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Publié par Saoudi Abdelaziz

Pendant la pandémie, à part quelques dirigeants, comme Trump aux États-Unis ou Bolsonaro au Brésil, « la plupart des gouvernements ont choisi d’arrêter l’économie pour sauver des vies. C’est une excellente nouvelle », rappelle l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz. Une fois passée l’urgence sanitaire, entre l’entraide générale et les égoïsmes particuliers, de quel côté penchera la balance dans les mois qui viennent ?

Propos recueilli par Barnabé Binctin, 2 avril 2020. BASTA.

EXTRAITS

Basta. Vous ne souscrivez pas à l’idée que cette crise va profondément bouleverser l’organisation de notre système économique ?

Jean-Baptiste Fressoz. Je ne crois pas une seconde à l’idée que « plus rien ne sera pareil après » ! Évidemment que le commerce international subit un coup d’arrêt, mais c’est temporaire. Je regardais les chiffres du commerce international après la Première Guerre mondiale : dès 1923, on retrouve le volume de 1913, après une guerre mondiale et une épidémie de grippe ayant fait 50 millions de morts. Donc oui, je me méfie de l’idée d’une « démondialisation » inéluctable.

Au sujet du CO2 et du climat par exemple, la BCE et la FED ont déjà commencé à arroser les marchés de liquidités et à renflouer les banques. On s’active pour sauver les compagnies aériennes et aider les constructeurs automobiles. En Chine, Xi Jinping a fait un grand discours, dès le 15 février, dans lequel il explique comment relancer l’économie. Il mentionne certes la santé, mais il parle aussi de lever les quotas d’achats de voiture et même de l’importance du charbon.

Vous avez plusieurs fois marqué votre désaccord avec les théories dites de la collapsologie : on est donc encore loin de l’effondrement, à vous entendre…

Si l’on veut croire à un grand basculement, cela dépend d’abord de la prise en charge politique qui sera faite de la catastrophe dans les deux ou trois années qui viennent. Or c’est justement ce que je reproche aux théories des collapsologues : de faire l’économie du politique. Penser le virus comme le symbole d’un « effondrement », c’est rater les enjeux concrets de gestion de l’épidémie, le niveau d’impréparation de la France et de l’Europe, le rôle de l’État-providence, etc. Au fond, les collapsologues ont un discours d’essence religieuse, comme si l’effondrement allait surgir de lui-même, faire table rase et laisser le terrain libre aux écolos. D’une certaine manière, l’effondrement s’est substitué à la Révolution.

La crise du coronavirus ne pourrait-elle pas, a minima, rebattre un peu les cartes du jeu politique, voire redéfinir la vraie nature du clivage politique : d’un côté, les forces progressistes et écologistes, de l’autre, les forces conservatrices et identitaires ?

Peut-être. Même si je ne sais pas trop ce qu’est un « progressiste ». D’une certaine façon, le discours de Macron indique qu’il a déjà senti le vent tourner : même le chantre des « premiers de cordée » et de la mondialisation heureuse se fait l’apologue de l’État-providence. C’est intéressant, ça peut vouloir dire qu’il pense déjà à 2022 en anticipant que l’élection se fera sur le rôle de l’État. Mais est-ce qu’il n’y avait pas déjà eu cela avec Hollande, après la crise de 2008 ? « Mon ennemi, c’est la finance », c’était bien lui, non ?

Il peut très bien y avoir une démondialisation à la marge : mettre fin à la sous-traitance de la production de masques ou des principes actifs nécessaires pour les tests et remettre sur le territoire des usines capable d’en produire. C’est tout à fait mineur dans l’économie. Entre la souveraineté stratégique en matière pharmaceutique et une démondialisation à la hauteur de l’enjeu climatique, il y a quand même un gouffre gigantesque !

De même on va sans doute voir s’accentuer les plans de relance « verts », et autres « green new deal ». C’est intéressant, mais le problème avec les investissements verts, c’est qu’ils s’ajoutent à une « infrastructure brune » : ils ne produisent qu’une « addition énergétique », et non une véritable transition. Acceptera-t-on de se passer des biens high tech et bon marché venus d’Asie ? De se passer des hectares fantômes du Brésil, d’Indonésie ou d’Argentine [terres utilisées pour produire quasi exclusivement des produits consommés ailleurs, en Europe, en Amérique du Nord ou en Chine, comme le soja ou l’huile de palme, ndlr] ? Va-t-on renationaliser les banques pour les obliger à se désinvestir du gaz et du pétrole ? Est-ce qu’un État actionnaire serait capable de prendre de telles décisions, de reconvertir Airbus et l’industrie automobile ? L’enjeu est là, bien sûr : mettre à profit cette crise globale majeure pour engager une véritable transition.

Texte intégral : Basta

 

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