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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo Zoheïr Aberkane

Photo Zoheïr Aberkane

Pour sentir le goût des marches  du vendredi et du mardi à Alger centre, le sympathisant lointain du Hirak regarde toujours les débuts de rassemblement postés par Zoheir Aberkane sur Facebook. C'est aussi, chaque lendemain de Selmya, par l'article qu'il publiera dans le Quotidien Reporters que je commence habituellement ma revue de presse.

46e mardi de la contestation estudiantine à Alger: Hirak, le continuum !

Par Zoheïr Aberkane, 8 janvier 2020

Des étudiants et des citoyens toujours aussi déterminés. Encore un mardi à ajouter au grand livre de l’histoire du Hirak. Ils étaient quelques milliers à battre le pavé, toujours accrochés aux idéaux nés de la révolte pacifique du 22 février. Et aussi bien les résistances que les offensives d’un système, historiquement finissant, n’ont réussi à endiguer l’élan de ce mouvement populaire, à assourdir son désir de liberté et à pervertir sa grandeur d’âme. Chaque manifestant est désormais l’élément d’un seul et même corps. Le Hirak.

Place des Martyrs. La seule place d’Alger où il n’y a pas de bancs, mais où tout le monde est assis. Plus loin, des agents d’Edeval se mettent au vert. En retrait, adossés au muret d’une bouche d’aération de métro, ils savourent l’instant de répit, le temps d’une cigarette. A l’autre bout de la place, deux SDF, un homme et une femme portant dans ses bras un bébé, se chamaillent. L’objet de la dispute se perd dans la querelle. Puis, comme par enchantement, le ton baisse et la colère s’estompe. Ils se partagent déjà une «mahdjouba» tiède. Ils sont le côté «cour des miracles» de la place des Martyrs.

A 9h15, c’est une place qui ne laisse encore rien présager de l’imminence de la marche du mardi, ritualisée en ce lieu depuis fin avril, après sa délocalisation de devant la Fac Centrale. Le premier à se montrer est un habitué du Hirak dans ses deux versions, mardi et vendredi, toujours inquiet de l’absence des étudiants : «Wech, ils dorment encore ? Qu’est-ce qu’ils attendent ?» Son inquiétude est réelle et chaque mardi renouvelée. Puis, apparaît une silhouette familière. Mohamed Smallah, ex-détenu du Hirak, en liberté provisoire depuis jeudi dernier. Il est accompagné de la plus petite de ses filles. Les deux grandes, collégiennes, ont cours aujourd’hui. Un peu dépaysé après trois mois d’incarcération, il a encore du mal à s’adapter à l’actualité, mais a vite fait de retrouver ses réflexes d’antan. Comme celui d’enclencher un facebook-live à chaque marche ou encore ses directs à partir de la Grande Poste. D’ailleurs, c’est ce qu’il a fait le jeudi même de sa libération, pour annoncer son retour au Hirak.

Dès 10h00, les premiers groupes de manifestants et d’étudiants arrivent par petits groupes sous le regard devenu familier des agents en civil. Peu de tenues bleues visibles aux alentours, mais le dispositif policier est bien là.

Instinctivement, un débat improvisé a lieu autour des thèmes récurrents du Hirak : du dialogue, de la présidence Tebboune, de la libération des détenus et de l’avenir du mouvement populaire. Si le plus souvent, les approches convergent dans le constat et l’analyse, en réfutant tout dialogue avec une entité illégitime, elles divergent parfois sur les finalités. La pierre d’achoppement restant la nature et les attendus de la phase de transition.

Dans la foule, encore d’autres visages familiers. Rachid, le citadin muscadin, toujours aussi élégant avec son tarbouche rouge et sa tenue algéroise traditionnelle. Baya, dame-courage, aux pathologies plurielles, absente depuis une quinzaine de jours, pour cause de séjour à l’hôpital. Ses «maladies» se sont encore accaparées une partie de son corps. Mais elle résiste, elle s’accroche. Mme Ghersa, ce petit bout de femme, agitatrice hors-pair, est là, le corps couvert de l’emblème national, elle raconte la triste histoire de sa vie. Il y a aussi, arrivé juste à temps, avant que ne débute la marche, Benyoucef Melouk, vilipendant système et juges corrompus et ses Unes inimitables. Même les titres qui ont édité ces Unes, seraient incapables aujourd’hui de les refaire avec le même ton. Les temps ont changé.

