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Publié par Saoudi Abdelaziz

Son confrère Brahim Oumansour de l'Institut parisien IRIS* préconise "une politique libérale" et estime que "la situation économique du pays est d’une telle fragilité qu’elle nécessite une politique d’austérité, dont l’arrêt progressif de la subvention par l’État des produits de base". Mohamed Achir propose une autre démarche générale  :  "Il est aussi important de ne pas s’écarter du rôle social de l’Etat, le ciblage des subventions et la rationalisation des dépenses publiques ne doivent pas se faire au détriment des couches sociales, surtout les vulnérables. Très difficile en cette conjoncture, mais c’est réalisable à condition de privilégier l’approche politique et institutionnelle et faire participer le peuple algérien dans le contrôle des ressources de son pays à travers des institutions fortes, crédibles et jouissant d’une légitimité incontestable."

 

Interview par Said Rabia, 11 février 2020. El Watan

Dans son plan d’action, le gouvernement parle du recul important, de plus 50%, des recettes de la fiscalité pétrolière entre 2012 et 2019. Les recettes collectées au titre de la fiscalité ordinaire s’élèvent, elles, à 3110 milliards de dinars, soit 60% des dépenses de fonctionnement. Est-il possible de réussir le redressement d’une économie complètement déréglée et qui ne vit que de la rente pétrolière ?

Mohamed Achir. Le redressement de l’économie algérienne ne peut se faire en l’absence d’une stratégie globale et ordonnée permettant une formation cumulative de véritables fondamentaux liés à une économie de la production. Ce ne sont pas les dotations financières seules ou même leur abondance qui font une économie. D’ailleurs, les dotations financières générées par la fiscalité pétrolière, malgré leur abondance, se sont avérées incapables de réanimer une croissance structurellement anémique et non diversifiée.

Durant des années, les finances publiques ont été dépensées sans réelle planification et sans générer un effet d’entraînement susceptible de relancer surtout les filières du secteur industriel et de transformation agroalimentaire. Ce sont les activités spéculatives, fort réputées dans les économies rentières, à l’instar des services, commerce, importations, promotion immobilière, etc. qui se sont bien relancées et arrosées par une manne financière de plus de 1000 milliards de dollars depuis l’an 2000.

Aujourd’hui, c’est malheureusement l’Etat qui se rapproche de la quasi-faillite de ses finances publiques. Les déficits courants et structurants du budget de l’Etat risquent à moyen terme de paralyser le fonctionnement de ses missions régaliennes et provoquer inévitablement des ruptures dans plusieurs services publics. Le projet du budget pour 2020 prévoit encore un déficit de 1500 milliards de dinars.

Les recettes de la fiscalité ordinaire prévue ne dépassent pas les 3000 milliards de dinars, soit de quoi réellement couvrir juste la masse salariale de la Fonction publique qui avoisine les 2900 milliards de dinars.

Le déficit de la Caisse nationale des retraites (CNR) s’élève à -700 milliards de dinars, et le déficit du Trésor s’élèvera à -11,4% du PIB. Quant au taux de la croissance, il est estimé à 1,8% en 2020, soit un taux qui est largement inférieur à la moyenne de la croissance réalisée par les pays africains en 2018, avec un taux de 3,5% et un taux de 5,7% dans l’Afrique de l’Est, (source : BAD). Une véritable impasse économique et budgétaire qui risque de mener le pays vers des ajustements douloureux, à l’instar de ceux que recommandent les institutions de Bretton Woods (le FMI et la BM).

Le gouvernement de Abdelaziz Djerad prévoit de moderniser le système financier, la création de banques spécialisées et d’un fonds souverain pour l’habitat, la petite et moyenne entreprise et les start-up, mais il semble écarter toute ouverture du secteur bancaire au privé. Pourquoi, à votre avis ? Cela peut-il réussir ?

Je pense que la transition du système bancaire et financier algérien amorcée depuis le début des années 1990, à travers notamment la loi 90-10 du 14 avril 1990 relative à la monnaie et au crédit, n’a pas franchi un pas aussi important vers la modernisation, la commercialité des banques publiques et l’instauration d’une véritable pratique bancaire. Ces objectifs visés à travers la promulgation de plusieurs textes juridiques et instructions de la Banque d’Algérie n’ont pas produit les effets escomptés.

En effet, les mesures d’assainissement des portefeuilles des banques publiques et le renforcement de leurs fonds propres ont certes contribué au renforcement de leur sécurité, mais sans pour autant moderniser leurs pratiques et diversifier davantage leurs produits au niveau national et international. Dans tous les cas, trois décennies après la loi 90-10, en passant par l’ordonnance 03-11 du 26 août 2003, le débat est toujours centré sur la nécessité absolue d’une réforme profonde du système bancaire algérien.

Pour les actions annoncées dans ce cadre, il est impératif de les insérer dans une réforme économique globale et structurelle de l’économie algérienne. Il faudrait également évaluer d’une manière exhaustive l’opportunité et l’utilité de la création des nouvelles structures ou institutions bancaires et financières. Car le problème, à mon avis, est dans le contenu de l’existant et non pas dans l’existant tout seul.

