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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Par Lundi-matin, 11 mai 2020

Extrait

Le Covid-19 atteint Cuba le 13 mars 2020, par l’intermédiaire, a priori, de touristes italiens.

Les chiffres officiels arrêtés à la date du 3 mai dénombrent 1668 cas avérés, 2543 personnes admises à l’hôpital dans le doute (ce qu’ils appellent en vigilance épidémiologique), 7000 personnes en observation à domicile, 876 malades guéris et 69 décès, pour une population dépassant légèrement les 11 millions d’habitants. Toutes les provinces sont touchées mais près de la moitié des cas signalés se concentrent à La Havane. À noter que 6158 prisonniers, sur 57 300 auraient bénéficié d’une libération anticipée, mais officiellement, aucun cas n’est pour l’instant recensé en prison.

« Une organisation populaire de masse »

Avant de parler de la situation nationale et des mesures gouvernementales prises, il faut revenir sur la manière dont est structuré le pays. Chaque pâté de maisons possède un CDR, un Comité de Défense de la Révolution, avec à sa tête, un président élu par les gens de sa rue. Ses missions sont aussi diverses que l’entretien de la voirie, la distribution des biens d’équipement, la collecte des produits recyclables dans le but de lutter contre la pénurie des matières premières, l’organisation des campagnes de vaccination et de dons de sang, la préparation des élections aux diverses assemblées, la surveillance des individus jugés « contre-révolutionnaires », ou encore, la mobilisation des citoyens lors des grandes manifestations. C’est donc une organisation populaire de masse, directement issue du peuple qui jalonne le territoire dans sa totalité, pour le pire et pour le meilleur. Depuis 1962, c’est-à-dire suite à la tentative avortée des États-Unis d’envahir Cuba dans la Baie des Cochons, il existe un système de Conseils qui s’activent lors de désastres naturels et en cas de guerre. Chaque groupe de 8 à 10 CDR forment un CDC, ou Conseil de Défense Civile qui peut prendre en cas de nécessité une forme militaire.

Le système de santé est structuré de manière semblable. Il repose sur les Médecins de Famille qui travaillent chacun pour 1 à 3 CDR, puis les polycliniques (hôpital de quartier qui englobe la quantité de personnes traitées par cent médecins de famille ou plus) et au-dessus se trouvent les hôpitaux et les Centres de Recherche et de Développement des Médicaments.

Ce système se base sur la prévention, au plus près de la communauté. Les médecins de famille tiennent un registre de tous leurs patients, de leurs maladies et des consultations qu’ils ont effectué.

Pour affronter la pandémie, l’État a pris des mesures drastiques privilégiant la prévention, le traitement, l’isolement et l’information, et a procédé de manière échelonnée. En premier lieu, il a contrôlé les aéroports et placé dans des centres de quarantaine les contacts des premiers cas positifs (touristes italiens présents à Trinidad dans le centre du pays). Le fait de ne pas stopper le flux de voyageurs internationaux a provoqué une augmentation progressive du nombre de cas dans l’ensemble du pays. Le gouvernement a donc décidé le 20 mars de la fermeture partielle des frontières, permettant l’entrée au pays aux seuls résidents cubains. Ces derniers doivent rester 14 jours environ dans ces centres d’isolement. Les touristes restants sont placés à partir du 24 mars à l’isolement dans des hôtels. Dès le début de l’épidémie, des dépistages massifs sont mis en place.

La seconde étape dans laquelle se trouve toujours actuellement le pays a été de fermer les écoles, les institutions, les lieux qui ne sont pas liés à la santé, à la production et à la commercialisation de nourriture, à la production d’énergie et à ce qui est vital pour le maintien du pays. Des brigades d’étudiants en médecine arpentent les rues et effectuent des pesquisas casa por casa c’est-à-dire des enquêtes rue par rue, maison par maison, pour demander des nouvelles des familles et détecter au plus tôt de possibles symptômes. Ils distribuent au passage des produits homéopathiques censés renforcer les défenses immunitaires. Un système de pesquizador virtual est mis en place. Il est hérité des protocoles pour lutter contre la dengue. Il fonctionne via l’intranet actif sur l’ensemble du pays et permet à tout un chacun de contacter une structure de soin pour signaler un souci de santé. Un médecin se déplace alors à domicile. Les masques, la plupart du temps confectionnés artisanalement à la maison, sont obligatoires dans l’espace public. Le trafic interprovincial est interdit. Les personnes qui continuent de travailler, comme les médecins ont un système de taxis (qui étaient autrefois réservés aux touristes étrangers). Les factures d’électricité, d’eau et de téléphone sont suspendues. Ce n’est pas le cas de la téléphonie mobile ni du prix d’internet, très cher à Cuba, qui ont seulement un peu baissé, à certaines heures, comme de minuit à sept heures du matin.

