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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ils sont morts les poètes

Par Saïd Djaafer, 27 juin 2020

 

Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime

Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

 

Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue!

Avait-il raison Louis Aragon? La réponse est oui, forcément, un poète à souvent raison.. Je me souviens de la stupeur avec laquelle nous avons reçu la nouvelle de l’assassinat de Matoub Lounes, le 25 juin 1998. Nous étions sidérés. Puis la colère est montée, forte, puissante. En Kabylie, bien sur, mais pas seulement, c’était une colère partagée dans tout le pays. Car ce n’était pas seulement le poète et chanteur berbère qui avait été assassiné, c’était plus que cela. Beaucoup plus que cela. 

Sans maîtriser le Kabyle, j’écoutais Matoub Lounès. Je l’écoute toujours. Des sonorités chaâbi et des colères que l’on devine. Je pense que comme moi, beaucoup de ceux qui ne connaissait pas le Kabyle, comprenaient d’instinct ses messages. Même quand ils semblaient rudes.. Ce que l’on retenait - et ce que nous retenons toujours - est que Matoub était totalement poète, et donc que c’était un homme libre, totalement libre, un insoumis dans un pays empêché et bloqué par un système qui étouffe, qui fait de nos richesses- et la diversité en est une - une menace, un ennemi à abattre. 

L'extraordinaire force de Matoub Lounès est qu’il ne la réclamait pas la liberté, il l'exerçait, pleinement, avec de la tendresse dans la révolte et une vitalité débordante, que rien n’arrête. Rien, pas même l’assassinat, oserais-je dire. Car Matoub est toujours présent et même ceux qui ne comprennent pas le kabyle sentent que sa poésie est fille de sa liberté sur laquelle il ne cédait rien…


Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue!

Il y a un trait commun aux poètes qu’on tue! Qu’ils mènent une vie tranquille, humble, comme Mouloud Feraoun, assassiné par l’OAS, le 15 mars 1962, ou flamboyante, comme celle de Matoub, ils perturbent un ordre établi, ils résistent. Ils  ouvrent des chemins ces poètes assassinés, Feraoun, Djaout, Maatoub,  Mekbel, Sebti, Alloula, cheb Hasni… ou Sénac que je cite:

La solitude n’est pas une arme, elle est la mort.
Vous comprenez pourquoi je cogne, pourquoi je m’agrippe à ces corps
qui passent.
Une caresse contre ma vie !
Allez courir après cette eau qui casse !
Allez vous baigner dans tout ce verglas !
Il n’y a rien ce soir que des regards qui se croisent très vite,
des mains qui se désunissent, surprises,
un hiver qui dresse ses quartiers.
La solitude n’est pas une arme

Ce sont des hommes libres comme  Frederico Garcia Lorca, exécuté sommairement le 19 août 1936 par des milices franquistes.

Dans ta voix
Galopaient des cavaliers
Et les gitans étonnés
Levaient leurs yeux de bronze et d'or
Si ta voix se brisa
Voilà plus de vingt ans qu'elle résonne encore
Federico García

Comme Robert Desnos, le poète pacifiste qui entre en résistance contre le nazisme et qui mourra dans un camp de concentration. Il est entré en résistance en déclarant: « J’ai décidé de retirer de la guerre tout le bonheur qu’elle peut me donner : la preuve de la santé, de la jeunesse et l’estimable satisfaction d’emmerder Hitler” Le poème “Complainte De Robert Le Diable” de Louis Aragon, chantée par Jean Ferrat en parle avec émotion

Je pense à toi Desnos et je revois tes yeux
Qu’explique seulement l’avenir qu’ils reflètent
Sans cela d’où pourrait leur venir ô poète
Ce bleu qu’ils ont en eux et qui dément les cieux

Comme le poète et chanteur Victor Jara, arrêté après le coup d’Etat de Pinochet le 11 septembre 1973, e torturé dans le stade qui porte aujourd’hui son nom. C’est là qu’il écrivit, son ultime poème, Estadio Chile, avant que les tortionnaires ne lui coupent les doigts et le tuent.

Chant, tu sais le mal que j'ai
Quand je dois chanter la peur.
Une peur comme celle que je vis
Comme celle dont je meurs, une peur
De me voir parmi tant et tant
De moments d'infini
Où le silence et le cri
Sont les moyens de ce chant.
Ce que je vois je ne l'ai jamais vu.
Ce que j'ai senti et ce que je sens
Feront éclore le moment…

Comme Pablo Neruda, mort douze jours après le coup d’Etat, et dont il s’avère qu’il a été tué par une injection qui lui a été faite avant son départ en exil pour le Mexique. L’immense Neruda

(...)
Macchu Picchu, as-tu posé
Pierre sur pierre, et au fond, le haillon ?
Charbon sur charbon et, au fond, les larmes ?
Le feu dans l’or et, rouge et tremblante en lui,
Une large goutte de sang ?
Rend-moi l’esclave que tu as enterré !
Arrache à la terre le pain dur
Du misérable ! Montre-moi tes habits
Du serf et sa fenêtre !
Dis-moi comme il dormait durant sa vie,
Dis-moi si son sommeil
Fut rauque, entrouvert, comme le trou noir
Que fait la fatigue sur un mur ?

Comme Naji Al-Ali, caricaturiste de génie, inventeur de personnage de Handhala, ce palestinien,  mains constamment croisés, exprimant la perplexité et l’impuissance face à l’adversité. Face aux trahisons. Naji Al Ali a été assassiné  22 juillet 1987 à Londres. Un étudiant palestinien a été arrêté, il était membre de l’OLP mais il a avoué à la police britannique qu’il travaillait pour le Mossad. D'où l’incertitude à ce jour sur le commanditaire. Aucun doute par contre sur le fait que le grand écrivain Ghassan Kanafani a été tué 8 juillet 1972 à Beyrouth, par le Mossad.

Ces poètes assassinés nous émeuvent car ils sont porteurs d'une parole essentielle, ils ont été passionnés de justice et de liberté. A en mourir.  Et comme dit le poète tunisien Aboulkassem Echabi:

Celui que la passion de vivre n'a pas étreint
S'évapore dans l'air de cette vie et disparaît.
- Malheur à celui qui n'est pas passionné par l'existence
Il sera frappé par le néant vainqueur.

Source : Maghreb Spirit

chronique sur Radio Corona N°31 - Pour écouter cliquez ici

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