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Publié par Saoudi Abdelaziz

20 février 2020

Mediapart reçoit dans l’émission « Maghreb Express » les journalistes algériens Akram Belkaïd et Farid Alilat pour un "bilan d’étape" du Hirak algérien. Le premier est journaliste au Monde diplomatique ainsi qu’au Quotidien d’Oran, le second est journaliste au magazine Jeune Afrique

 

Extraits du débat.

Un an après le début du « Hirak », sommes-nous dans l’impasse ? 

Akram Belkaïd : « Nous ne sommes pas pour moi dans une impasse, car on ne règle pas une telle situation d’un clap de main. On est dans une phase classique de transition, de rapport de force entre une expression populaire horizontale qui n’a pas de leader proclamé et qui a une exigence de changement face à un système qui a bien fait comprendre que, pour lui, il n’est pas question de céder. On peut penser que cela ne va pas suffisamment vite mais il y a des bouleversements par étapes : le cinquième mandat n’a pas eu lieu, des gens parmi les plus puissants de l’Algérie de ces dernières années sont en prison. Le vrai décideur reste l’armée, mais elle va devoir tenir compte du rapport de force. Tôt ou tard, même un acteur aussi puissant que l’armée doit discuter, écouter. » 

Farid Alilat : « J’utilise rarement le mot “Hirak”. Pour moi, ce qui se passe depuis un an est une révolution. Elle a démantelé un régime de vingt ans. Les Algériens se sont délivrés de la tutelle de Bouteflika, ils ont récupéré l’espace public, la parole, l’emblème national qui leur avait été confisqué. »

Comment jugez-vous les premiers jours du nouveau président ? Est-il un pantin de l’armée ? 

Akram Belkaïd : « Le terme “pantin” me gêne. Cela signifie aucune marge de manœuvre de décision. Si on regarde depuis l’indépendance de l’Algérie, tous les présidents ont eu des marges de manœuvre. L’armée était là pour veiller au grain, à l’équilibre, la répartition de la rente, etc. Dès lors que vous êtes nommé dans un système aussi formaliste, aussi institutionnalisé que l’Algérie, dès lors que vous avez le pouvoir de signature, vous avez du pouvoir. Ce n’est pas une liberté totale, mais c’est du pouvoir. » 

Farid Alilat : « L’armée a parrainé, élu, adoubé Bouteflika mais elle ne l’a jamais empêché de travailler. Elle lui a permis de faire un second mandat, puis de changer la constitution pour un troisième mandat, puis de mener un quatrième mandat, et elle était pour un cinquième mandat. » 

« Un État civil et non militaire », c’est possible ou pas en Algérie alors que l’armée occupe le premier rôle, faisant et défaisant les présidents depuis l’indépendance du pays en 1962 ? 

Akram Belkaïd : « C’est possible. On y arrivera avec des négociations. Il y a une prise de conscience y compris chez certains militaires qu’on ne peut plus gérer l’Algérie comme dans les années 1960, 1970. Le Hirak est fondamental. Il est une matérialisation de cette exigence. Maintenant, il faut d’autres acteurs qui émergent. » 

Farid Alilat : « Nous sommes face à un mouvement spontané, qui ne peut pas avoir de leader. Le Hirak n’est pas un parti politique. C’est une révolution. Je n’ai pas senti dans les marches une détermination à se faire représenter. Dès qu’une figure commence à émerger, elle dit tout de suite : “Je ne représente pas le Hirak”. » 

La corruption est l’épine dorsale du régime. Il faut s’attendre à ce que cela continue ? 

Farid Alilat : « Sortir le pays de deux décennies de Bouteflika va demander encore vingt ans tellement le pays a été à l’image de son président, paralysé. »

Akram Belkaïd : « On n’a pas que perdu vingt ans. On a aussi perdu l’équivalent de 800 milliards de dollars dont on se demande où ils sont passés. Aux difficultés structurelles existantes de l’Algérie, post-décennie noire, Bouteflika a fait le choix de concentrer le pouvoir et de ne pas libérer le pays. Il a réduit à néant le système politique. Qui a empêché l’opposition d’exister ? Qui l’a laminée, infiltrée de l’intérieur ? Créer une association pour des jeunes relève de la mission impossible. On part d’un désert politique. »

Farid Alilat : « L’étape suivante va être beaucoup plus difficile, car il faut reformater tout le système politique et il n’y a pas d’argent. Et il y en aura de moins en moins. Non seulement il a pillé le pays, mais il a aussi hypothéqué l’avenir des Algériens […]. En vingt ans, Bouteflika a réussi une chose : démocratiser la corruption. La corruption a été son instrument de gouvernance.

Un jour, un ancien premier ministre se plaint auprès de Bouteflika d’un ministre qui bouffe trop. Boutef’ lui dit : “Mets-le dans un ministère où il bouffera moins.” Il ne demande pas de le limoger ni une enquête, mais une mutation. Quand les services de renseignement lui ramènent le dossier du scandale de corruption de l’autoroute est/ouest, il demande que l’enquête s’arrête à la porte des ministres. Non seulement il les encourageait à voler, mais il les protégeait. » 

Akram Belkaïd : « Le vrai danger pour la volonté émancipatrice en Algérie, c’est que beaucoup de gens continuent de choisir la prébende et le clientélisme plutôt qu’un changement démocratique. »

 

Bouteflika, l’histoire secrète (Éditions du Rocher), Farid Alilat.

L’Algérie, un pays empêché en 100 questions (Tallandier), Akram Belkaïd. 

Source : Mediapart

 

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