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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Ahmed Cheniki, 5 juin 2020

Il sourit, ce petit homme qui te regarde droit dans les yeux, il aime beaucoup parler de théâtre, la première fois que je l’ai rencontré, il était en compagnie de Tahar Benaicha. Blagues, anecdotes et éclats de rires, une discussion merveilleuse, c’était dans les années 1980, les deux connaissaient très bien le Coran, Chebbah était profondément pratiquant, il ne ratait aucune prière, il était aussi communiste.

C’était bien avant la publication par la librairie “El Ijtihad” (ex-Dominique) de ses mémoires, « Souvenirs d’un militant auressien », où il se racontait en tentant aussi de prendre de la distance avec les faits.

Il n’est nullement possible d’évoquer le parcours de Chebbah sans le mettre en rapport avec l’itinéraire du mouvement national. Il a toujours vécu, ce militant au long cours en homme libre, le refus de toute oppression et l’amour des humbles comme armes de résistance active. Vivant le martyre dans son village, cet originaire de Sidi Okba n’en pouvait plus de voir comment les Bengana traquaient les paysans, il decida en 1924 de partir s’installer à Paris pour pouvoir y travailler. Mais souvent mis à la porte parce que là où il allait, il tentait de fonder une section syndicale ou faire grève, ce qui ne plaisait pas aux patrons. Chebbah portait le combat syndical dans le sang.

Ce n’est pas sans raison qu’il rejoint l’étoile nord-africaine (ENA) en 1926 à Paris, il rencontre Messali el Hadj et Hadj Ali Abdelkader. Puis, à force d’être constamment licencié de son travail, il décide de retourner à Sidi Okba, il ouvre un café, il en fait un cercle culturel où se rassemblaient communistes, Oulamas et nationalistes. Il est extrêmement actif, il crée une association sportive. Un jeune qui aime le théâtre, bien éduqué et très cultivé, Rédha Houhou, est placé à la tête des affaires culturelles, c’est le profil que désirait Chebbah. En plus, il entretenait d’excellents rapports avec les Oulama, ce qui allait très bien pour Chebbah qui, lui, était très proche d’Abdelhamid Ben Badis qu’il avait rencontré en 1936, qui ne comprenait pas comment pouvait-on être aussi pratiquant, il était profondément religieux, oulama et communiste en même temps.

A cette question, il répondit tout simplement qu’il aimait les pauvres et les humbles et que l’islam et le communisme défendaient les pauvres: « Montre-moi un verset du Coran qui condamne le communisme. Quand tu me le montreras, je quitterai le parti communiste. Je suis avec les communistes parce qu’ils défendent les pauvres. L’islam défend les pauvres. Je sais que certains qui sont dans l’association des Oulémas sont des exploiteurs des paysans. Même si on prie le même Dieu, je n’ai rien à faire avec eux ». Ben Badis aurait souri et aurait rétorqué qu’il aimerait rencontrer des gens comme Chebbah qui avait une grande connaissance des textes religieux, mais aussi les ouvrages de Marx. Le cheikh des Oulama était d’une grande ouverture, Chebbah en parle dans ses mémoires avec un grand respect et une certaine admiration.

Benaicha n’arrêtait pas de raconter certains faits qu’il avait vécus, il écoutait, riait de temps en temps, puis je ne sais comment si Tahar avait évoqué l’histoire de Bengana qui tyrannisait les paysans de la région, lui, comme s’il avait reçu une balle, réagissait, il s’était mis à narrer l’histoire criminelle de cet homme et aussi l’épisode que tout le monde connait quand il avait été trainé par la queue d’un cheval le long de 75 kilomètres. Maurice Laban qui était son ami en parlait beaucoup, parce que tous les deux s’étaient opposés à la famille Bengana à Biskra et dans la région saharienne, Henri Alleg considérait cela comme un acte symbolisant l’oppression, il décrivait ainsi ce fait tragique : « « Attaché points liés à la queue d’un cheval, il fut traîné sous un soleil accablant jusqu’à Ouled-Djellal où il fut interné ».

Tout le monde savait qu’il manifestait de l’hostilité à Bengana qui réprimait toute voix libre, il était le représentant légal et informel de la colonisation : « Tu sais, cet homme est un diable, un exploiteur, un voleur, un criminel et un valet du colonialisme. Comment pouvais-je accepter ses crimes sans réagir. La genèse de l’histoire quand j’ai été trainé par un cheval est simple : on avait injustement arrêté El Okbi, comme je suis pour la justice et proche des Oulama tout en étant au PCA, je ne pouvais ne pas réagir. Bengana a pris la décision de fermer mon café et de m’arrêter, puis de me traîner attaché à la queue d’un cheval, 75 kilomètres. Je me sentais, certes, mourir, mais je ne pouvais accepter quelque soumission». Il avouait que c’était dur et extrêmement douloureux, l’enfer, c’est ce qu’il écrit dans ses mémoires, mais comme ce qu’il faisait était juste, il ne sentait plus rien.

Chebbah qui ne connut que licenciements et arrestations, parce qu’il n’acceptait pas le colonialisme et l’injustice, était féru de théâtre. Il avait même transformé son café en un lieu où se donnaient des représentations avant de créer à Alger en 1937 une association théâtrale (El Kewkeb), il avait écrit dix-huit pièces dont « Tarak Ibn Ziad » (1930) ; « L’alcoolique ignorant » (1939) ; « Abou Jahl » ; « La vraie promesse » (Wa ‘d el Haq) ; « Les ruses des femmes » (1952) ; « Les voleurs voilés » (1953) ; « L’espoir » ; « Le héros du Sahara », « Les misérables » ; « Hassan le choyé »…Ses représentations théâtrales souvent clôturées par un débat avec le public se transformaient en de véritables meetings politiques et des appels contre la colonisation. Les renseignements généraux suivaient ses activités, il avait été convoqué dans les commissariats et arrêté à plusieurs reprises. Grand conteur, un comédien hors-pair, il réussissait à entretenir un dialogue direct avec le public, il usait de multiples improvisations dans ses pièces où parfois jouait un jeune homme, actif, timide et plutôt bon acteur, Rédha Houhou. Ses pièces étaient parfois censurées, « Le pharaon arabe chez les Turcs » qui visait directement Bengana a été interdite à Biskra.

Ce n’est qu’en 1962 qu’il rentre en Algérie après avoir milité plusieurs années à l’étranger au service du FLN. Il sera affecté au ministère de l’agriculture, renvoyé parce qu’il avait dénoncé un détournement de fonds. Il est incorrigible, un « perturbateur au sein de la perturbation », pour reprendre cette belle formule de Kateb Yacine. D’ailleurs, il était l’ami de l’auteur de « La guerre de 2000 ans ». Chebbah ne peut pas se taire, il connait aussi des licenciements après l’indépendance et il sera même interdit de circulation à travers la wilaya de Batna. C’est ce qu’avait trouvé de mieux à faire le wali de l’époque dont personne ne connait le nom. Il rit de tous ces événements, lui qui s’est battu contre le colonialisme et ses valets locaux et aussi contre certains qui, l’indépendance acquise, s’étaient mis, eux aussi, à se sucrer. Chebbah el Mekki me fait penser à Tahar Ghomri qui est le personnage central d’un roman de Rachid Boudjedra.

Chebbah rit encore, Kateb continue son chemin, Benaicha parle tout seul, puis subitement, ils rient aux éclats. En chœur.

Source : Facebook

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