Autrement dit, nous avons des institutions bancaires et financières qu’il faut réformer et redynamiser. La CNEP-banque, à titre d’exemple, peut accompagner l’Etat dans son programme de l’habitat avec de nouvelles formes orientées surtout vers la captation de l’épargne des souscripteurs. Le Fonds national d’investissement (FNI) nécessite également une évaluation de ses actions et une modernisation de ses modes de financement de l’activité économique privée et des programmes publics du développement.

Faut-il rappeler que les fonds d’investissement de wilaya créés en 2009 ont été dédiés au financement de la création et le développement des entreprises par prise de participation dans les fonds propres. Qu’en est-il avec les sociétés du capital investissement créées dans ce cadre. Pour les start-up le mode de financement le mieux adapté est les sociétés du capital-investissement, surtout à travers celles qui sont spécialisées dans le capital-risque, c’est-à-dire le financement de la conception, le démarrage, la création et la croissance. Nous sommes très en retard en la matière, bien que la première société algérienne du capital-risque ait été créée au début des années 1990, à savoir la Finalep spa.

Peut-on relancer l’économie si l’on ne réforme pas de fond en comble tout le système financier et bancaire, et si on ne supprime pas l’économie informelle ?

On ne peut pas développer une économie sans l’appui d’un système bancaire et financier moderne et qui fonctionne selon les normes et pratiques internationales. L’insertion du système bancaire algérien dans la sphère financière mondiale est susceptible de constituer un catalyseur de diversification des sources et modes de financement des entreprises algériennes et faciliter l’internationalisation de leurs activités de production ou de commercialisation.

Les réformes doivent également réhabiliter le pouvoir monétaire de la Banque d’Algérie et limiter les interventions successives du pouvoir exécutif dans la gestion de la politique monétaire. En somme, il faudrait des décisions courageuses et relancer même le débat sur l’opportunité de l’ouverture du capital social des banques publiques qui ne sont pas forcément dédiés au financement des programmes stratégique de l’Etat.

La bancarisation de l’économie et la modernisation des moyens de paiement à travers surtout les instruments électroniques représentent des leviers importants pour la mobilisation de l’épargne et la réduction de la sphère de la transaction de l’économie informelle. Par ailleurs, la modernisation de l’administration fiscale et de l’administration des Douanes s’avère indispensable pour réduire le poids de l’économie informelle dans le PIB qui est estimé à 45%.

Le gouvernement semble, comme au début des années 2000, mettre l’accent sur les Investissements directs étrangers (IDE), avec la réévaluation et la renégociation des accords de libre-échange, accord d’association avec l’Union européenne et la zone arabe de libre- échange. Qu’en pensez-vous ?

Il est nécessaire d’engager des discussions ou des négociations avec notamment les partenaires européens de l’Algérie. Le bilan des accords d’association avec l’Union européenne s’est avéré complètement déséquilibré. L’Algérie est en situation de déficit de sa balance de paiement et se dirige vers l’épuisement de ses réserves de change qui ne couvriront cette année qu’une dizaine de mois d’importation.

Donc, il est tout à fait légitime pour la partie algérienne de demander la prorogation des délais en ce quiconcerne le démantèlement tarifaire et négocier des investissements direct des entreprises de l’UE, d’autant plus que la loi 49/51%, longtemps évoquée comme entrave aux IDE, est amodiée par la loi de finances pour 2020.

Bien entendu, il faudrait bien éclairer les partenaires étranger par rapport au contenu de cette mesure et identifier les secteurs stratégiques qui ne sont pas concernés. Globalement, c’est l’environnement des affaires qu’il faudrait rendre attractif, surtout le système financier et le problème de l’insécurité juridique et de l’efficacité des institutions.

Les réserves de change sont en train de s’amenuiser. On prévoit leur tarissement en 2023. Pensez-vous que l’Algérie a le temps de sortir du spectre des réformes structurelles qui coûteront cher au plan social ?

Effectivement, des réajustements douloureux ne sont pas à écarter dans une situation de dégradation des positions financières internes et externes et de la baisse continuelle des cours du pétrole. Le gouvernement doit affronter ces réformes structurelles et ne pas céder aux visées politiques conjoncturelles. L’affranchissement de l’économie algérienne de l’économie rentière nécessite même le changement du système de gouvernance et la lutte contre les structures rentières clientélistes alimentées durant plusieurs années par la rente.

Il est aussi important de ne pas s’écarter du rôle social de l’Etat, le ciblage des subventions et la rationalisation des dépenses publiques ne doivent pas se faire au détriment des couches sociales, surtout les vulnérables. Très difficile en cette conjoncture, mais c’est réalisable à condition de privilégier l’approche politique et institutionnelle et faire participer le peuple algérien dans le contrôle des ressources de son pays à travers des institutions fortes, crédibles et jouissant d’une légitimité incontestable.

Source : El Watan

* L’avenir du Hirak algérien : enjeux et perspectives de sortie de crise

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