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Publié par Saoudi Abdelaziz

 Extraits de l’Interview parue le 28 avril dans le journal suisse Le Temps. Propos recueillis par Alexandre Demidoff 

 

Le pays résiste donc à l’épreuve?

Pour le moment, et contrairement aux prévisions, et malgré le passif d’une dictature et la facture d’une puissante révolution de rue qui a paralysé l’économie malgré elle, le pays n’est pas en ruine et l’organisation contre l’épidémie n’est pas un chaos. Les approvisionnements sont réguliers, il n’y a pas de rupture de stocks, la sécurité semble assurée et la prise en charge se fait avec les moyens du bord. Les Algériens sont peut-être rassurés sur leur sort quand ils voient que même les grandes nations riches peinent à faire mieux! Le nouveau président s’en sort avec un bon crédit. Mais rien n’est gagné.

Le système sanitaire permet-il de répondre à la crise?

Non. Il n’est pas en mesure. Les Algériens se souviennent de la répression dont ont été victimes les médecins sous l’ancien régime, quand ils ont demandé plus de moyens et de considération. Le mouvement «des médecins résidents», deux ans avant la chute de Bouteflika, est l’une des clés pour comprendre le mouvement du 22 février 2019 qui a renversé «Bouteflika et son gang».

Comment avait alors réagi le pouvoir?

Servi par des médias à sa solde qui ont accablé les grévistes, le régime n’a pas écouté les doléances de la corporation. Il a fait montre d’un mépris ancien pour les élites et d’une absence de vision : il soignait ses hommes en Europe, et son président en France. Cette médecine appauvrie fait face aujourd’hui à l’impensable avec peu de moyens et une hémorragie désastreuse de médecins algériens qui se sont exilés, par milliers, après la répression.

Les mouvements de contestations sont, semble-t-il, suspendus, à la demande de certains de leurs leaders. Craignez-vous que les autorités n’en profitent pour étouffer ces forces vives?

A mon humble avis, la situation est plus complexe que les simplifications médiatiques. Il n’y a pas un régime mais plusieurs, en concurrence interne à l’évidence, tentés certains par des réformes réelles, d’autres par des contrôles encore plus stricts. Ce que vous désignez par «régime» a su profiter du manque d’initiative de l’opposition de la rue, de son manque de consensus et de vision rassurante pour la majorité. Il se reprend en main. Mais je pense aussi que certains interdits sont déjà intériorisés: on ne reviendra pas facilement et sans risques vers le «bouteflikisme». La corruption prendra d’autres formes, peut-être, mais moins criardes. Le pouvoir a besoin d’un minium de démocratie pour un minimum de consensus.

Quelle est la marge de manœuvre des courants qui constituent l’opposition?

L’opposition, organique ou pas, a déjà été laminée par Bouteflika et ses vingt ans de règne et par une impuissance structurelle à s’organiser, déléguer, penser le politique au-delà de l’idéalisme militant et des souffrances subies. Elle n’a pas été capable jusqu’à présent de tenir à distance les radicalités affectives et de faire mieux, en direction d’un monde rural vaste, que les néo-islamistes plus rusés et expérimentés. On se retrouve dans une situation où le régime gagne du terrain, consolidé par le sursis de la pandémie, l’absence de vision alternative à la sienne, rassurante et déchiffrable.

Des libertés acquises sont-elles déjà remises en question?

Certaines, par des arrestations abusives. Tout régime né de la rente et de la légitimité armée a tendance à s’«autonomiser» au nom de la sécurité du pays. La demande de démocratie d’en face, celle des opposants, manque de moyens, de vision, de consensus et de lucidité, au-delà de sa colère. Il faut une opposition plus mûre, moins romantique, et une autocritique plus audacieuse. En face, le régime doit s’habituer à l’idée que, sans démocratisation, il ne fera que gagner du temps. Le consensus est la meilleure voie de sortie, mais quand dominent les radicalités, il est difficile de s’exprimer ainsi. J’ai été l’objet de violentes critiques et procès en traîtrise à cause de cette position. Je peux le comprendre.

C’est-à-dire?

Les élites démocratiques restent urbaines, piégées par la bulle de la capitale et incapables de se déployer efficacement hors d’Alger ou des très grandes villes. Les médias, qui en soutiennent le projet avec une confusion mal assumée et désastreuse entre journalisme et militantisme, restent aussi piégés par cette bulle. C’est ainsi qu’on laisse le terrain aux nouveaux islamistes à la Erdogan qui déjà proposent leur soutien stabilisateur au régime et travaillent en profondeur le leadership dans le pays oublié.

Que révèle en Algérie cette crise sans précédent?

Comme partout ailleurs: la nécessité de développer une économie solide, des formations saines, une médecine performante, une autonomie et une solidarité horizontale, humaine, loin des spéculations politiques. L’épidémie peut accentuer le repli sur soi mais aussi le déploiement vers les siens. Pour le moment, elle convoque l’humain, le ressuscite presque, le dégage de sous les décombres des nationalismes et des confessions. Parions sur cette idée. L’inconnu nous revient au visage, nous tue et tout ce que nous avons sous la main, ce sont nos mains, nos volontés.

Extraits de l’interview Kamel Daoud: «En Algérie, le confinement c’est un souvenir de guerre ou un jour férié sans fin»

Source : Le Temps-ch

 

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