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Publié par Saoudi Abdelaziz

ENTRETIEN

Par Amel Blidi, 30 avril 2020

Mohamed Mebtoul est professeur de sociologie à l’université d’Oran 2. Il a fondé l’anthropologie de la santé en Algérie en 1991. Ses deux derniers ouvrages ont pour titre Algérie. La citoyenneté impossible? (2018), aux Editions Koukou et Libertés, dignité, algérianité. Avant et pendant le «hirak» (2019), chez le même éditeur.

 

El Watan. Est-ce que cette crise va permettre, d’après vous, la revalorisation de certaines catégories professionnelles (celle des acteurs de la santé, notamment) ?

Professeur Mohamed Mebtoul. De façon plus globale, la crise sociosanitaire peut représenter une opportunité historique et politique pour réformer en profondeur le système de santé en Algérie. Mais il nous semble qu’il ne s’agit pas uniquement d’une affaire d’expertise. Le système de soins est indissociable du politique. Il ne s’agit pas d’ajouter ou de retrancher telle ou telle structure nouvelle dans une sorte de maquillage superficiel, qui laisserait dans l’ombre l’enjeu sociopolitique central.

Celui-ci est focalisé sur l’appropriation publique et démocratique du système de santé par les différents acteurs de la santé. 30 ans de travail d’enquête dans les différentes régions d’Algérie, sur la santé, la médecine et la maladie, me conduisent modestement à indiquer que nous sommes loin d’une santé citoyenne. Celle-ci ne se limite pas uniquement à ses aspects techniques, mais implique la reconnaissance politique et sociale de l’usager-citoyen (Mebtoul, 2018).

La construction d’un pacte sociosanitaire entre les professionnels de santé, les patients et les autres acteurs de la santé, s’appuyant sur la confiance, la proximité sociosanitaire, la reconnaissance sociale et politique du travail de santé, des professionnels de santé et des proches parents des malades, recouvre une dimension politique majeure. Elle suppose des remises en question profonde dans le fonctionnement du politique.

Peut-on faire l’économie d’un conseil autonome de la santé ? Force est de relever que pendant des décennies et avec l’habitus aidant, on a assisté à la construction de petits territoires à soi, fonctionnant comme une bureaucratie sanitaire. Le système de soins s’est alors structuré à partir d’injonctions politico-administratives multiples.

Rappelons rapidement quelques effets pervers : les errances sociales et thérapeutiques des patients anonymes, les discontinuités dans l’acte sanitaire, la production d’interactions fragiles entre les différents acteurs de la santé, une information sanitaire aléatoire, inadaptée, et sélective selon les catégories de patients («ils nous ont tués par leur silence»), nous disent les malades.

Autant d’éléments qui dévoilent un système de soins étranger et extérieur aux acteurs de la santé. Un système de soins ne peut plus être socialement reconnu et crédible quand les patient sont contraints de se soigner en Turquie, Tunisie, Espagne, etc.

Comment analysez-vous la gestion de la crise sanitaire ?

La gestion de la crise sociosanitaire est complexe, totale, profonde et incertaine. Elle ne peut donc être décryptée uniquement à partir des réponses rapides qui laisseraient en suspens toute la dynamique sociétale.

Il semble donc important de ne pas sacraliser comme une vérité absolue et définitive les indicateurs quantitatifs concernant le nombre de cas et de décès annoncés quotidiennement, pour questionner en profondeur toutes les «invisibilités» dans la société : les dénis face à la maladie, les personnes asymptomatiques ; mais aussi celles plus âgées, malades chroniques et fragiles qui sont dans le silence, l’inquiétude, la peur et la honte de dire : «Je suis malade», le refus de recourir à l’hôpital, la fatalité face au mal, etc.

On peut de façon intuitive se révolter face à des comportements jugés «inciviques» et dangereux face à une maladie qui recouvre une dimension collective.

Mais pour l’anthropologue de la santé, le risque est toujours perçu de façon plurielle et diversifiée dans toutes les sociétés (Augé, Herzlich, 1984). L’individu perçoit le risque en référence à la société telle qu’elle est, et non pas telle qu’elle devrait être. Cette complexité du sens attribué au risque vient piéger celui institué par la médecine, objectivé, mesurable et précis, donnant des indications chiffrées sur ses dangers.

Peut-on en outre effacer le contexte sociosanitaire dominé par un modèle curatif hégémonique et prestigieux ? Il conditionne pourtant les comportements, les logiques sociales, les manières de faire et de dire face aux risques. Force est de rappeler que nous avons été profondément orphelins de toute politique de prévention intégrée et reconnue dans et par la société, pouvant permettre la production sociale d’une culture des risques.