Les Détenus d’opinion, têtes d’affiche du Hirak

Dans la foule encore, d’autres visages moins familiers mais avec une impression de déjà-vu, tant leurs portraits ont accompagné les marches du Hirak. Ce sont les détenus du Hirak, dont ce jeune policier, Toufik Hassani, incarcéré pour avoir présenté ses excuses aux étudiants suite à la répression qui s’était abattue sur l’une de leurs marches, celle du 30 avril dernier.
Il y a aussi son ami Mohamed Hillal qui a diffusé les excuses sur sa page Facebook. Mesrouk Kamel et Omar bouchenane, tous deux arrêtés le 5 octobre dernier, sont présents aussi. Plus déterminés que jamais.

En attendant le début de la marche, quelques manifestants ont droit à quelques «exclusivités» sur le monde carcéral et la prison d’El Harrach en particulier. «Tu n’as pas le droit de tomber malade plus d’une fois par semaine, confiera Omar, nous avons été privés, injustement, de notre liberté, mais n’attentez pas à notre dignité d’être humain». Il racontera devant des visages effarés, les conditions de vie inhumaines à l’intérieur de la prison, comme le fait d’être «entassés à cinquante, voire plus dans une salle pour vingt et de ne disposer que de trois maigres couvertures : l’une servant de lit, la seconde d’oreiller et la troisième pour se couvrir. A même le sol. Ou encore d’être privé d’eau pendant quatre jours…»

Un manifestant, un tantinet exubérant, osera ce propos : «Ne m’en voulez pas pour ce que je vais dire, mais je crois que nous devrions tous passer par El Harrach. Vous comprenez ce que je veux dire ? El Harrach forme aujourd’hui des hommes, des guerriers ! Regardez-les ! Ils sont plus déterminés encore qu’avant d’y rentrer !»

Il est 10h45. Presque instinctivement, la foule se dirige vers le point de départ de la marche aux cris de «dawla madaniya machi askariya» (Etat civil et non régime militaire). Les étudiants en tête, derrière la bannière nationale, les manifestants derrière. Le tout assailli par les photographes habituels du Hirak et une nuée de smartphones et de caméras inconnues…

Abdou en chef d’orchestre et Imili en cheffe de cérémonie, on entonne Qassaman. Top départ de la marche toujours aux cris de «Dawla Madaniya…»

Une première halte avant d’entamer la rue Bab Azzoun. Abdou harangue la foule, avec une série de mots d’ordre et slogans dénonçant le système, sa gabegie, sa traîtrise, et faisant l’apologie du Hirak pacifique et de ses justes revendications. Tout y passe ! Justice, presse, histoire, moudjahidine, les vrais et les faux, les détenus d’opinion, les libertés et l’exigence de libération pour les détenus encore en prison. Un moment d’une grande intensité comme savent en créer les étudiants.

Dans un Bab Azzoun, étroit pour une manifestation d’une telle ampleur, la foule scande à l’unisson : «Ou c’est vous, ou c’est nous ! Nous avons décidé de ne pas nous arrêter !» pour enchaîner le couplet sur «les généraux» et la «issaba avec ses élections truquées et son président illégitime». La foule enchaîne ensuite avec «Presse libre et justice indépendante !» avant de rappeler le «testament d’Abane : l’Etat civil…»

Arrivé au Square Port-Saïd et par un de ses hasards, la seconde halte de la marche coïncide avec l’hommage rendu par les étudiants au policier Toufik Hassani, devant l’imposant dispositif policier stationné à cet endroit. La foule scande : «Le policier libre qui n’a pas trahi les siens». Toufik est acclamé par les manifestants. Il prend la parole, se présente et explique pourquoi il a tenu à exprimer ses excuses aux étudiants : «Réprimer mes frères me fait mal. Je suis fier d’avoir appartenu au corps de la police, mais m’entendre accusé de répression ou être poussé à le faire, cela me fait mal ! En principe rien ne devrait séparer le peuple de sa police». La foule répond en chœur : «Khawa, khawa !» (Frères, frères !)

Presse, justice et baltaguia en point de mire !

