Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

Les consignes visant à nous éloigner les uns des autres sont contre-nature et défient nos sociétés ouvertes. Elles doivent être contrebalancées par un effort collectif pour plus de coopération et d’entraide, selon l’anthropologue francoaméricain Scott Atran.

Confinement et coronavirus : le problème avec la « distanciation sociale »

Par Scott Atran, 15 mars 2020

Les épidémies et les pandémies se propagent parmi les populations humaines car les virus et les bactéries qui les provoquent exploitent un atout évolutif clé de l’espèce humaine, à savoir notre propension unique à nouer des rapports sociaux.

 

L’aide apportée aux autres est célébrée dans toutes les cultures et à toutes les époques comme la plus grande des vertus morales. Mais cette partie de notre nature est aussi celle que les virus ont, au cours de leur évolution, exploitée pour mieux se retourner contre nous. Voilà pourquoi la « distanciation sociale » (l’élimination des contacts physiques entre individus), bien que nécessaire à un certain degré, est si contre-nature et si difficile à mettre en œuvre.

Malgré notre faiblesse physique, par rapport aux autres créatures, notre capacité
à créer et à maintenir des liens sociaux solides, qui peuvent s’étendre indéfiniment à
bien d’autres êtres humains, a permis à notre espèce de dominer tous les grands concurrents biologiques. Grâce à la socialisation, nous apprenons les uns des autres, en profitant des expériences et des informations de tous. Elle nous permet d’améliorer et même de sauver nos vies. Celle-ci conjuguée avec la coopération sociale – notre désir inné de nous entraider même quand cela a un coût individuel – sont les plus grands avantages dont disposent les humains.

L’existence même de nos sociétés ouvertes est défiée

Lorsque les plus proches de nous – nos familles et amis – tombent malades, nous aspirons à les entourer, à les embrasser, à les caresser, à les réconforter physiquement et émotionnellement.

La pandémie du coronavirus s’accompagne d’une prise de conscience du problème psychologique, social et politique que représente l’injonction à tenir ses distances des autres : sans un autoritarisme draconien, il est très difficile d’imposer ces comportements. L’existence même de nos sociétés ouvertes est défiée.

Les limitations croissantes du transport mondial, la fermeture des frontières, des villes et des villages, la limitation drastique de tous les rassemblements publics, la clôture de quartiers et de maisons, et surtout l’incitation à ne pas toucher les membres de sa famille ou les amis, constituent une puissante attaque, frontale et décourageante, contre le meilleur de notre nature.

Cette attaque encourage tous ces «-ismes » nocifs (égoïsme, chauvinisme, racisme, ethnocentrisme, nationalisme) qui alimentent la solitude, l’indifférence, la violence et la guerre. Et en réalité, sans coopération et entraide – entre voisins, communautés, nations, et même vis-à-vis des étrangers – les épidémies et les pandémies peuvent infecter et tuer encore plus de personnes. C’est la coopération qui permet en effet de partager des informations pertinentes, des technologies, du personnel qualifié.

En cette ère de polarisation politique croissante, de colère et d’incrédulité,
il n’est pas facile de promouvoir un effort concerté pour une meilleure coopération transfrontalière et transcommunautaire (le régime iranien a ainsi jugé « repoussantes » les offres d’aide américaines). Mais dans cette crise, s’ouvre aussi l’opportunité de mettre les sociétés sur de nouveaux rails.

En cette ère de polarisation politique croissante, de colère et d’incrédulité,
il n’est pas facile de promouvoir un effort concerté pour une meilleure coopération transfrontalière et transcommunautaire (le régime iranien a ainsi jugé « repoussantes » les offres d’aide américaines). Mais dans cette crise, s’ouvre aussi l’opportunité de mettre les sociétés sur de nouveaux rails.

« De l’eau et de la chaleur » aux Romains infectés

L’histoire nous en fournit une illustration : avant que l’empereur romain Constantin ne devînt chrétien, le christianisme avait déjà gagné l’adhésion de la majorité de la population de l’Empire. Cela s’était produit, en partie, parce que les premiers chrétiens avaient offert l’égalité et le confort spirituels aux personnes défavorisées (esclaves, minorités,
femmes). Mais aussi parce qu’en donnant « de l’eau et de la chaleur » aux Romains infectés par la peste et d’autres maladies, ils ont aidé beaucoup à survivre, quand la société romaine abandonnait ses citoyens et les laissait mourir seuls.

Si je donne cet exemple, ce n’est pas pour suggérer le christianisme comme la solution au problème de distanciation (pendant le génocide au Rwanda, des chrétiens massacraient des chrétiens dans l’indifférence des nations chrétiennes du nord, et c’était la petite minorité des musulmans sunnites qui souvent offrait aide et protection aux affligés). De même, je ne pense pas que la religion représente une part indispensable de la solution (je ne suis pas croyant), même si l’appel du pape François aux prêtres, pour qu’ils prêtent assistance aux victimes du coronavirus tout en évitant la contagion, va dans le bon sens. Ce que je suggère plutôt, c’est que nous fassions nôtre cette réflexion d’Albert Einstein, l’une des figures les plus volontairement solitaires :

« Combien singulière est notre situation sur cette terre ! Chacun de nous est là pour une courte visite. Il ignore pourquoi, mais il croit souvent le sentir un dessin transcendant… celui que nous sommes là pour les autres hommes – tout d’abord pour ceux dont le sourire et le bien-être sont la condition entière de notre propre bonheur, ensuite pour la multitude des inconnus au sort desquels nous lie un lien de sympathie. »

Source : Le Nouvel Obs

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article