La pandémie a aussi le mérite de dévoiler le flou socio-organisationnel au cœur de nos différents espaces sociaux. Il semble important d’inverser le débat centré uniquement sur les comportements en soi, pour observer finement toutes les défaillances socio-organisationnelles. Le regroupement des personnes dans les marchés est en partie lié aussi à l’absence de toute régulation rigoureuse et de proximité de ces espaces commerçants localisés un peu partout, sans aucun contrôle de nos représentants locaux.

La mise en ordre définie par la production de règles simples reconnues et admises pour tous semble faire défaut. On ne peut pas sans cesse incriminer et culpabiliser de façon paresseuse les personnes, en faisant abstraction de la responsabilité de l’Etat dans la mise en branle, au niveau local, des ajustements organisationnels et techniques qui s’imposent pour permettre plus de fluidité, de clarté dans les différentes interactions quotidiennes face à une épidémie meurtrière.

Pendant des décennies, le laisser-faire et le faire-semblant ont structuré le fonctionnement du politique, donnant à observer une arène sociale où tout se marchande de gré à gré, effaçant toute contractualisation sociale, pour privilégier les affinités personnelles qui ont profondément contaminé le fonctionnement de toutes les institutions.

Convenons enfin que le droit à l’information sanitaire ne peut se construire réellement que par la reconnaissance politique et l’usage de contre-pouvoirs puissants, autonomes et crédibles dans le champ de la santé. Avouons que nous en sommes loin. La détention de l’information est bien source de pouvoir. Son titulaire a le privilège de «maîtriser les zones d’incertitude» (Crozier, Freidberg, 1977). Sa démocratisation est centrale pour permettre d’accéder à un débat sociosanitaire pluriel, contradictoire, seul à même de réduire les incertitudes.

La crise sociosanitaire ne se réglera pas dans la fermeture, l’opacité, la censure, ou dans la captation sélective et inégale de l’information sanitaire, selon les accointances idéologiques des uns et des autres. C’est au contraire durant cette épreuve dramatique que la démocratie sanitaire peut avoir du sens et de la pertinence dans le souci de permettre cet élan mobilisateur de la majorité des agents sociaux.

Elle est centrée sur l’écoute de tous les acteurs (chercheurs des différentes spécialités, personnel de santé, malades, associations, etc.), la reconnaissance sociale de l’Autre, le plus humble qu’il soit, la valorisation des échanges sociosanitaires riches et diversifiés, en s’inscrivant dans la réfutation, la remise en question de ce qui nous semble être une vérité scientifique immuable.

Dans le cas inverse, le risque est de stagner dans nos propres frontières symboliques et cognitives (les uns sont plus conscients que d’autres), refusant de décrypter profondément, au-delà de la morale, les rapports sociaux puissants qui marquent la société algérienne.

La sortie de crise sera-t-elle différente selon les pays, d’après vous ? Comment envisagez-vous le «déconfinement» ?

Le «déconfinement» pose, me semble-t-il, des problèmes qui ne peuvent pas être éludés de façon simpliste par des injonctions politico-administratives ou «scientistes» qui oublient la nécessaire réorganisation sociopolitique de la société pouvant redonner du sens à un nouvel «ordre de vie» permettant de se réaliser en tant que citoyen (Neveu, 2019). Les personnes produisent une mémoire sur cette période de confinement vécue de façon différente et inégale selon les statuts des uns et des autres.

Au-delà de l’apparence, parce qu’il s’agit de ne pas perdre la face, centrale dans une société virile, il semble important d’indiquer que le confinement opère un marquage profond dans le tissu social : l’accentuation de la misère pour une catégorie importante de la population, l’émergence en temps de crise des formes de solidarité informelles, l’isolement social, les anxiétés et les frustrations multiples, la restriction des libertés, les violences conjugales, le renforcement du travail domestique des femmes, la peur, l’inquiétude du lendemain.

La crise sociosanitaire révèle enfin le déclassement social de certains métiers (éboueurs, pompiers, infirmiers, médecins, etc.), la radicalisation des inégalités scolaires selon les moyens culturels et outils pédagogiques disponibles ou non dans l’espace familial.

Le «déconfinement» ne peut s’inscrire dans le seul souci de légitimer le régime politique, assurant le rôle de «père» de la nation («il faut être discipliné et patient»), et tout sera comme avant. Ce discours politique envisage le «déconfinement» strictement technique qui se limite au mode d’évolution de la pandémie à partir d’une approche strictement médicale.

