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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Arezki Derguini, 27 février 2020. Extrait

Cela est souvent dit et répété, la lutte contre la corruption ne consiste pas seulement à couper des têtes, ne consiste pas seulement à lutter contre la grande corruption. Il n'y a pas un pouvoir corrompu et corrupteur d'un côté et des purs d'un autre. La grande corruption vit et profite de la petite corruption. Elle peut l'inspirer, mais seulement dans un milieu disponible. Elle dépend des rapports de pouvoir et d'autorité.

Le gendarme qui laisse passer les conteneurs, et les convoie probablement, pour aller au marché de gros et fait payer son service aux commerçants qui en sortent, est représentatif de cette petite corruption qui affecte tous les fonctionnaires. La lutte contre la corruption doit s'attaquer à l'indiscipline légale comme dirait Mouloud Hamrouche, elle doit viser à l'établissement d'un état de droit réel. Il y a des citoyens dont on protège l'enrichissement et d'autres que l'on soumet à l'impôt. Du côté de la société, il y a trop de citoyens qui consentent à leur propre enrichissement, mais pas à celui des autres parce qu'ils ont choisi un jeu à somme nulle. C'est l'esprit de la débrouillardise négative. Comment il s'est enrichi ? C'est un débrouillard ! En quoi a-t-il contribué ? On ne sait pas ! Ou si, mais on le saura plus tard, quand les effets de ses malversations viendront à ciel ouvert.

On a rencontré ici la question du consentement à l'impôt. Tout le monde ne consent pas à l'impôt, certains y sont contraints, d'autres en sont dispensés. Et l'on s'étonne de l'existence de marchés informels ! La passivité de la société n'est pas une réalité et les vrais acteurs ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Tout le monde consent à l'appropriation privée, personne à l'effort collectif. C'est pour cela qu'il faut insister sur le thème de la restitution du territoire aux populations. Les collectifs ont été atomisés, il ne peut y avoir d'effort collectif. Ils ont été livrés à leur appétit individuel. Certains collectifs ont survécu dans l'exercice du pouvoir, mais pour vivre de l'indiscipline générale. Sans autorité sociale étendue, on parle alors de mafia.

La solidarité collective ne peut pas exister sans la compétition collective. L'esprit de corps d'une nation n'est pas forgé par une loi abstraite, il est forgé par des compétitions concrètes qui s'emboîtent. Pour le moment, on peut dire que l'esprit de corps ne se retrouve que chez ceux dont les intérêts sont constitués, éprouvés. Au lieu de favoriser la constitution d'une classe de puissants, il faut encourager une compétition des territoires qui ne concèderaient pas le pouvoir à des puissants dispensés de la discipline collective. L'établissement de disciplines collectives et d'une discipline légale voilà ce que signifie un état de droit. On ne peut pas parvenir à une liberté positive si elle n'est pas construite sur la base de disciplines collectives et légales. Nous en sommes encore à lutter pour une liberté négative, contre un pouvoir militaire qui s'est constitué comme un corps à part et qui a réservé la liberté positive à une élite.

Une discipline légale aurait pu être inspirée à la société par une dictature à condition que telle fût son intention. À l'indépendance, le seul corps organisé aurait pu être à la pointe de la transformation sociale. Sa discipline inspirer la discipline sociale. Mais au lieu de fournir les nouveaux combattants de la liberté, il s'est armé d'une bureaucratie pour livrer le pouvoir à une élite seulement capable de conserver le pouvoir à la faveur de l'indiscipline sociale et légale. Aujourd'hui supposer qu'une discipline légale puisse être initiée par le corps militaire, après avoir été éduqué à l'indiscipline, paraît peu fiable.

