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Publié par Saoudi Abdelaziz

20 février 2020

Kitouni Hosni, historien, chercheur associé à l'université Exeter, Angleterre.
 

La question de l'estimation de la population de l'Algérie en 1830 revient de manière récurrente, toujours associée à l'évaluation du nombre de victimes de la colonisation. Dans une contribution récente, le Dr Khiati, rebondissant sur les propos du président turc, T. Erdogan, affirme que ce n'est pas «05, mais 12 millions de victimes» qu'ont provoqué les crimes et les massacres coloniaux en Algérie. Cette macabre inflation des chiffres à laquelle nous nous adonnons avec une certaine «autosatisfaction» inavouée, finit à la longue par être contreproductive, et sert d'autant moins sa cause qu'elle ne repose sur aucune étude sérieuse.

 

Nos adversaires y trouvent d'ailleurs largement de quoi alimenter leurs sarcasmes devant nos propensions à revenir souvent dans nos cimetières pour recompter nos morts, comme si quelque doute subsistait encore sur l'ampleur des désastres provoqués par 132 ans de colonisation. Faute d'éclairer le débat et nourrir fructueusement la mémoire, de telles déclarations, disent plutôt le dérisoire d'une surenchère mémorielle dans laquelle nos contradicteurs trouvent largement leur compte. L'Algérie martyre n'en a nullement besoin !

J'ai publié récemment un livre, sous le titre Le désordre colonial( Casbah éditions, 2018) où j'aborde longuement la question de la violence durant la période coloniale, sa nature, ses formes et ses implications, si Mr M.Khiati avait eu l'obligeance d'y jeter un œil, il se serait certainement épargné les citations fastidieuses de Bugeaud et autre Clauzel, tellement ressassées qu'elles ont fini par perdre tout intérêt dans l'étude des questions qui nous intéressent. Car déclaration ne vaut pas action et toute action ne réalise pas toujours ses intentions. On n'écrit pas l'histoire en accumulant les dits surtout quand il s'agit de Bugeaud et de ses acolytes tous réputés pour leurs indécrottables forfanteries. Se laisser impressionner par les volutes verbales du meurtrier Cavaignac n'aide pas une meilleure connaissance de ses sanglantes chevauchées. Certes l'étude des textes comme manifestes idéologiques d'une époque et de ses hommes recèle infiniment d'intérêts, mais la connaissance des faits historiques a besoin de sources plus appropriées.

Que voulons-nous au juste démontrer par les estimations toujours portées vers le haut du nombre de nos morts! Que la colonisation fut une entreprise violente? Que la guerre coloniale fut destructrice? Que les violences ont été innombrables et terriblement létales! Cela a été dit et écrit y compris par des historiens français les plus révisionnistes. Tout le monde s'accorde à reconnaitre que la guerre de conquête fut outrageusement meurtrière, barbare, exterminatrice! Seulement voilà, chiffrer les pertes provoque inévitablement une polémique stérile, dont nos contradicteurs s'abreuvent pour nous accuser de victimisation facile, et derechef, ils vont tirer leurs propres chiffres, sachant que personne n'est en mesure d'apporter des preuves irréfutables à ses assertions. Il est aujourd'hui pratiquement impossible de quantifier la population algérienne en 1830, d'où l'impossibilité de déterminer avec exactitude le nombre des victimes de la colonisation, entre ceux tués par les armes, par les famines ; les disparus, les émigrés, les déportés etc. Le démographe algérien qui a consacré une étude très fouillé à ces questions, réserve sa réponse en raison des implications idéologiques aux controverses statistiques :

« Trois, quatre ou cinq millions ? Il est évident que nous ne saurons jamais quel a été l'effectif réel de la population de l'Algérie en 1830.

Les éléments disponibles ne permettent que des estimations qui sont toujours influencées par le fait qu'est implicitement posé la question de la politique du colonisateur vis-à-vis de la population indigène algérienne 1 »

De la nature de la violence coloniale

J'estime pour ma part le débat sur les chiffres insidieux, il nous éloigne d'un autre, plus essentiel, sur la nature de la violence durant la période coloniale, comment elle a transformé profondément la société algérienne et la perception de l'Algérien de son rapport au monde. Plus que détruire physiquement les êtres vivants, la violence coloniale a ruiné les soubassements économiques, sociaux, culturels de communautés humaines entières provoquant une débâcle civilisationnelle.

Être envahi par une armée conquérante et voir sa terre, sa maison, son chemin, son olivier, son pays usurpés par un peuplement de spoliateurs est une expérience ultime, la plus traumatisante sans doute pour des femmes et des hommes ancrés dans leur environnement depuis des siècles.

