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Publié par Saoudi Abdelaziz

«Il serait des plus désastreux que tout ce tapage se transforme en velléités sans suite». Cette phrase de Omar Aktouf est le titre que le Quotidien d'Oran a donné à l'interview réalisée par Moncef Wafi et publiée en août 2017. le professeur était invité à se prononcer sur les actions engagées par le Premier ministre Tebboune. C'est une curiosité journalistique, car l'interview sera publiée le 17 août ... deux jours après le limogeage de Tebboune.

EXTRAITS

 


Tebboune a professé sa doctrine de séparer le monde de la politique des milieux d'affaires. Pensez-vous une chose pareille dans le domaine du possible connaissant l'accointance de l'argent avec les cercles des prises du pouvoir ?

Omar Aktouf. : Voilà une «doctrine» que je ne peux qu'applaudir. Mais, malheureusement, il peut y avoir de grosses distances entre «doctrine» et «faits réels». Or en guise de faits réels, ce que l'on observe ces jours-ci, c'est quelque chose qui ressemble plus à une amorce de recul face aux forces de l'argent, que de sérieuse mise en pratique de ce qu'implique cette doctrine.

Non seulement on invite encore et encore, ces mêmes forces à s'asseoir à la table des décisions avec cette surprenante «réunion tripartite» dite de discussion à huis clos «autour d'un café», mais on en annonce une autre pour septembre ! Tout cela prend déjà, hélas, des allures de «un pas en avant et deux en arrière». Comment et pourquoi, aussitôt après avoir littéralement accusé certaines «grosses pointures» des fortunes privées algériennes de pratiques hautement délictueuses d'accaparements – piratages de l'argent du peuple, et d'incroyables détournements-fructifications de subventions publiques, inviter ces mêmes «pointures» à «un thé-café tripartite» tenu strictement «entre soi» !?

Puis en annoncer un autre pour la rentrée ? Ce sont là exactement les mêmes façons d'agir que l'on reprochait au gouvernement précédent, non ? Tout cela flaire le recul et le magouillage sordide entre forces qui ont besoin les unes des autres sous conditions de certains «équilibres»…

Les poules ne peuvent inviter les renards à discuter des façons dont ils vont coexister !

Donc ma réponse sera limpide et catégorique : à voir évoluer les choses depuis la (tout de même très récente) annonce de mise au pas des «oligarques» qui outrepassent certaines limites, je ne vois rien, strictement rien, qui puisse montrer que le présent pouvoir a vraiment l'intention –ou la capacité- de passer des paroles aux actes. Je mettrais peut-être un petit bémol : devant l'opacité et le secret entretenus autour de la surprenante «réunion tripartite» de ce dimanche, je veux bien avoir le naïf optimisme de croire encore que, devant tant de dures mises en causes publiques, il y aura tout de même quelques apparences de «mises au pas», ne serait-ce que pour amuser la galerie. Autrement dit, tous les évènements récents montrent que soit tout cela n'a été que théâtre, soit que les accointances entre les forces concernées sont au-delà de toute capacité réelles de s'y attaquer.

L'épisode Haddad laisse supposer une nouvelle approche dans la gestion de l'argent public et des affaires, remettant du coup en cause le nouveau modèle économique lancé par Sellal et les dérives qui s'en sont suivies. Est-ce la fin de la mafia politico-financière ?

Je ferais ici la même analyse que celle que je fais pour la question précédente. Tout d'abord, aucune nouvelle approche de gestion des fonds publics ne m'est apparue, en tous cas clairement définie dans ses méthodes, procédures, finalités, délais, modalités, acteurs, objets… Ensuite, je ne vois absolument rien de «nouveau» dans le fameux «modèle» annoncé et repris à hue et à dia ! Je n'y ai vu que vagues considérations sur de banales questions de «mises à niveau» fiscales, de vœux de rompre avec le modèle de la rente, d'aller vers une économie plus diversifiée… qu'y a-t-il là de nouveau, sinon un superficiel aménagement des sempiternelles modalités et pratiques néolibérales?

