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Publié par Saoudi Abdelaziz

Noureddine Bouderba, syndicaliste, spécialiste et consultant en questions sociales :

« La solution passe par une augmentation conséquente du SNMG»

 

Par Isma Bersali, 6 février 2020. El Watan

La revendication salariale est l’une des principales revendications soulevées en ce moment par les travailleurs de certains secteurs. Qu’en est-il réellement du niveau des salaires en Algérie ?

Noureddine Bouderba. Les salaires en Algérie sont très bas, les plus bas du bassin méditerranéen. En 2018, la part des salaires dans le PIB était égale à 27,5%, contre 50%, voire 75% dans les pays développés. Ce ratio s’élevait à 34,5% en 1993 et à plus de 40% durant les années 1980.

Les travailleurs paient les conséquences de la politique d’ajustement structurel des années 1990, de privatisation des années 2000 et la politique d’austérité des années 2015-2020, aggravée par la dévaluation du dinar. Aujourd’hui, le SNMG journalier qui n’a pas été revalorisé depuis 9 ans, un record mondial, ne permet pas d’acheter 500 g de viande.

En 2011, une enquête de l’ONS a conclu que la moitié des salariés algériens percevaient un salaire mensuel inférieur à 1,6 fois le SNMG et que celui-ci ne dépassait pas 40 000 DA pour plus de 80% d’entre eux, soit moins que le revenu minimal de subsistance d’une famille de 4 personnes, mis en évidence par au moins deux enquêtes menées durant la même année.

Ajouter à cela, 60% des retraités perçoivent une pension mensuelle inférieure à 20 000 DA et 30% d’entre eux moins de 15 000 DA. Même avec les subventions alimentaires et énergétiques, que certains voudraient supprimer, les prix sont élevés.

A titre d’illustration, il faut 6 minutes de travail à un smicard algérien pour acheter une baguette de pain, et 15 min pour un sachet de lait, contre respectivement 5 et 6 min pour un Français. Une autre comparaison intéressante celle du prix d’une consultation chez un médecin spécialiste qui représente 20 heures de travail pour le premier, de surcroit remboursée à moins de 5%,  contre seulement 4 heures pour un Français et prise en charge à plus de 80%.

La dernière enquête de consommation réalisée par l’ONS auprès des ménages a mis en évidence que 80% des Algériens les moins aisés consacrent en moyenne 50% de leurs dépenses à l’alimentation. Ce coefficient alimentaire s’élève à 57% si on exclut les loyers imputés, qui ne sont pas des dépenses réelles mais une simple écriture. Plus ce coefficient alimentaire est élevé plus le pouvoir d’achat est faible, et c’est un indicateur de quasi-pauvreté.

Qu’en est-il de l’équité salariale ?

Justement, ces indicateurs moyens ne prennent pas en compte la distribution des salaires. Aujourd’hui, le salaire d’un cadre dirigeant d’une entreprise économique représente jusqu’à 25 fois le salaire d’un smicard, celui d’un cadre supérieur de la nation jusqu’à 35 fois, alors que dans les pays développés, ce rapport ne dépasse pas 12 fois.

Une autre discrimination est représentée par la différence des salaires entre la Fonction publique et certains secteurs rentiers et le secteur économique, notamment privé.

Cette situation est le résultat de la politique des salaires menée durant ces 15 dernières années et qui a été soumise à la loi des rapports de force sans que l’Etat ne joue pleinement son rôle de régulateur social dans ce domaine en ajustant les salaires et les niveaux des pensions et autres allocations par le biais du SNMG. La solution passe par une augmentation conséquente du SNMG, tout en veillant à réduire le fossé entre les hauts et les bas salaires et à mettre fin aux discriminations entre les différents secteurs.

Cette augmentation n’est qu’une mesure nécessaire mais non suffisante pour améliorer le pouvoir d’achat des travailleurs et des démunis, qui dépendent d’une politique fiscale réellement redistributive et des transferts sociaux qu’il y a lieu de consolider.

Le gouvernement a annoncé justement un projet de supprimer l’IRG pour les revenus inférieurs à 30 000 Da. Qu’en dites-vous ?

Cette décision annoncée par le gouvernement sera une petite mesure qui va dans le sens positif mais elle sera certainement insuffisante. Un pensionné de la CNR de moins de 20 000 DA ou un salarié du pré-emploi ne gagneront aucun dinar puisque, aujourd’hui, ils ne paient pas d’IRG. Un travailleur actif smicard aura un gain d’à peine 600 DA.