Destruction des soubassements matériels d'une société s'accompagnant de son effacement culturel et symbolique dans le but d'assurer l'existence à une nouvelle société constituée d'un peuplement envahisseur, telle est la nature de la colonisation française en Algérie, nature par essence exterminatrice, spoliatrice, négatrice. Réduire cette expérience historique singulière à la violence létale, c'est oublier toutes ses autres formes de destruction inquantifiables.

Le débat sur les chiffres nous éloigne également d'un autre plus intéressant, plus fructueux, celui de savoir comment malgré cette violence destructrice, malgré les razzias et les massacres collectifs, malgré Bugeaud et Cavaignac, le peuple algérien a su trouver en lui-même les forces extraordinaires pour survivre, résister, se frayer le chemin vers une existence politique autonome et engager finalement une lutte nationale de libération ? Voilà une question infiniment plus intéressante à piocher, elle nous permet de comprendre la capacité de résilience dans la longue durée.

Ce renversement de perspective, replace le Peuple algérien au cœur de son histoire, et impose la nécessite de renouveler nos sources documentaires et leur lecture.

Des Algériens sont morts parce que tous voulaient vivre libres sur leurs terres. Ils ne furent ni des victimes soumises ni consentantes. À titre d'exemple, on parle souvent des enfumades des Ouled Riah ( Dahra) les 17-20 juin 1845 en oubliant d'ajouter que 20 jours plus tard, les insurgés chez les Sbeah infligèrent à l'armée française une défaite mémorable, au cours de laquelle l'agha de l'Ouarsenis et 50 spahis furent tués. Décoloniser l'histoire revient à étudier les dynamiques à travers lesquelles, une population parvient à surpasser ses traumas pour revenir à la charge et se dresser face à l'envahisseur.

Les pertes françaises les plus lourdes de l'histoire coloniale

On passe souvent sous silence le fait que malgré leur faiblesse numérique et leur armement rudimentaire, les Algériens infligèrent à l'armée française des pertes exceptionnelles.

Selon les calculs établis par Kamel Kateb et corroborés par Marc Michel2, le nombre de soldats et d'officiers français morts en Algérie par le feu ennemi et les maladies s'élève entre 1830 et 1848 à 97070 individus, non compris les malades et les blessés évacués en France et morts en métropole.

Cependant, l'estimation la plus probable donne 100000 morts. Dans la décennie qui suit, c'est encore 15 000 à 25 000 soldats et officiers qui perdent la vie. Les pertes humaines françaises en Algérie, en comparaison de la répartition des pertes avec le poids démographique des trois grandes régions colonisées par l'Europe ( Amérique, Asie, Afrique), sont les plus lourdes jamais payées par une puissance coloniale. Bouda Etemad estime qu'entre 1750 et 1913, les puissances européennes ont perdu dans les guerres coloniales entre 280000 et 300000 soldats pour conquérir 34 millions de kilomètres carrés de terres asiatiques et africaines et soumettre 534 millions d'indigènes.

La France à elle seule a perdu plus du tiers de ce nombre pour conquérir l'Algérie et ses 3,5 millions d'habitants. Ces pertes françaises s'expliquent par l'incapacité du pouvoir colonial à mobiliser sur place des auxiliaires indigènes, ce qui n'a pas été le cas pour les autres puissances qui ont fait la guerre aux autochtones par les autochtones.

Dans le cas de l'Algérie, les troupes indigènes ont représenté moins de 10 % de l'effectif total de l'armée française, chiffre ridiculement bas en comparaison de celui des contingents indigènes en Inde et en Afrique noire.

En sus des pertes humaines, la France a dû faire face à un coût financier de la conquête jamais payé par une puissance coloniale. En raison notamment de la longue durée de la guerre, plus de 50 ans.

L'historien et économiste Jacques Marseille l'estime à 2510 millions de francs, soit une dépense annuelle de 35 millions de francs de 1830 à 1900. À titre de comparaison, l'Angleterre a fait supporter à l'Inde non seulement les coûts de sa propre colonisation, mais elle lui a fait prendre également les charges financières des troupes indiennes engagées dans les autres aventures coloniales anglaises en Asie et en Afrique. Au point où il est devenu de notoriété publique que l'Empire britannique a été acquis à des «prix de solde». La conquête de l'Indonésie par les Hollandais a obéi aux mêmes règles. Pour apprécier ces chiffres à leur juste mesure, il faut les mettre en perspective avec les déclarations des publicistes et militaires colonistes qui prétendaient que l'Algérie serait conquise sans peine et surtout sans risque pour la France. Là aussi, leur erreur a été fatale, puisque, non seulement la colonisation s'est avéré une hécatombe humaine, mais aussi un gouffre financier.

Or loin de s'arrêter aux dépenses militaires, il a fallu à la France financer la colonisation en lieu et place des colons. Ce qui ne s'était fait nulle part, dans aucune autre expérience coloniale.