Or le «déconfinement» ne peut être conçu de façon statique comme le passage mécanique d’un état à un autre. C’est au contraire un fait social et politique dynamique qui engage toute la société. Autrement dit, il n’est jamais simple, technique et moralisant. Il réintroduit de la complexité et des remises en cause majeures dans le fonctionnement antérieur de la société.

Les marquages multiples évoqués antérieurement (inégalités sociales, non-reconnaissance de la citoyenneté, travail critique sur les professions dont l’identité professionnelle a été abîmée, la démocratie sanitaire, etc.) ne peuvent donc s’effacer du débat public, s’il est envisagé un «déconfinement» profond, démocratique, rigoureux, mettant en avant le principe de précaution de la santé de la personne.

Celui-ci ne saurait pourtant être aliéné par la volonté politique de précipiter les choses en invoquant le prétexte de la crise rentière qui est le fait du pouvoir patrimonial.

– Quelles séquelles laissera, selon vous, cette pandémie sur la société algérienne ? L’on s’interroge, partout dans le monde, sur «le monde d’après». Y aura-t-il, d’après vous, une «Algérie d’après» ?

Il est difficile de donner des réponses normatives et tranchées dans des situations d’incertitude transversales à l’ensemble des pays touchés par la crise sociosanitaire. En tout état de cause, la pandémie a révélé l’échec d’une mondialisation qui a constamment opéré dans la marchandisation du mode de vie, y compris la santé, façonnant profondément les sociétés.

Rappelons-nous les prophéties ratées d’un organisme international comme l’OMS : «La santé en l’an 2000 pour tous.» Parce que les relations internationales fonctionnent aux rapports de force, il semble difficile de percevoir les prémisses d’un changement politique et économique dans le monde. On est plus dans une gestion de la fuite en avant par les différents pouvoirs qui tentent de sauver, de façon très égoïste et pour soi, ce qui reste d’une arène mondiale profondément fragilisée et injuste à l’égard des pays notamment africains.

En Algérie, les observations assurées durant une année de «hirak» à Oran (Mebtoul, 2019), nous conduisent à indiquer que le processus de transformation de la société algérienne est indissociable des luttes légitimes qui ont été menées par les manifestants dans l’espace public.

La profondeur, la puissance et la durée du mouvement social ont permis l’émergence de la citoyenneté encore fragile et incertaine, mais qui a le mérite d’avoir ébranlé tout un système politique autoritaire, instituant la prédation pendant des décennies, ayant toujours considéré la citoyenneté comme une ineptie, une impossibilité culturelle (Mebtoul, 2018). «L’après-Algérie» ne peut se lire sans référence au mouvement social du 22 Février 2019.

La pandémie ne peut donc être analysée comme un phénomène en soi, limitée à une gestion de l’immédiat, nécessaire, impérative, mais qui reste profondément transversale à la dynamique sociopolitique interne déployée par le «hirak».

La mémoire du hirak est toujours vivace. Le travail militant et bénévole est assuré par les jeunes manifestants auprès des personnes sans ressources financières. Ils ont compris que la lutte contre la pandémie est indissociable d’une citoyenneté qui est une action pour accéder à plus de solidarité agissante dans et pour la société.

La citoyenneté s’ancre dans un processus social et politique qui est de l’ordre de la critique et de l’autocritique constructive entre les différents agents sociaux. Elle est transversale à tous les champs sociaux (éducation, travail, santé, politique, rapports hommes-femmes plus égalitaires). «L’après-Algérie» ne peut se construire sans la reconnaissance de la citoyenneté, seule à même de nous propulser dans un mode de fonctionnement serein, juste et égalitaire.

Source : El Watan

 

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Henni 30/04/2020 18:05

Le système de santé en Algérie est mediocre, il faut faire appel a des experts algeriens pour le redresser selon les normes. J'ai visité plusieurs hôpitaux au pays je n'ai constaté que de la médiocrité, des sterilisations inexistantes, les instruments ne sont pas stérilisés selon les normes (Causes de maladies nosocomiales) le personnel sans aucune formation, un SAV qui laisse à désirer etc... On ne cesse de parler de redressement depuis maintenant plus de 50 années et on parlera de cela dans les prochaines années à venir. Il faut arrêter de faire des langages politiques qui n'en finissent pas, il faut un plan d'actions et le réaliser. Le peuple est fatiqué d'entendre les discours de tous les Professeurs et Politiciens.