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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Les cadres, qui ont voté majoritairement pour Emmanuel Macron, doivent aujourd’hui prendre conscience que leur sort est plus proche de celui des classes populaires que d’une élite mondialisée qui ne concerne qu’un faible nombre de cadres ultra-qualifiés dans des secteurs de pointe."

Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire

13 mai 2020

Membre des Economistes Atterrés, Thomas Porcher est professeur associé à la Paris School of Business. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Les Délaissés"*. Entretien.

Les populations fragilisées par le "triptyque mondialisation/financiarisation/austérité" ont-elles plus souffert du confinement selon vous ?

 Dans mon livre, je montre que plus de 85% de la population subit, à différents niveaux, le triptyque mondialisation/financiarisation/austérité et ce sont effectivement eux qui ont, de manière différenciée, le plus souffert du confinement.

En réalité, il n’y a qu’une faible partie de la population qui a pu profiter de sa résidence secondaire. Elle nous est apparue dans les différents journaux de confinement de quelques célébrités. Sur ce point la première chronique de Leila Slimani était un monument d’indécence ingénue. Pour les autres, c’était bien différent. En haut de l’échelle des délaissés, il y a avait ce que je nomme les cadres déclassés qui ont certes pu travailler à distance, mais sont restés confinés dans des appartements de petites tailles principalement en région parisienne, ou ont dû retourner chez leurs parents. Viennent ensuite les agriculteurs qui ont subit des pertes importantes de débouchés et une explosion de la volatilité des cours des produits agricoles. Puis les travailleurs en première ligne comme les soignants, les salariés des supermarchés, du nettoyage ou des transports qui ont continué à travailler souvent sans protection. Et enfin, en bas de l’échelle, ceux qui vivent de contrats précaires ou de l’intérim qui ont basculé dans l’extrême pauvreté et dont une partie d’entre eux souffre aujourd’hui de la faim.

Justement, cette crise n’a-t-elle pas révélé une inégalité fondamentale entre d’un côté les cadres qui peuvent facilement télétravailler et ceux qui travaillent dans l’industrie ou dans les services peu qualifiés, condamnés au chômage partiel ou à travailler dehors ?

Cette crise a renforcé les inégalités. Il n’y avait effectivement pas de cadres tous les matins dans la ligne 13 du métro parisien. Les cadres n’ont donc pas été exposés au risque d’être contaminé contrairement aux salariés des supermarchés et aux soignants, pour ne citer qu’eux. Mais je ne pense pas que la ligne de fracture doit se faire entre les cadres et les autres. Bien que leur situation reste privilégiée comparé aux autres, une majorité d'entre eux est en train de rejoindre les conditions salariales des employés et des professions intermédiaires. Leur rémunération diminue depuis plus de 10 ans alors que les prix de l’immobilier augmentent et que les ¾ trouvent leur premier emploi en région parisienne. Résultat, la majorité débutent en vivant dans des petites surfaces et ont de moins en moins ont accès à la propriété. Les cadres, qui ont voté majoritairement pour Emmanuel Macron, doivent aujourd’hui prendre conscience que leur sort est plus proche de celui des classes populaires que d’une élite mondialisée qui ne concerne qu’un faible nombre de cadres ultra-qualifiés dans des secteurs de pointe.

Vous écrivez : "Redéfinir la lutte des classes suppose donc en premier lieu l’alliance de ces catégories de la population française pour mener une lutte verticale visant à casser la matrice de notre modèle actuel." Est-ce pour vous le combat des 99% contre les 1% ? N’est-ce pas un combat simpliste ?

Il est clair que le 1% a mieux tiré son épingle du jeu ces 30 dernières années que les 99%. Ce n’est un secret pour personne tant de nombreux travaux le démontrent aujourd’hui. Le problème est que ce 1% a un pouvoir majeur pour convaincre le pouvoir en place, beaucoup plus que les 99%. Rendons-nous compte, nous avons offert plus de 4 milliards de baisse de fiscalité au 1% des ménages les plus riches qui détient déjà 25% du patrimoine en France. Ces 4 milliards ont du être rattrapés ensuite en faisant des économies notamment sur l’hôpital, qui a dû faire 1,6 milliard d’économie en 2018. Donc, oui, il y a clairement un combat vertical à mener pour une meilleure redistribution des richesses. Mais beaucoup n’ont pas intérêt à ouvrir ce débat et préfèrent instrumentaliser une lutte entre pauvres, sous différentes lignes, allant de la traditionnelle opposition entre classes modestes et immigrés mis en avant par le RN, ou celle entre salariés précaires et chômeurs pour les libéraux. C’est de cette opposition horizontale entre classes populaires que naît la méfiance envers les immigrés, les fonctionnaires, les retraités ou les chômeurs et l’idée fausse que certains groupes sociaux financent les autres.

Selon vous, "il faut que l’État social et l’État stratège retrouvent toute leur place". La crise actuelle confirme-t-elle cela ?

Clairement oui. Cela fait plus de 30 ans que la seule stratégie de l’Etat, avec l’aide de certains hauts fonctionnaires, est de casser le modèle social et d’imposer la logique de marché à la sphère publique, qu’ils s’agissent des entreprises ou des services publics. Il suffit de regarder les rapports de Bercy ou de la cour des comptes pour constater leurs idées sur la politique économique. Ils veulent imposer à la société, sous couvert de neutralité, la réduction des fonctionnaires, l’augmentation du temps de travail pour les enseignants, le contrôle des chômeurs, le recul de l’âge de la retraite, la baisse des pensions, la réduction des durées d’hospitalisation, la baisse des dotations aux collectivités locales, etc. On en voit aujourd’hui la conséquence…

Revenir à un Etat stratège, c’est retrouver un Etat qui reprend le contrôle de ses entreprises publiques pour servir un but. Plutôt que d’ouvrir à la concurrence ces dernières pour ensuite probablement les privatiser, un Etat stratège les utiliserait comme bras armé de la transition écologique et du retour à notre souveraineté dans des domaines dits stratégiques, comme la santé ou l’agriculture. De l’autre côté, un Etat social est un Etat qui investit dans les services publics. Qui ne voudrait pas de transports performants, d’une place en crèche garantie pour tous, d’écoles et d’universités rénovés, d’hôpitaux à la pointe, d’investissements dans la culture, dans les équipements sportifs ou dans des programmes urbains de rénovation ? Qui, après cette crise, osera encore affirmer qu’il ne faut pas piloter nos industries et avoir des services publics performants ?

Pour vous "une société plus sobre et égalitaire est possible". Comment ?

Dans mon livre, je pose les bases d’un programme pour remettre l’économie au service de l’humain. Je propose de changer le fonctionnement des entreprises privées pour qu’elles ne soient plus le jouet des actionnaires mais servent un projet commun, d’investir dans les services publics qui sont, rappelons-le, le patrimoine du pauvre, de règlementer la finance et, enfin, de reprendre en mains notre industrie dans un vaste projet de transition écologique. Mais pour que ce programme soit appliqué un jour, il suppose que ce que je nomme "Les délaissés" se constituent en une classe à même de soutenir une lutte commune et qu’ils choisissent celui qui portera au mieux ce projet.

*Thomas Porcher, Les délaissés : Comment transformer un bloc divisé en bloc majoritaire, Fayard, 234 p., 18€

Source : Marianne

 

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