Il est 11h20. Le cortège, de plus en plus dense, entame la rue Boumedjel, puis la rue Ben’M’hidi. La «issaba» est au centre de la protestation. Inlassablement. A un moment, de nouvelles pancartes sur fond jaunes sont distribuées aux manifestants. Ecrites au gros feutre sur des chemises en papier, avec le hashtag «Revendications du Hirak», une série d’énoncés à propos de la phase de transition, ses conditions, les possibles représentants du hirak, etc. Certaines se résument en une phrase, d’autres relèvent de la démarche programmatique. Dans tous les cas, elles traduisent une véritable réflexion au sein de groupes d’étudiants sur l’avenir immédiat du Hirak. Il est certain que ces questions et d’autres seront davantage affinées dans les jours et les semaines à venir.

11h45, troisième halte face à la statue de l’Emir. Quelques minutes plutôt, une altercation a eu lieu entre un manifestant et un provocateur anti-hirak, rapidement assimilé à un «baltagui». La réponse de la foule : «Nous sommes venus avec la silmiya, ils ne nous feront pas peur avec les baltaguias». L’incident est rapidement jugulé.
La marche est immense. Elle se profile le long de la rue Ben M’hidi. Densément. En marge de la marche, les regards scrutateurs de dizaines de citoyens, smartphones au bout des bras pour immortaliser l’instant.

Ahmed, ce handicapé-moteur sur sa chaise roulante électrique a émerveillé les manifestants. L’un d’eux dira : « si lui prend part à la marche, ce serait honteux pour moi de ne pas venir !» Les handicapés moteurs et visuels sont quelques-uns à venir chaque mardi assister les étudiants dans leur marche. Et jusqu’au bout.
Un autre inconditionnel de la marche :Akli et son drapeau au bout d’une canne à pêche agrémentée de trois ballons de baudruche aux couleurs nationales. Dès que cet attirail est visible dans la marche, l’on sait qu’Akli est de la partie, si, en plus, le drapeau, son support et les trois ballons donnent l’impression, de loin, d’un mouvement d’impulsion saccadé et régulier, c’est qu’Akli est en train d’exécuter ses «sautillements» devenus célèbres parmi les hirakistes.

C’est un parcours sans faute jusqu’à la limite de la rue Khattabi. Sans heurts.

Malgré le déploiement d’un dispositif policier impressionnant. La marche entame le boulevard Amirouche avec l’inratable pointe à l’endroit de l’Unea «usurpée» : «ces organisations ne nous représentent pas et l’université en sera libérée».
Les manifestants scandent les noms des détenus encore en prison : Tabbou, Boumala, Belarbi, Fersaoui pour ne citer que les figures les plus connues, et s’en prennent à la justice aux ordres et à la presse vile et servile, «la cause de tous nos maux»

A ce propos, un manifestant notera avec un certain dégout : «cette propension qu’a cette presse de caniveau à venir filmer et solliciter des interviews à Bouregaâ, alors qu’il n’y a pas si longtemps, elle le traitait de traître et mettait en doute son passé de moudjahid !»
La procession avance dans le calme et la conviction. Les femmes sont en première ligne. En haïk, tel khalti Zahia, sans son balai pour cause de fracture de l’index, de cet autre dame en tenue kabyle et bien d’autres «grandes dames» de ce Hirak. Comme la maman de Anissa, qui a tenu à remplacer sa fille, absente ce mardi.

Il est 13h. On arrive presque au point de chute de la marche. Un dernier slogan pour Ougadi Nour Houda, cette étudiante de Tlemcen, injustement mise sous mandat de dépôt et dont la mise en liberté provisoire lui a été refusé. Les étudiants et les citoyens sont solidaires et comptent l’exprimer davantage dans les jours à venir.
13h15. Le mot de la fin des deux Abdou. L’évocation de ce qui s’est passé ce vendredi à Bordj Bou-Arreridj et la promesse de «continuer le Hirak sans le Hiwar» (sans le dialogue). Qassaman.

La foule se disperse lentement, canalisée par un dispositif policier dissuasif. La seule voie possible, la bretelle Tafourah. Puis dissipation. Etudiants, citoyens et policiers ont été suffisamment sages ce mardi pour éviter tout débordement. L’intelligence a pris le dessus ce mardi.

Source : Reporters-dz

 

 

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