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Publié par Saoudi Abdelaziz

ANALYSE

Par Sébastien Falletti, 17 avril 2020

Correspondant du Figaro à Pekin

Photo DR

On l'attendait au pied des gratte-ciels scintillants de Shanghaï ou dans le port de Singapour, plaque tournante tentaculaire sans frontière. Il a finalement surgi dans les lugubres hôpitaux de Wuhan, l’industrielle « Detroit chinoise », perdu au cœur des rizières de l’empire du Milieu. Le « siècle asiatique » commence véritablement en 2020.

Longtemps perçue comme l’Arlésienne, la montée en puissance inexorable de l’Asie-Pacifique, et son corollaire implacable, le déclin relatif de l’Occident, attendait son « 11 septembre » pour frapper les esprits. L’épidémie de coronavirus est l’un de ces moments de cristallisation de l’histoire, où des dynamiques à l’œuvre en profondeur éclatent au grand jour, et bousculent les perceptions des peuples.

« Le XXIe siècle sera asiatique », disait-on pourtant dans les salons, sans vouloir trop y croire, ces dernières années. Certes, l’Asie « émergeait », propulsée par son rattrapage économique frénétique et ses prouesses hightech, mais les puissances occidentales gardaient une longueur d’avance, grâce à leur État providence, leur créativité et, in fine, la supériorité de leur modèle démocratique, pensaient-elles. Drapés dans nos certitudes, on regardait avec un brin de condescendance ces « fourmis » asiatiques travailler nuit et jour, bâtir les autoroutes du futur ou des cités dystopiques.

Leçon de gouvernance

Et puis, le virus est arrivé dans nos Ehpad et nos villages. Et nos politiques comme nos hôpitaux ont été submergés, déboussolés par l’ampleur de la vague. Le bilan humain de la pandémie, encore incomplet, est un révélateur implacable des systèmes sanitaires à travers le monde, et « déclasse » brutalement des pays dits « avancés ». Le  Covid-19 a déjà fait plus de 17 000 morts en France, contre 229 chez les 50 millions de Sud-Coréens, ou seulement 6 victimes à Taïwan.

Instruits par l’expérience du Sars en 2003, ces « dragons asiatiques » ont déployé à la vitesse de l’éclair des réponses sanitaires ancrées dans le réel pour protéger leur population, selon le « traité de l’efficacité » asiatique décrit par le philosophe François Jullien.

Même en Chine communiste, où le chiffre officiel de 3 300 décès est certainement très sous-évalué, le blocus drastique a permis de cantonner l’essentiel de l’hémorragie dans la province centrale du Hubei, épargnant largement les grandes métropoles comme Shanghaï ou Pékin.

Le virus est sans merci pour les démocraties occidentales, qui ont souvent donné des leçons à la planète, se drapant dans la supériorité affichée de leur modèle politique, mais ont perdu leurs marges de manœuvres économiques. Le monde tourne sur son axe et l’Asie émergente, championne de la croissance, offre une étonnante leçon d’efficacité politique à un Occident accroché à ses maigres points de PIB.

Ces nations d’Asie orientale qu’on présentait souvent, paresseusement, comme les tenants d’un hypercapitalisme féroce, ont offert une leçon de gouvernance en donnant la priorité à la santé de leurs citoyens. Pendant ce temps, nombre de dirigeants européens ont tergiversé, par aveuglement ou crainte d’affaiblir l’activité économique.

Cette épreuve jette en pleine lumière le grand malentendu de la mondialisation à l’œuvre depuis quatre décennies, dont l’Asie-Pacifique est le théâtre principal. Pendant que les stratèges à New York, Londres ou Paris croyaient étendre l’empire indépassable du capitalisme et de la démocratie, en y délocalisant leurs usines et en y vendant leurs produits, les capitales asiatiques accomplissaient une geste politique de renaissance nationale, réarmant leurs États, enrichissant leurs classes moyennes.

Effacer les humiliations de l’ère coloniale

À Pékin, Séoul ou Singapour, les taux de croissance sont un levier pour revenir aux avant-postes de l’histoire du monde et effacer les humiliations de l’ère coloniale. Pendant que l’Europe s’enivrait des parfums du « doux commerce » de Voltaire et de la « fin de l’Histoire » de Fukuyama, l’Asie orientale réaffirmait la puissance des nations en améliorant les conditions de vie de ses populations. Quand l’Occident se fie au marché comme ultime horizon, à l’instigation de Wall Street, ces nations asiatiques reprennent leur destin historique en main, grâce à des États stratèges alliés à des groupes privés conquérants. La diffusion de la pandémie à partir de « l’usine du monde » sonne comme une ultime pichenette cruelle de l’histoire. L’Occident subit de plein fouet les conséquences des mensonges d’un régime dictatorial à qui il a confié aveuglément les clés de son avenir industriel. Il est bien tard pour accuser les Chinois de tous les maux, après leur avoir abandonné son destin stratégique et mis ses propres valeurs fondatrices, comme la démocratie ou les libertés, sous le boisseau au nom de la baisse des coûts.

Le roi est nu. Mais, les pays européens, et l’Amérique ont toujours de nombreux atouts pour rivaliser dans ce nouveau monde post-occidental. À commencer par leurs valeurs démocratiques libérant l’individu, leur créativité, leurs systèmes éducatifs et leurs cultures qui inspirent toujours aux quatre coins du monde. À condition de redonner un horizon à leur population, en réconciliant croissance et projet collectif, grâce à une vision stratégique. La crise du coronavirus rappelle le primat du politique et combien l’Histoire est plus vaste qu’une salle des marchés. Les vents d’Est sont porteurs de surprises.

Source : Le Figaro

 

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