« Contrôle strict des ressources à répartir»

Deux types de quarantaines sont établis selon la gravité de l’épidémie dans la zone. Dans les provinces les moins touchées, mais considérées comme zones de transmission locale (plus de trois cas dans un espace territorial réduit), la quarantaine est volontaire. Il est possible de se déplacer relativement en liberté jusqu’à 19h tant qu’il ne s’agit pas d’une activité récréative. L’accès aux plages est interdit. La police est chargée de contrôler les files d’attente devant les magasins et éviter que les gens déambulent, ce qui affecte le travail informel, très présent à Cuba. Les CDC sont activés. Cela signifie un contrôle strict des ressources à répartir dans la population, que les écoles et les lieux de divertissements deviennent des centres de quarantaine, et qu’un plus grand nombre d’aliments qu’en temps normal sont distribués via la libreta, le carnet d’approvisionnement qui permet à chaque Cubain d’avoir un minimum de produits de première nécessité tous les mois (riz, haricots ou pois, sucre, huile, œufs, pain, sel, allumettes, etc.). Ce n’est pas suffisant, mais cela permet d’éviter ou de limiter la dénutrition (toujours présente dans tant de pays sud-américains) ou la malnutrition (présente dans les pays nord-américains). Dans les parties les plus affectées, la quarantaine est obligatoire, les rues sont militarisées. Des distributions d’aliments et autres objets de première nécessité sont effectuées par des étudiants, du personnel médical et de la restauration, et par la police. Les lieux sont désinfectés et des enquêtes sanitaires sont mises en place.

« Les problèmes »

Comme conséquences de l’épidémie, plusieurs problèmes s’imposent au pays. Cuba a perdu ses principales rentrées d’argent issues du tourisme, des exportations et des remesas. Comme partout la crise a révélé les difficultés déjà existantes. En l’occurrence ici, les problèmes de bureaucratie, de logistique, de dépendance au monde extérieur, de pénuries, etc., se sont aggravés. Les queues à l’entrée des magasins, déjà particulièrement longues en général, prennent des proportions impressionnantes et rendent difficile toute tentative de distanciation sociale. Si bien que des gens qui vivent du travail informel font en sorte d’être présents en premier, achètent les produits de première nécessité tant prisés et les revendent ensuite bien plus cher, à ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas attendre des heures. Le fait que les salaires aient baissé à 60% rend d’autant plus difficile la situation sociale des foyers. Les gens bien plus présents à la maison utilisent de fait plus d’électricité, et le pays a de grandes probabilités de connaître une crise énergétique dans les temps à venir, pour avoir consommé les réserves de combustibles des mois suivants.

La quarantaine dans tout le pays n’est pas possible dans le temps, ni pour l’État ni pour la population. Dans le contexte actuel, ces conditions ont révélé divers phénomènes avec lesquels chacun vivait de manière inconsciente depuis longtemps. Les inégalités entre les extrêmes sont toujours plus grandes. Les propriétaires de magasins, les dirigeants du gouvernement, les personnes qui travaillent dans le tourisme ou dans l’exportation ont de bien meilleures conditions pour rester à la maison. Pour les autres, il faut trouver des solutions aux carences économiques. Le travail informel se réinvente, du matériel médical est détourné, on assiste à des affrontements avec la police ce qui est un phénomène extrêmement rare sur l’île.

