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Publié par Saoudi Abdelaziz

"J’ai l’invraisemblable prétention d’avoir vécu une vie de précurseur, écrivait le défunt Fernand Gallinari. D’abord en tant que membre d’une communauté qui aurait pu se fondre avec une autre ou, au moins et dans une première étape, constituer avec celle-ci un ensemble harmonieux. Si la chose a été impossible au niveau des communautés, je l’ai tenté et réussi au niveau familial, pour mes enfants, mon épouse et moi."

 

Fernand Gallinari, 1940-2020.

"Une famille algérienne issue de l’immigration européenne en Algérie (1870-1993)- 120p.  Fernand Gallinari.

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Deux extraits

 

 

 

 

 

 

A l'Indépendance, Fernand décide de rentrer au bled

A l'indépendance Fernand Gallinari venait de décrocher son diplôme à l’Ecole polytechnique en France, où sa famille avait suivi le père, Georges, militant indépendantiste communiste expulsé d’Algérie en 1956. La famille Gallinari est implantée en Algérie depuis 1870. Il décide de rentrer au bled

« Je me marie le 3 décembre 1964. Il ne me reste que six mois à tirer à l’école. Dès le diplôme obtenu (là aussi de justesse), je pars à Alger seul, mon épouse se reposant chez ses parents. Comme son arrivée n’est toujours pas à l’ordre du jour, j’envoie une lettre incendiaire dans laquelle je lui demande de rester là où elle est. Je me voyais mal entreprendre un parcours qui risquait d’être semé d’embûches, accompagné d’une femme qui m’aurait abreuvé de ses jérémiades. Je pense qu’à la lecture de cette lettre, ses parents ont dû être soulagés. Enfin débarrassés de cet énergumène qui voulait emporter leur fille dans ce pays de sauvages. Quant à mon épouse, quoiqu’elle en dise aujourd’hui, je pense qu’elle aussi a dû être soulagée.

À partir de là, je commence à vivre ce à quoi je me suis en principe préparé depuis longtemps. Vivre dans l’Algérie indépendante, conscient du handicap que constitue pour moi ma qualité d’Algérien issu de l’immigration, comme on dirait aujourd’hui. J’y vais bille en tête, et pour commencer, je me mets à la recherche d’un boulot. Il ne s’agit pas de gagner ma vie, ce qui serait relativement facile, compte tenu de l’absence de cadres dans l’industrie. Mon but, c’est de participer à l’édification du pays, et pour cela, je me porte candidat à la Sonatrach qui vient de naître. C’est la Société Nationale de Transport et de Commercialisation des Hydrocarbures.

Je suis apparemment embauché sans trop de difficultés et on m’attribue un salaire de 2000 dinars, soit le salaire maximum autorisé dans le secteur national. Mes collègues ont en général un salaire inférieur à celui que l’on m’a proposé, mais ils ne s’en formalisent pas. Ils m’accueillent sans l’ombre d’une réserve. Il faut dire qu’ils ont eux-mêmes fait leurs études à l’étranger (souvent dans les pays socialistes) et qu’ils sont souvent mariés avec des étrangères.

Le directeur qui m’a embauché est un peu bizarre. Apparemment, il est docteur, mais personne ne sait s’il est médecin ou docteur ès sciences. D’après mon camarade Jacques, qui l’a connu à l’école de Cap Matifou, il n’est ni l’un ni l’autre. Il émaille son discours de mots anglais. Pour lui le pentoxyde de phosphore, ‘P2O5’ c’est « pi two o five ». Tout dans sa dégaine inspire la défiance. Il disparaîtra rapidement et je ne l’ai plus revu nulle part à Alger.

Je m’aperçois que mon embauche n’est pas aussi acquise que cela. Le Ministre de l’Énergie, qui est aussi Directeur Général de la Sonatrach, trouve un peu bizarre ce Fernand Gallinari qui débarque. Il considère à juste titre que la société est du domaine de la souveraineté nationale, et il est réticent à m’accueillir dans les rangs des ingénieurs algériens.

Car bien sûr, j’ai entamé les démarches pour acquérir la nationalité algérienne. Mes amis, et parmi eux ceux qui ont combattu pour l’indépendance, ont des difficultés à faire aboutir leurs dossiers. Certains attendent depuis des années. Je suis convoqué à la Police et je subis un interrogatoire mené, je dois dire, de façon assez sympathique. Je choisis, un peu au hasard, le profil bas.

