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Publié par Saoudi Abdelaziz

15 juin 2020

Ces derniers temps, une vague d’universitaires s’est mise à fustiger le Hirak en faisant croire qu’il serait né ailleurs et qu’il serait peut-être même financé de l’extérieur. C’est une entreprise pas du tout nouvelle.

A un moment donné, on avait reproché à ce mouvement de ne pas avoir de représentants et de ne pas avoir voulu se constituer en parti politique. Maintenant, on parle de « leaders autoproclamés ».

Les attaques arrivent au même moment, souvent prises en charge par des médias gouvernementaux ou para-gouvernementaux. On a aussi sorti l’idée saugrenue d’un Hirak 1 et d’un Hirak bis, alors que les objectifs sont les mêmes. Avant de parler de variantes 1 ou 2, il faudrait interroger les conditions d’émergence de ce mouvement, ses objectifs et voir si son discours et ses pratiques ont changé.

J’utilise le terme « Hirak » dans le sens de mouvement pluriel.

Depuis le début, le mouvement populaire n’avait pas pour objectif de se structurer en parti politique dans un pays où les partis sont perçus comme de simples « organisations de masse. La force de frappe de ce mouvement pluriel, c’est justement son organisation horizontale qui rendrait toute manipulation ou toute tentative de caporalisation peu probable.

C’est un mouvement inéluctable, pacifique qui affecterait tous les pays anciennement colonisés. Pourquoi maintenant ? Parce que tout simplement, le niveau d’instruction scolaire et l’émergence des « nouvelles » technologies de l’information et de la communication permettent aux traces latentes de se réveiller au contact d’un élément déclencheur. La mémoire est active, réussissant à libérer, à un moment donné, les éléments refoulés, enfouis, qui, ainsi en éveil, vont se joindre, s’unifier pour produire un discours cohérent, avec comme objectif, la mise en œuvre de nouvelles pratiques de pouvoir et le passage du statut de locataire ou de simple sujet à celui d’acteur. C’est une nécessité historique.

C’est une force politique et sociologique singulière, conglomérat de plusieurs groupes sociaux et politiques et de métiers divers, qui n’a pas pour vocation la prise de pouvoir, comme les partis politiques, mais un mouvement qui remodélise le fonctionnement du régime et de la société en mettant en avant l’idée de citoyenneté et la nécessaire mise en œuvre d’un véritable contrat social ( à travers un processus constituant) qui ne peut-être dicté d’en haut, mais pris en charge par les lieux pluriels de la société. Il n’est pas une police, mais une idée, un ensemble de principes dont l’élément central est de faire de l’Algérien un acteur qui romprait avec la posture, trop ancienne, d’otage et de locataire.

C’est au moment où on a l’illusion qu’il prend de l’eau, en se fiant aux manœuvres et aux calculs « comptables », qu’un autre élément déclencheur risquerait de relancer la machine dans un moment de profonde crise économique, politique et morale. Ce serait bon que les uns et les autres comprennent que l’avenir de l’Algérie n’est pas un jeu. Comprendre cela, c’est saisir le fait que c’est la première fois que dans ce pays, les Algériens risqueraient de se réconcilier avec eux-mêmes, en étant libres, devenant tout simplement des acteurs possibles, dont la voix compte.

Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, la communication a changé, les centres se sont démultipliés. L’information n’est plus la propriété d’un centre unique. Le savoir, c’est aussi le pouvoir.
C’est toute l’architecture du pouvoir qui est à revoir, avec une justice indépendante de l’exécutif et des médias enfin libérés du contrôle politique.

Je sais que, finalement, presque tout le monde connait la situation du pays. On la trouve dramatique, du président au citoyen lambda, depuis 1962, le mal-gouvernement a fait que l’Algérie, un pays aussi riche, soit otage de la corruption, du népotisme et du mal-gouvernement. Sans la rente pétrolière qui pouvait-être une véritable bénédiction si nous avions un système démocratique, le pays aurait sombré. Il faut tenir compte des conséquences du COVID 19, des incertitudes de l’environnement régional et les calculs géostratégiques et politiques internationaux.

Il serait primordial, dans ce contexte délicat raison garder, ce type de sermons, ceux de ces universitaires ou d’autres voix, qui divisent, alors que le pays n’a jamais eu autant besoin d’unité qu’aujourd’hui. Il faut des voix apaisantes, des mesures fortes qui commencent par la libération des prisonniers d’opinion et l’organisation d’un véritable dialogue où tout sera mis sur table. Je sais qu’il est de notre devoir de faire de telle sorte à ce que les sujets qui seraient discutés concerneraient essentiellement les questions liées à l’organisation des pouvoirs, les autres sujets pourraient l’être après la mise en œuvre d’une véritable légitimité.

Il faudrait un véritable dialogue pouvant permettre l’émergence d’un climat de confiance, devant être sérieusement inclusif, évitant l’erreur du « panel » qui n’avait pas pour fonction l’échange, mais seulement imposer un discours univoque, celui de ses artisans, sans aucune liberté. Une ouverture est fondamentale. Si cet atelier est mis en place, je suis convaincu que les choses iraient dans le bon sens. Pour cela, il faudrait que les uns et les autres aient en tête l’Algérie, et une idée essentielle, l’Algérie, propriété de tous les Algériens.

Il faudrait que les ingrédients à l’origine du mécontentement soient sérieusement discutés, pas uniquement par les mêmes personnes depuis 1962, usant des mêmes pratiques, mais par les Algériens qui devraient sans autorisation avoir le droit de parler dans leur télévision. Il serait important de discuter de la refondation de l’Etat qui devrait être libéré des scories du discours colonial.

*Ahmed Cheniki est journaliste et chercheur universitaire

Source : Facebook

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