C'est en mettant en corrélation violence et contre violence que l'on comprend pourquoi la colonisation française n'a pas pu réaliser ses buts initiaux, faire de l'Algérie une colonie de peuplement, comme ce fut le cas pour les colons en Amérique, ce qui impliquait l'éradication totale du peuple algérien. Pourtant les Français y ont cru un moment. En 1871, après la débâcle démographique due aux famines et épidémies successives des années antérieures, les démographes estimaient que le peuplement algérien était en voie de disparition.
 

La colonisation a failli réussir, mais ...

Dans une étude qui prenait en compte les recensements de 1872, le démographe Ricoux écrit : «À notre arrivée, en 1830, la population indigène était évaluée à trois millions d'habitants3. Les deux derniers recensements officiels, à peu près réguliers, donnent en 1866 : 2652 072 habitants, et en 1872 : 2125 051; le déchet (sic) en 42 ans a été de 874949 habitants, soit une moyenne de 20000 décès par an.»

Cela suffit à expliquer, écrit-il encore que les autochtones sont en dépérissement, parce qu'ils ne peuvent supporter de coexister avec les Européens, se référant ainsi et sans l'avouer explicitement à ce qui s'est passé en Amérique, où les Indiens ont été décimés par les germes pathogènes importés sur leur sol par les Européens.

«Durant la période 1866-1872 avec le typhus, la famine, l'insurrection, la diminution a été bien plus effrayante encore : en six ans, il y a eu disparition de 527021 indigènes; c'est une moyenne non plus de 20000 décès annuels, mais de 870004»

De ces chiffres Ricoux déduit que le peuple algérien est appelé à disparaitre inexorablement et rien ne peut arrêter les effets de la loi implacable « qui fait le vide dans l'Amérique du Sud» et le fait en Algérie .«Les autochtones périssent, non par la violence, mais parce qu'incapables de résister» à l'avancée de l'homme européen. Les germes microbiens, le commerce les auront raison de sa résistance.

Or, que se passe-t-il ensuite? Dès 1881, les Français sont alertés par un recensement alarmant, confirmé de nouveau par celui de 1891, indiquant que la population algérienne s'est remise à croître de manière significative et inattendue. «Je ne peux me retenir d'exprimer mon étonnement devant les résultats statistiques... Il fut un temps où nous crûmes que les populations musulmanes de l'Algérie étaient en rapide décroissance [...] Ces prévisions ne se sont pas du tout réalisées 5», constate le démographe M. Zaborowski. En effet, les recensements établissent qu'en 1881, la population algérienne a atteint 2,8 millions d'individus et elle a retrouvé et dépassé son niveau d'avant 1830, soit 3,5 millions d'habitants en 1891. Cet échec fonde la nature de la colonisation que connait notre pays : une colonisation peuplement mixte. Ni colonisation de peuplement achevée, telles l'Amérique du Nord et l'Australie ni colonisation d'exploitation comme l'Inde et les pays subsahariens d'Afrique. Cette colonisation en échec la nature de la violence de la conquête et pourquoi celle-ci devait nécessairement déterminer les formes de la libération nationale.

La violence coloniale est un mouvement complexe destructeur de biens, d'individus, de patrimoines, mais aussi un processus d'aliénation opposant l'homme à son passé et à son être social.

Certes, il nous faut sans cesse rappeler nos incommensurables pertes humaines, nos martyrs sacrés, sans pour autant sombrer dans le piège de la victimisation. Non, l'Algérien n'a pas été un agent passif de son histoire. Raison pour laquelle on ne doit pas réduire la colonisation uniquement aux blessures meurtrières qu'elle nous infligea, il faut au contraire l'étudier dans toute sa complexité pour comprendre pourquoi il nous a fallu 132 ans pour nous libérer. Entreprise de deshumanisation et d'anéantissement d'une partie de l'humanité par une autre partie momentanément plus puissante, la colonisation est en soi une abjection inquantifiable.

Notes

1- Kateb, Kamel, Europé ens, «Indigènes» et Juifs en Algérie, ( 1830-1962). El Maarifa, 2010., p.16.

2- Etemad, Bouda, La possession du monde, poids et mesures de la colonisation (xviiie -xxe siècle), Bruxelles, 2000, pp. 78-80. Pour cette citation comme pour les suivantes quand ce n'est expressément souligné. citation comme les suivantes

3- Cette estimation est contredite par d'autres, plus fiables, qui donnent 3,2 à 3,5 millions d'habitants, lire Kateb, Kamel, op.cit.

4- Ricoux, René, La démographie figurée, Paris, 1880, p. 260.

5- Zaborowski,M., «Note sur la démographie des musulmans en Algérie» Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, 1892, pp. 702-713.

 

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