Une chose n'est «nouvelle» que si elle remet en question ses propres fondements, pas si elle se contente de changer de vernis ! Peut-être ai-je tort, mais je ne vois dans ce que vous appelez «dérives» que «consolidation», ou «officialisation» ou «exagération» de pratiques préexistantes. Décidément, hélas, rien ne montre que ce que vous dénommez la «mafia politico-financière» soit en danger, à voir la façon dont les choses évoluent actuellement en tous cas.

L'Algérie a connu plusieurs expériences malheureuses dans la relance économique, l'épisode des unités de montage de voitures en est un, pourriez-vous nous dire les causes et les conséquences de telles erreurs de casting et de programmation à moyen et long termes ?

Oui, il est incroyable de voir à quel point nos dirigeants semblent ne pas voir, et encore moins tirer les leçons des erreurs commises. Ce dont vous parlez est le énième épisode d'une saga qui s'étale sur des décennies !

On ne compte plus les tentatives avortées de mise en place d'industries de montage automobile. Si les conséquences sont évidentes en termes de temps perdu, de colossales sommes perdues et / ou détournées, de pertes de capital confiance de la part des éventuels partenaires étrangers… les «causes» elles, demeurent opaques. On ne peut, à moins d'être dans les premiers cercles du pouvoir, que se livrer à de multiples conjectures.

Conjectures qui néanmoins, conservent des constantes purement algéro-algériennes : incompétences, gabegies, appâts du gain facile, détournements, recours à des «lessiveuses» d'argent douteux.

À moyen et long termes, il est clair que nous serons – si ce n'est déjà fait- dépassés, largement dépassés, par ce que font en ce domaine des pays comme le Maroc, pour ne citer que cet exemple. Quand on pense qu'à l'indépendance nous avions déjà de fort efficaces usines de montages Renault, Berliet… on ne peut que pleurer de rage plus de cinquante ans après !

Le gouvernement a instauré des licences pour l'importation de nombreux produits. Pensez-vous qu'il s'agit d'une bonne décision pour l'économie algérienne ?

Si vous faites allusion à l'instauration de licences visant à limiter l'anarchie dans les importations tous azimuts, cela aurait dû être fait depuis bien longtemps. Bien entendu, je considère que toute mesure de ce genre est en soi une bonne chose. Il faut cependant ajouter que se posera le problème inévitable de la «substitution». Comment et par quoi va-t-on compenser l'absence des importations visées ? En amont, il y a la kyrielle d'intrants indispensables à toutes sortes de productions nationales qu'il faut absolument continuer à importer ; en aval, il y a la non moins énorme kyrielle de produits de première nécessité que nous importons et dont on ne peut se passer, à commencer par la poudre de lait.

Pour que de telles mesures donnent les effets escomptés, il aurait fallu, il y a bien longtemps, avoir songé à la mise en place de capacités de «compensation-substitution» préalables. Ce qui n'existe hélas pas, sinon en des proportions largement inférieures à ce qui sera nécessaire.

Et en bout de ligne, le risque d'en arriver à priver les Algériens de produits et services indispensables et essentiels ne pourra, en toute logique, que conduire à une forme ou une autre d'explosion généralisée de la rue. Qui sait alors où cela mènerait le pays, sachant déjà l'ampleur des rancœurs accumulées contre «oligarques» indécemment riches, et gens du pouvoir, non moins aisés et complices «objectifs» ?

Plus que jamais l'économie nationale est basée sur la rente. Elle est aux mains d'une vingtaine de noms qu'on retrouve dans tous les domaines d'activité, bien installés et prioritaires dans l'octroi des marchés publics. Croyez-vous possible un retournement de situation et des poursuites judiciaires à tous les niveaux de décision ou n'est-ce que de la poudre aux yeux pour amuser les Algériens ?

Je ne peux ici que reprendre nombre de considérations que j'ai développées plus haut. L'imbrication, sans généraliser à outrance, entre intérêts des cercles du pouvoir politique et ceux des cercles de «faiseurs d'argent», est telle, et tellement «verrouillée» autour de familles et personnages bien délimités, que tout retour en arrière, ou tout réel changement ne pourrait se faire que dans l'affrontement, le rapport de force et la mise au pas radicale.

Une action courageuse et à grande échelle à la Poutine reste l'incontournable recours.

