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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par François Ruffin, 29 mars 2020

Quand l’heure du confinement a sonné, je lisais justement Comment sauver le genre humain, le dernier essai de Paul Jorion et Vincent Burnand-Galpin. Des tas de passages faisaient écho à la crise que nous traversons. Aussi, depuis ma cuisine, ai-je appelé l’anthropologue de la finance.

François Ruffin. Votre livre, c’est un éloge de l’ « économie dirigée »…

Paul Jorion : Oui, c’est un coup d’Etat qui a eu lieu : l’économie dirige, et on ne dirige plus l’économie. D’un moyen, c’est devenu une fin. Du coup, on fait passer la vie des choses bien avant la vie des gens, la vie des rétroviseurs avant celle des gens qui font les rétroviseurs.

C’est la grande bascule, que l’on peut situer au XIXème siècle. Nous sommes passés d’une rationalité des fins : mobilisons nos ressources pour réaliser tel objectif, pour obtenir tel résultat, à une rationalité des moyens : minimisons nos coûts et nous rebaptiserons ensuite « objectif » ce que nous constaterons avoir obtenu.

Les objectifs qu’il aurait fallu atteindre – ‘en y mettant les moyens’ – ont été, sinon entièrement mis entre parenthèses, du moins subordonnés aux seuls coûts. Il n’a plus été question de « ce qu’il faut impérativement faire », mais de comptes d’apothicaires, précisant « ce que cela coûte au centime près » : « Ceci est moins cher que cela, c’est donc ce qu’il nous faut : privatisons ! sous-traitons au privé ! »

Keynes l’avait dénoncé dans un discours sur « L’Auto-suffisance nationale ». Je le cite : « Le XIXe siècle a promu jusqu’à la caricature le critère que l’on appellera pour faire bref, « les résultats financiers », comme test permettant de déterminer si une politique doit être recommandée. Le destin personnel s’est transformé en une parodie du cauchemar d’un comptable.

Au lieu d’utiliser leurs ressources techniques et matérielles désormais beaucoup plus vastes pour construire une cité idéale, les hommes du XIXe siècle construisirent des taudis ; et ils pensèrent que bâtir des taudis était la chose juste et recommandable, parce que les taudis, à l’aune de l’entreprise privée, « cela rapporte », alors que la cité idéale aurait été selon eux un acte fou d’extravagance, qui aurait, dans le vocabulaire imbécile du monde financier, « hypothéqué l’avenir ». »

Keynes se fait lyrique : « C’est la même règle de calcul financier autodestructeur qui gouverne chaque domaine de notre quotidien. Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs inappropriées de la nature sont sans valeur économique. Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne versent pas de dividendes… Ou encore, nous avons jusqu’à récemment considéré qu’il s’agissait d’un devoir moral de ruiner les cultivateurs de la terre et de détruire les traditions millénaires de l’art de l’élevage, si cela nous permettait de payer la miche de pain un dixième de penny meilleur marché. Il n’y avait rien que nous ne jugions notre devoir de sacrifier à ce Moloch et ce Mammon tout en un… » Et Keynes conclut : « Car aussitôt que nous nous octroyons le droit de désobéir au critère du profit comptable, nous entamons de changer notre civilisation. C’est l’État, plutôt que l’individu, qui doit modifier son critère. C’est la conception du ministre des Finances en tant que président-directeur général d’une sorte de société cotée en Bourse qui doit être rejetée… »

Tout part de là.

Nous avons les moyens. Nous avons les moyens plus que jamais. Simplement, l’Etat se les refuse, en ayant capitulé devant les grosses fortunes, devant la concentration de plus en plus grossière de la richesse en quelques rares mains…

François Ruffin . Dans cette crise du coronavirus, l’Etat montre que quand il veut, il peut.

Paul Jorion : Oui. Les Etats des pays occidentaux sont comme des lions assoupis. Là, ils se réveillent devant les citoyens, sans doute pour notre bien commun. Mais pour les questions économiques, devant les puissances d’argent, ils ont fait le choix de se retirer.

Ces multinationales bénéficient de droits que les individus n’ont même pas ! Aux Etats-Unis, par exemple, les firmes peuvent financer les campagnes électorales sans plafond, sans limite. Alors que pour les personnes, c’est borné à 8 000 $.