Et pourtant, il faudra repartir de la case départ. Il faudra rapporter ce corps à des territoires qui puissent juger de leurs activités et de leur discipline et non à un corps séparé. Les éléments de ce corps pourraient alors aller d'une activité temporaire à une autre en restant attachés si nécessaire à un corps permanent. Une reterritorialisation de ce corps et des mobilisations ponctuelles permettront d'établir une circulation entre le milieu social et ce corps et l'unité de corps avec la société. Nous ne pouvons plus dire qu'un individu restera attaché toute sa vie à une activité. Nous sommes au temps de la pluriactivité et de la flexisécurité. Des comptabilités régionales que nous n'apprendrons pas de la France devront pouvoir être établies. Toutes les sociétés, tous les milieux, n'ont pas les mêmes priorités. Que l'on regarde comment la période antérieure a concilié réconciliation nationale (politique sociale) et diversification de l'économie (politique économique) !

Il en est de même pour les services publics de la santé et de l'éducation, ces secteurs qui prennent de plus en plus d'importance, ne peuvent pas être abandonnées à leurs corps professionnels et à l'État. Avec l'organisation sociale actuelle, les efforts collectifs demandés ne seront jamais à la hauteur des exigences contemporaines. Les services publics sont soutenus par la société, par ses secteurs marchands et non marchands. Qui paiera pour des services de qualité ? Comment entretenir ces « armées » de travailleurs qu'il faut au secteur de l'éducation et de la santé ? Les « puissants » continueront-ils d'envoyer leurs enfants à l'étranger pour espérer s'y établir ou consentiront-ils à financer avec les moins nantis des écoles de qualité où leurs enfants pourront étudier avec tous les enfants ? Ces « puissants » se soucieront-ils du niveau de formation de leur société, de l'accumulation dans leur pays ou envisageront-ils de faire bande à part ? La société leur empruntera-t-elle le pas, leur fera la guerre ou composera avec eux ?

Les sacrifices qui sont demandés à la société pour son progrès aujourd'hui sont considérables. On ne peut pas continuer à dévaloriser l'éducation, à laisser le secteur de la santé se dégrader. Le mouvement de grève des enseignants du primaire pose en ce moment la question : jusqu'où allons-nous descendre ? De tels sacrifices ne peuvent être consentis que s'ils concernent toute la société. Quand des catégories manifestent pour défendre leur pouvoir d'achat, il s'agit de leur pouvoir d'achat relatif. Il exprime une révolte à l'égard de la dégradation de leur condition de vie et de l'indifférence de l'État et de la société.

Le pacifisme qu'a inauguré le HIRAK jusqu'ici doit passer de la confrontation civile et militaire à la compétition entre les régions. Une compétition pacifique à laquelle elles consentiront, car juste. Qui ne mettra pas en compétition comme cela est le cas aujourd'hui des militaires et des civils, des grandes villes et des petites, le Sud et le Nord, la campagne et la ville, etc. Il faudra équilibrer leurs rapports, de sorte que leur compétition ne soit pas jouée d'avance et qu'elle se destine à améliorer la vie de l'ensemble.


Il ne faut plus nier notre segmentarité, il faut construire avec elle de nouveaux ensembles régionaux et un nouvel ensemble national viables. Il ne faut pas lui substituer une division de classes. Ni lui préférer des idéologies qui se disent modernistes et qui ne veulent pas voir leur idéalisme et la dictature où elles nous ont conduits jusqu'ici. Il faut choisir entre une organisation sociale qui agence des « segments » de la société et une autre qui agence des classes. Faire semblant de ne pas voir la division de classes vers laquelle conduit la dictature militaire et les crises sociales qu'une telle conduite prépare est un aveuglement. La seule façon de bien faire avec les anciennes solidarités c'est en construire de nouvelles auxquelles elles participent, dans lesquelles elles se fondent, prennent appui et se transforment.

C'est la seule façon de se débarrasser des divisions politiques factices, importées et toxiques, genre de prophéties autoréalisatrices qui visent à instaurer un ordre social qui les suppose.