La solution doit consister, de mon point de vue, en une augmentation du SNMG de 50%, répartie sur deux années, couplée à une exonération d’IRG pour tout revenu de moins de 36 000 DA et de relever le seuil de l’abattement de l’IRG de 40 000 DA à 60 000 DA. Cela sera possible en présence d’une politique respectant le principe d’égalité des citoyens devant l’impôt.

Elle doit instituer l’impôt sur la fortune et rendre effectif l’impôt sur le patrimoine. Une politique de lutte réelle contre l’évasion fiscale qui abrogera les dépenses fiscales sans contrepartie réelle, qui sont en réalité des cadeaux aux capitaines d’industrie sans industrie.

Je tiens à préciser que l’évasion fiscale et sociale ainsi que le niveau très élevé du montant de l’impôt non recouvré s’élève, selon le dernier rapport de la Cour des comptes, à 11 300 milliards de dinars, soit l’équivalent de 60 ans de subventions alimentaires. La politique fiscale, telle qu’elle est aujourd’hui est injuste. Elle fait que l’impôt payé par les salariés est supérieur à l’impôt des autres revenus et celui des bénéfices des sociétés réunis.

Les transferts sociaux et différentes aides participent-ils réellement au soulagement des plus démunis ?

En Algérie, le montant équivalent à 17 milliards de dollars (8,4% du PIB), présenté comme montant des transferts sociaux explicites, est erroné. Il inclut le soutien aux moudjahidine, le financement des hôpitaux, les allocations familiales, qui devraient être à la charge des entreprises, les dépenses en capital, qui profitent souvent aux copains, les aides à la retraite, dont les deux tiers vont aux moudjahidine, à la caisse des militaires et au fonds spécial de retraite des cadres supérieurs de l’Etat.

Il inclut aussi l’aide au logement, qui est déjà ciblée mais que l’Etat est appelé à revoir pour instaurer plus de transparence dans son octroi et pour revoir toute la politique de logement afin d’aller vers le logement locatif.

Au final, le montant du soutien qui va aux prix des produits alimentaires, à l’éducation, aux démunis et aux handicapés ne représente que 2,19% du PIB dont 0,8% du PIB de soutien aux produits alimentaires. Un taux très en deçà des chiffres avancés ici et là et inferieur au 1,6% du PIB de soutien alimentaire en Tunisie, par exemple.

Pour les experts mondiaux, les bénéfices destinés exclusivement aux pauvres finissent souvent par être de pauvres bénéfices. Une thèse confortée par le rapport de l’OCDE de 2012, qui confirme que là où les transferts ne sont pas universalistes mais ciblés, les inégalités du revenu disponible des ménages, comme le taux de pauvreté, sont nettement supérieurs à la moyenne.

Vous avez récemment lié le pouvoir d’achat à la Sécurité sociale. Pouvez-vous nous dire comment ?

La Sécurité sociale permet d’assurer la population contre les aléas de la vie, notamment l’accès aux soins et un revenu de substitution en cas d’accident, de maladie et à la vieillesse. De ce fait, elle assure un revenu indirect aux assurés et contribue largement à la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Seulement, on assiste depuis 25 ans à une remise en cause graduelle des acquis en matière de sécurité sociale.

La révision à la baisse des pensions suite aux changements de leur mode de calcul ainsi que celui de leurs revalorisations, du mode de calcul des majorations, la réduction du taux de remboursement des médicaments et des listes des médicaments remboursés, tout cela concourt à la réduction du pouvoir d’achat des assurés.

Je peux citer aussi l’exemple du niveau de remboursement des actes médicaux, toujours indexé sur la nomenclature de 1987 qui représente, en moyenne, moins de 5% des dépenses réelles des patients, ou bien encore le montant mensuel par enfant des allocations familiales qui représente, aujourd’hui, moins de 2% du SNMG, alors qu’il en représentait 15% en 1995, du fait de leur indexation, à ce jour, sur le SNMG de 1994. Consolider la Sécurité sociale basée sur la répartition et la solidarité est aussi un moyen d’améliorer le pouvoir d’achat et de lutter contre la pauvreté.

Source : El Watan

 

 

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