- Pourquoi voulez-vous acquérir la nationalité algérienne ?
je compte vivre en Algérie et je voudrais avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs que mes voisins -

- Avez-vous d’une façon ou d’une autre participé à la lutte pour l’indépendance ?
- Non. Je n’en ai pas eu l’occasion car je faisais mes études en France et je n’avais pratiquement aucun contact avec la communauté algérienne

- Que pensez-vous de l’indépendance ?
- Je pense que si les Algériens ont fait les sacrifices qu’ils ont fait pour l’obtenir, c’est que c’était un objectif vital pour eux.

Rien donc dans mon discours sur ma solidarité, sur les manifs, sur l’arrestation de mon père.

Après cette prestation a minima, j’ai obtenu mon passeport algérien en un temps record, bien avant mes camarades qui avaient combattu, éventuellement par les armes, pour l’indépendance.

Au bout de quelques semaines, le DG de Sonatrach signe mon embauche (...)

Le message de Fernand

Sètes (France), décembre 2010

"J’ai entrepris la rédaction de ce texte sur l’insistance de mes enfants. Ils ont toujours eu l’impression que j’avais vécu une expérience passionnante, eux qui trouvent désespérant le monde dans lequel ils vivent. Ils voient en particulier avec beaucoup de romantisme mon engagement politique, tandis que leurs tentatives de militantisme les laissent profondément insatisfaits. Il m’a semblé intéressant de leur donner une image aussi honnête que possible de ce qu’a été ma vie et d’expliquer en quoi elle a été relativement originale.

J’ai l’invraisemblable prétention d’avoir vécu une vie de précurseur. D’abord en tant que membre d’une communauté qui aurait pu se fondre avec une autre ou, au moins et dans une première étape, constituer avec celle-ci un ensemble harmonieux. Si la chose a été impossible au niveau des communautés, je l’ai tenté et réussi au niveau familial, pour mes enfants, mon épouse et moi. Je suis communiste ou du moins apprenti marxiste (parce que le terme «communiste», ces temps-ci, s’applique à plusieurs réalités).

En tant que tel, j’ai tendance à me livrer à des prédictions optimistes (à long terme, quand même) sur un avenir rayonnant pour l’humanité. Un avenir fait d’égalité en droits de tous les habitants de la planète, et aussi (on a souvent glosé sur la parenté du marxisme et de la thermodynamique), de mélanges des cultures et même des gènes. Là aussi, j’ai appliqué les principes auxquels je crois. L’Algérie a connu durant deux millénaires de nombreuses invasions qui ont toutes laissé des traces, quelques fois positives, toujours douloureuses. En France, la révolution bourgeoise de 1789 a été suivie de multiples restaurations et même de deux Empires, meurtrier pour le premier, cruellement bourgeois et un peu ridicule pour le second.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Histoire ne se déroule pas de façon linéaire, et qu’à des vagues de progrès pour les peuples, succèdent des périodes beaucoup moins fastes. Ceci dit, je crois que ce que l’humanité a tenté, de Spartacus à la révolution russe de 1917, finira par triompher. Mais il n’est pas impossible, malheureusement, que tout ce à quoi je crois soit passablement passé de mode dans les années qui viennent et que nous traversions pour quelques temps une période entre deux vagues. Mes descendants risquent donc d’y perdre quelques points de repère que le parcours de leurs ancêtres peut leur fournir.

Ce sont ces quelques points que je voulais leur léguer. Il me paraît important également de faire une mise au point concernant la tentative de faire de ce texte une présentation bilingue. Je suis conscient que la traduction en Arabe, due essentiellement à mon fils Khaled (et un peu à moi-même), est certainement très imparfaite. Qu’elle présente aussi un caractère scolaire, car c’est effectivement à l’école qu’il a appris cet Arabe. Nous aurions préféré écrire dans la langue de l’Algérie, mais nous n’avions de cette langue, qu’une connaissance rudimentaire (ce qui, soit dit en passant, est le cas d’un très grand nombre d’ «Algériens de souche»). Il s’agit donc seulement d’un acte de foi plein d’humilité, dans une Algérie bilingue au sens de Mostefa Lacheraf.

 

Sur le site Socialgérie on peut lire des extraits de l’ouvrage de Fernand Gallinari : 1870-1993 Immigrés en Algérie ou le long siècle d’une famille d’algériens issus de l’immigration européenne.

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