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Publié par Saoudi Abdelaziz

*John R. (Rick) MacArthur est le président et l’éditeur de Harper’s Magazine. Sous sa direction, Harper’s Magazine a reçu vingt National Magazine Awards, la plus haute reconnaissance de l’industrie. Il écrit aussi régulièrement pour le magazine britannique The Spectator et tient une chronique en français pour Le Devoir. Il est l’auteur de Deuxième combat: la censure et la propagande dans la guerre du Golfe (1992, 2004) et, plus récemment, de L’illusion Obama (2012).

 

6 avril 2020

Au cours de cette crise mondiale, les idées reçues se trouvent fort bousculées, surtout en ce qui concerne le globalisme, le libéralisme et, finalement, le capitalisme lui-même. En moins d’un clin d’œil, nous avons été témoins d’un renversement brutal de la supposition chérie que les prétendues « lois de l’offre et de la demande » — ce qu’on appelle chez les croyants « la magie du marché » — sont capables de répondre rapidement à un virus microscopique qui perce les défenses immunologiques sans aucune difficulté.

Déjà, les Américains, normalement paroissiens dévoués du libéralisme, ont du mal à comprendre le grave manque de respirateurs dans les hôpitaux, la rareté de tampons spécialisés pour tester la COVID-19 ainsi que celle des masques de protection. Allez leur expliquer que la chaîne logistique pour produire des articles d’urgence — cette chaîne étant toujours en quête d’une main-d’œuvre à bas prix — s’étend très, très loin de chez eux. Allez leur dire qu’il n’y a pas suffisamment de production dans les quelques usines éparpillées aux quatre coins du monde. Pitié pour les militants du « marché libre » désorientés par la création du pont aérien venant de la Chine communiste — organisé en partie par le beau-fils de Donald Trump — qui, le 29 mars, a déposé sa première livraison de matériel médical à New York.

(…)

Piégé dans mon appartement avec plus de temps que d’habitude pour fouiller dans mes étagères, j’ai cherché à me réconforter avec les mémoires de guerre de Charles de Gaulle, résistant de la première heure au virus nazi répandu en France en juin 1940. Effectivement, sa prose à la fois musclée et claire me fait du bien et me donne du courage, sinon de la sagesse.

En revanche, de Gaulle raconte succinctement une histoire d’aveuglement et de défaitisme par la France qui donne froid dans le dos et qui me fait penser à la crise actuelle. Ayant reconnu la nouvelle menace outre-Rhin très tôt après l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler en 1933, de Gaulle a sans cesse prôné la création d’une nouvelle armée mécanique — divisions blindées rapides avec un mélange de chars légers et lourds, appuyés par des avions d’assaut, qui pourrait surtout lancer une offensive préventive ou vite contre-attaquer dans le cas d’une Allemagne à nouveau agressive.

L’indifférence, voire l’hostilité, de l’état-major et des gouvernements successifs à la clairvoyance du colonel de Gaulle est légendaire. Figé dans l’orthodoxie, l’ordre établi voulait toujours renforcer la ligne Maginot dans le but de repousser une attaque directe, suivant une stratégie passive et strictement défensive. Le livre de De Gaulle sorti en 1934, Vers l’armée de métier, s’est très peu vendu en France, mais, traduit en allemand, il a été lu par des militaires du Reich et les conseillers du Führer (de Gaulle raconte qu’il fut « avisé que [Hitler] lui-même s’était fait lire [s]on livre »). En mars 1938, alors que Hitler fusionne l’Allemagne et l’Autriche dans l’Anschluss, il est accompagné à Vienne par une division mécanique présageant le blitzkrieg qui, deux ans plus tard en Belgique et en France, contournera la ligne Maginot. Dans ses mémoires, Charles de Gaulle ne peut que soupirer : « En France, loin de tenir compte de cette rude démonstration, on s’appliqua à rassurer le public par la description ironique des pannes subies par quelques chars allemands au cours de cette marche forcée. »

C’est un peu ça avec Donald Trump qui, au lieu d’affronter l’ennemi réel, n’arrête pas d’ironiser au sujet de ses ennemis perçus et de les insulter : Chinois, gouverneurs démocrates, journalistes, etc. Il semble qu’il se prend pour une sorte de ligne Maginot contre la COVID-19 et les attentats du virus contre le capitalisme clientéliste à la manière trumpienne. Son vœu ignorant d’une réouverture de l’économie à Pâques avec les « églises bondées » (sur lequel il est revenu depuis) fait penser à la conversation entre de Gaulle et Léon Blum en janvier 1940, cinq mois avant la débâcle, lorsque de Gaulle expliqua au politicien son analyse des choix militaires de Hitler : allait-il au printemps attaquer « vers l’ouest pour prendre Paris ou vers l’est pour atteindre Moscou » ? « Attaquer à l’ouest ?, répondit Blum étonné. Mais que pourraient-ils faire contre la ligne Maginot ? »

Source : Le Devoir

 

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