C'est la seule façon de permettre aux divisions sociales de se transformer et à la société d'évoluer vers une formation sociale qui ne soit ni de classes, ni autoritaire. Le tissu social est riche de sa diversité, ses cellules doivent apprendre à constituer leur milieu, un corps malléable qui leur permettra d'être mieux protégées et d'être plus actives.

Il faut renoncer à abstraire l'individu de ses milieux, à fabriquer un individu abstrait, des robots partout. Il faut mettre fin aux monocultures, monoculture industrielle, monoculture agricole, monoculture linguistique, etc. qui épuisent la société, le sol et le sous-sol au lieu de les entretenir et de les enrichir. Il faut entretenir la vie, la joie de vivre. La vie est compétition, bonne elle est aussi coopération, coopétition ; mauvaise, elle est pure compétition, elle détruit ce de quoi nous héritons en partage. L'hymne à la vie est un hymne aux bonnes compétitions, hymne qui produit de la joie de vivre et non du désespoir, des harragua et autres expatriés.

C'est la seule façon de venir à bout de l'extraterritorialité des militaires : la professionnalisation excessive de la sécurité est une affaire coûteuse, car inefficace et improductive. Il faut imaginer une société où le militaire se transformerait en civil et le civil en militaire. Une société fidèle à une certaine image d'elle-même, une société qui a toujours combattu le monopole de la violence par une classe, une tribu ou un groupe. C'est dans ce refus que réside l'indiscipline foncière de la société algérienne, ce que l'on appelle son ingouvernabilité et qu'on traite d'anarchie. On pleure depuis longtemps une certaine ingouvernabilité des sociétés africaines, mais ne leur a-t-on jamais demandé comment elles voulaient être organisées, gouvernées ? La justice dans nos sociétés africaines ne s'est pas organisée autour du monopole de la violence. Les religions n'avaient pas de bras armé.

La sécurité est une affaire collective dans toutes ses dimensions. La corruption nous mène sur la route de sa privatisation, comment pourrons-nous faire face à ses besoins ? Il faut que la société puisse porter ses efforts là où ses sentiments de justice, de convivialité la guident. Comment la société pourrait-elle se fier autrement à ses gouvernants ? Le gouvernement par la Raison, fabrication d'experts et de puissants, produit de l'indifférence sociale. Ce n'est pas la place de la société que nous occupons qui compte, c'est d'abord la composition de la société dans laquelle nous prenons place.

C'est la seule façon de venir à bout de la division entre les grands centres urbains et le reste du pays et de la pression qu'exercent ces premiers. La ville doit constituer un pôle du territoire et non plus un gros ventre qui profite du désordre des territoires, a les moyens avec sa concentration de population, de faire la différence avec le reste du territoire. C'est la seule façon de remettre à plat les relations entre populations rurales et populations urbaines, agricoles et industrielles, militaires et non-militaires. De permettre leur unité par la circulation entre elles. C'est la seule façon d'établir des comptes individuels et collectifs clairs. Une remise à plat des relations sociales est nécessaire, car comment autrement remettre de l'ordre dans les demandes séparées d'une multitude de corps qui sont branchés sur la rente et non sur la production sociale ?

Comment réajuster les offres et les demandes sociales pour sortir de la dépendance aux monocultures victimes du marché mondial ? Cette question de fond ne préoccupe pas beaucoup les économistes qui préfèrent prodiguer leurs conseils aux puissants, aux États qui peuvent les entretenir. Elle ne plait pas non plus à la société qui voudrait bien être dispensée d'efforts et de sacrifices. Et pourtant la question est moins là, que de savoir quels sacrifices elle subira. Le sacrifice le moins douloureux est celui que l'on accepte de voir et auquel on a consenti. La politique de l'autruche ne protège pas de la catastrophe. Il est dommage que ceux qui la voient venir préfèrent quitter le bateau.

Texte intégral :
Le Quotidien d'Oran

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