Ou encore, l’abusus, c’est-à-dire le droit d’abuser, le droit de détruire. Dans presque tous les pays, ce droit s’est réduit pour les propriétaires, sauf dans un domaine : celui des entreprises. Les actionnaires peuvent démolir les usines, les collectifs de travail, les savoir-faire, presque sans restriction.

Ce sont ces firmes qui décident des normes comptables, qui choisissent les soi-disants « prix Nobel d’économie », qui dessinent les politiques économiques. Et on devrait compter sur leur bienveillance, sur leur bonne volonté, pour financer le grand tournant écologique !

François Ruffin : Face à ce péril, vous demandez au contraire leur réveil des Etats.

P.J. : L’avantage de la crise du Coronavirus, c’est qu’elle est subite, soudaine, c’est un fléau, comme dans la Bible. Tandis que le réchauffement climatique, lui, il est en cours, mais au ralenti, à feu doux. A cause de ça, aujourd’hui, notre réponse à la menace d’extinction ne colle pas du tout, elle est absolument inadéquate, en taille et en vigueur.

Puisque Macron a parlé de « guerre », il nous faut une économie de guerre. L’économie doit être dirigée, c’est-à-dire pas nationalisée, mais guidée, vers des objectifs : l’impératif social et l’impératif écologique. L’économie ne peut plus être libre, il faut l’orienter vers des fins, vers des buts, vers un plan général. En 1940, les dépenses militaires ne représentaient que 2% du budget américain, contre 42 % en 1944 ! Cette année-là, l’impôt sur le revenu rapportait vingt fois plus qu’avant le conflit, l’impôt sur les sociétés seize fois plus… En Angleterre, grâce au rationnement, la pauvreté, la malnutrition ont diminué. Le gouvernement a interdit la fabrication d’objets : les pianos, les frigidaires, les tondeuses à gazon, la quincaillerie d’aluminium… Et même après la guerre, pour se reconstruire, pour redevenir puissante, la France s’est dotée d’un commissariat au Plan.

C’est le même effort qu’il nous faut mener. Pour que la transition écologique soit opérée, d’urgence, dans l’énergie, dans l’agriculture, dans les logements, dans les transports, pour que la vie sur Terre se poursuive. Et même, pour que la vie soit meilleure, pour tous, pas seulement pour quelques-uns. Quelles sont nos aspirations profondes ? La sécurité, pas seulement l’intégrité physique, mais matérielle, la faim, le froid, l’assurance d’un avenir, pour nous, pour les nôtres. La justice, qui est une valeur universelle, chez les singes même déjà, alors que notre société est minée par ça, par l’injustice, qui engendre du dégoût, du ressentiment, de l’écoeurement. Enfin, la « bonne vie », comme Aristote appelait ça, « tout ce que je veux, c’est labourer mon champ, jouer après le travail avec mes enfants, aller le dimanche danser ou écouter de la musique », résumait Wilhelm Reich, des choses simples mais pleines de sens.

Nous sommes dans une « économie des désirs », fabriqués en série par les industries, par les publicitaires. Nous devons tendre à une « économie des besoins » : l’alimentation, la santé, l’éducation, le logement, les transports, instaurer des droits à ça, avec de la gratuité. Qu’on distingue le nécessaire du superflu, qu’on les fasse relever de deux régimes économiques distincts.

F.R. : Et la crise d’aujourd’hui peut aider à ce basculement ?

P.J. : Ça peut. Ça peut aussi faire comme en 2008. On se disait : « C’est pas possible, ils ne vont pas avoir le culot de repartir comme avant. » Eh bien si. Ont-ils interdit la spéculation ? Non. Mais ils n’ont même pas séparé les banques d’affaires et les banques de dépôt !

Cette fois-ci, on est prévenus. D’autant que notre priorité, désormais, c’est la survie du genre humain, rien de moins, et l’échéance n’est pas très lointaine, trente ans, cinquante ans. Alors « les amis du plaisir », comme les appelait Aristote, s’ils ne comprennent pas l’intérêt général, il faudra les arrêter avec la police, les faire venir devant le tribunal… La patience des gens a des limites.

Source : Blog de Paul Jorion

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