Il y a autre problème. Si on ne connait pas la langue française, on ne peut pas classer les archives. A l’institut de bibliothéconomie, l’enseignement se fait en arabe. Si les futures archivistes ne connaissent pas le français, comment vont-ils faire pour classer les archives ? Il y a un océan d’archives écrites en langue française. Et, je ne parle pas des futurs historiens qui ne maitrisent pas cette langue…

Qu’en est-il des archives de la période ottomane ?

Les occupants français ont pris aussi des archives de cette période. Je peux citer l’exemple de la lettre du Bey de Tripoli adressée au Dey d’Alger qui lui demandait de se méfier de Mohamedt Ali Pacha d’Egypte et le Dey de Tunis qui s’apprêtaient à apporter main forte aux navires français pour attaquer Alger. C’était au début des années 1830. Les français ont trouvé à Alger des cartons d’archives ottomanes qui remontent aux XVI ème siècle. Ils ont détruit des documents, transformé d’autres en papier pour rouler le tabac. Ils ont également brûlé des archives parce qu’il leur fallait de la place. Il y a eu aussi des pillages. Des soldats français ont pris en Algérie de précieux manuscrits pour les revendre en France. Aujourd’hui, on peut trouver certains de ces documents dans des bibliothèques municipales en France.

Est-il possible de réclamer ces archives ?

Non. Ces documents sont devenus des biens privés, donnés ensuite par les descendants aux bibliothèques municipales. Ils sont entrés dans le patrimoine français. Adrien Berbrugger, secrétaire du général Bertrand Clauzel, qui a fondé la Revue Africaine, a pris les manuscrits et les livres de Constantine, de Mascara, de Tlemcen d’Oran et d’Alger ( Berbrugger accompagnait les troupes de Clauzel lors des premières années de l’occupation). Il y a eu beaucoup de pistolets, d’oriflammes, d’étendards qu’ils ont pris aussi. Les trésors de la Casbah d’Alger pillés, etc.

Source : 24hdz.com

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