Sinon, et je le répète, il semble qu'on en voit bien des signes, tout cela ne semble déjà et finalement que de l'effet d'annonce allant vers une triste forme d'amusement du peuple. Où sont les institutions et les «gens de pouvoirs» suffisamment propres, intègres, forts, déterminés, désintéressés… non impliquées eux-mêmes dans de douteuses affaires, pour conduire de telles actions ? Pour les mener de façon crédible et avec l'appui populaire jusqu'au bout de leurs objectifs ? On ne cesse de répéter de-ci de-là que «heureusement qu'il y a ces nouveaux riches privés, qui eux, crée de l'emploi, de la richesse…». Tout en y ajoutant des tonnes de balivernes du catéchisme néolibéral – y compris à travers des livres dits «savants» publiés à grand bruit- encensant les providentiels «patrons-leaders-visionnaires». Toute cette «métaphysique patronale» devient lassante – sinon criminellement dangereuse- et, à la limite, une sorte de mantra soigneusement entretenu entre rentiers et parasites de rentiers. Ce faisant, on berne le bon peuple d'une part, et d'autre part on donne oxygène et temps à la mise à sac systématique et méthodique du pays.

Car enfin, où a-t-on vu un patron quelconque (sauf rarissimes exceptions) «créer» un emploi si ce n'est pour en exploiter jusqu'à l'os le titulaire ? Pourquoi alors l'en remercier et l'encenser ?

Ensuite, on oublie trop facilement que cela n'est qu'affaire de «cycles» : dès que les produits et services fournis se font concurrencer par d'autres, ces «bons patrons» se mettent immédiatement à sauvagement licencier ! Cela se voit à l'œil nu à travers toute la planète du capitalisme néolibéral, où le «bon gestionnaire» est désormais celui qui sait licencier le plus possible, et mettre sur le dos des «survivants» des objectifs de résultats tellement fantasques qu'on en arrive à voir des suicides en série sur les lieux de travail : Orange, Renault… et j'en passe.

Le mot de la fin

Mon mot de la fin sera à deux niveaux. Le premier est celui du fait «mondialisation sans gouvernance mondiale» : il est des pus hypocrite et injuste envers les pays non-nantis que de promouvoir et imposer une mondialisation tous azimuts, sans limites, ouvrant tous les espaces économiques et toutes les frontières à tous les vents, sans imposer du même élan des règles du jeu identiques à tous. Qui ignore que les USA qui crient au loup dès qu'il y a la moindre subvention agricole quelque part, ne se gênent nullement pour scandaleusement subventionner des pans entiers de leur agriculture ?

Comment laisser au dit «marché» le soin d'équilibrer les échanges et les croissances, quand on sait que quelques multinationales occidentales «pèsent» plusieurs fois le PNB de pays entiers ?

Il faudrait, et c'est la moindre des choses, à «globalisation» mondiale, une «gouvernance mondiale». Cela voudrait dire par exemple, une instance supranationale (genre ONU) qui veillerait à ce que tous les pays de la planète exigent des multinationales les mêmes salaires et les mêmes impôts ! Pousser, comme on le fait, pour soi disant «attirer» les investissements étrangers, toutes les nations à se battre en une infinie surenchère de baisses – sinon d'éliminations- d'impôts sur les revenus des grandes firmes qui opèrent internationalement, c'est pousser les maillons les plus faibles au suicide économique pur et simple des États qui perdent ainsi la seule «arme» avec laquelle ils peuvent agir en tant qu'États. Jusqu'où ira par exemple la folle spirale de guerre des baisses d'impôts sur les profits que se livrent Irlande, Écosse, France… pour séduire les prédateurs transnationaux ?

Comment et avec quelles conséquences pourrions-nous jouer ce jeu !? Le second niveau sera celui de ce qui se passe au niveau national : éviter à tout prix de dépendre, pour son développement, des stricts apports étrangers. Se mettre hors de la voie du développement autocentré, c'est se jeter dans les griffes de la prédation nationale et internationale !

 Pour ce qui est de l'Algérie, je ne vois donc qu'une issue, si ce n'est déjà trop tard : le retrait immédiat de toutes les cliques depuis trop longtemps au pouvoir et la mise en branle des bases d'une seconde République. La convocation d'une assemblée constituante qui ferait repartir le pays sur de vraies nouvelles bases, avec un projet de société clair et consensuel. 

Source : Le Quotidien d'Oran

 

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