Système de santé gratuit et de qualité

À la question de savoir si le régime va sortir de la crise sanitaire renforcé ou non, il est difficile de répondre, car il s’agit d’une ligne extrêmement fine entre un bénéfice pour l’État et un désastre possible. La valorisation du système de santé gratuit et de qualité est une rengaine adressée au peuple cubain qui a parfois tendance à s’en lasser. La crise actuelle remet au goût du jour sa valeur et son importance. Les gens ont le sentiment que la situation est sous contrôle. Concernant les difficultés économiques, la faute est toujours attribuée au blocus nord-américain. S’il y a une constante instrumentalisation de l’embargo qui permet de passer sous silence les erreurs du régime, il faut admettre que le blocus a des conséquences dramatiques. Dernier exemple en date, des quantités importantes d’aides financières, de matériel médical, de respirateurs et de ventilateurs n’ont pu être acheminés de Suisse et de Chine jusqu’à l’île caribéenne par peur de poursuites. Le discours des autorités cubaines est qu’elles ne peuvent rien contre cette injustice et qu’elles font ce qu’elles peuvent. Cela permet de valoriser d’autant plus les efforts fournis et les résultats annoncés. C’est la technique pour regagner la confiance de la population et pour rétablir dans l’imaginaire l’importance de la gestion par l’État comme bienfaiteur pour les masses. Mais la crise sociale, alimentaire et énergétique à venir risque de mettre en danger le régime et plus généralement la population cubaine, elle-même.

"Géopolitiquement, Cuba sort pour l’instant grandie de cette situation".

Cela faisait des mois que sa stratégie de healthwashing qui consiste à envoyer des médecins dans le monde entier, pour améliorer son image et faire rentrer de l’argent, était mise à mal. Les États-Unis sont à l’origine d’une grande campagne de disqualification à l’encontre de ces coopérations médicales. La vague récente de la droite et de l’extrême droite en Amérique du Sud a favorisé l’isolement de Cuba sur cette scène. Bolsonaro a, dès son arrivée au pouvoir, renvoyé dans leur pays plus de 8 000 médecins cubains qui officiaient généralement dans les zones reculées, périphériques ou indigènes. Jeanine Áñez, présidente par intérim de la Bolivie, a fait de même après la chute d’Evo Morales, tout comme l’Équateur et l’Argentine. Depuis l’apparition du virus, des médecins cubains sont intervenus dès février en Chine et dès mars en Italie. Par la suite, ils ont été envoyés au Venezuela, au Nicaragua, en Afrique du Sud, dans certains pays caribéens (Jamaïque, Grenade, Antigua-et-Barbuda, Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines) et dans plusieurs départements d’outre-mer français (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon).

La crise humanitaire actuelle, le savoir-faire cubain, la qualité de ses médecins, sa disposition à collaborer avec les autres pays ont permis de rétablir en bonne partie les ressources économiques relatives à cette coopération et le prestige politique qui en résulte. La comparaison avec la gestion de crise de son grand voisin et ennemi de toujours n’en est que plus tranchante. Le plateau de l’épidémie sur l’île est prévu dans les deux semaines. Suite à cela, la nécessité de penser l’autonomie ne sera que renforcée.

« Redécouverte de l’auto-organisation »

Les capacités d’adaptation nous ont particulièrement intéressés à Cuba, car elles passent par une redécouverte de l’autonomie, de l’auto-organisation, de l’expérimentation, par un autre rapport à la nature, et par une remise en question des politiques et des stratégies menées par le gouvernement. Il ne s’agit pas de surestimer ces mouvements. Ils restent minoritaires et bien souvent récupérés par les autorités. Cependant, dans notre contexte, la situation de Cuba et ces expériences servent de révélateurs d’un grand nombre de problèmes qui s’imposent à nous. Les crises qui touchent l’île nous donnent un aperçu des difficultés qu’auront à affronter les sociétés actuelles avec l’épuisement des ressources énergétiques, ainsi que celles qui s’imposeront à une situation révolutionnaire suite à la disparition du système capitaliste. Les difficultés vertigineuses que cela suppose ne doivent pas nous empêcher de prendre au sérieux ces questions. C’est, au contraire, on ne peut plus nécessaire de libérer notre imaginaire, de développer nos savoirs et de construire dès à présent des manières de vivre collectives plus désirables. Les crises à venir ont ceci en commun avec toute perspective révolutionnaire qu’elles nécessitent de repenser de fond en comble l’organisation du monde dans lequel nous vivons.

Texte intégral : Lundi-Matin

 

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