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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Algérie : dix mois après, où en est le Hirak et où va-t-il ?". C'est sous ce titre que l'écrivain journaliste Hocine Bellaloufi écrit le 16 décembre une longue analyse qui se termine sur la nécessité pour le Hirak, après les présidentielles de "définir une tactique adaptée à la situation et se doter de moyens pour la porter et la faire aboutir".

EXTRAIT

Par Hocine Bellaloufi, 19 décembre 2019

Il faut que les acteurs du Hirak en prennent conscience. L’opération de « passage en force » du régime a réussi. Il ne sert à rien d’être dans le déni de réalité. Il convient au contraire de tirer objectivement et lucidement les leçons de la dernière séquence pour permettre au Hirak de poursuivre sa lutte en faveur de l’émancipation politique et sociale du peuple algérien et de la rupture avec la politique économique antinationale menée depuis quatre décennies maintenant.

Le 12 décembre, le pouvoir a posé la première pierre de la nouvelle façade démocratique d’un régime autoritaire concentré dans les mains du Haut commandement de l’ANP qui empêche toujours les Algériens(nes) d’accéder au rang de détenteurs exclusifs de la souveraineté populaire. Et la population se trouve systématiquement fichée, surveillée et réprimée par les différents corps de police du régime et privée de tout recours juridique ou autre.

Mais le pouvoir reste toujours en situation de défensive stratégique. Il a gagné une bataille, mais n’a pas de projet et n’est pas venu à bout du Hirak qui a démontré, au lendemain même du scrutin, une vitalité et une puissance remarquables. Le plus dur reste à faire pour le pouvoir autoritaire qui ne peut plus gouverner comme avant et sera fatalement amené à composer, à moins qu’il instaure un régime de dictature ouverte. Car le peuple mobilisé dans le Hirak ne renonce pas et refuse plus que jamais de cautionner sa façade « démocratique ».

Nous nous trouvons donc plus que jamais dans une situation d’équilibre relatif du rapport de force. Le Hirak n’a pas, à ce jour, la force de renverser le régime et ce dernier ne peut, à ce jour, venir à bout de la mobilisation populaire. Tout dépendra à l’avenir de la lutte politique qui s’engage au cours de la troisième séquence ouverte le vendredi 13 décembre par de gigantesques manifestations à Alger et dans d’autres villes du pays.

Le Hirak doit définir une tactique adaptée à la situation et se doter de moyens pour la porter et la faire aboutir. Il doit pour ce faire résoudre la contradiction entre le caractère révolutionnaire de ses revendications (« renversement du régime ») et sa nature de mouvement de réforme radicale.

Nous le répétons depuis le 22 février, l’Algérie n’est pas dans une situation révolutionnaire. Le Hirak n’est objectivement pas dans une dynamique de renversement du pouvoir. S’il l’avait été, le boycott, c’est-à-dire l’empêchement de la tenue du scrutin, n’aurait pas eu lieu dans quelques wilayas seulement, mais dans tout le pays et en premier lieu dans la capitale. Idem pour la grève générale qui aurait paralysé tous les secteurs de la vie économique et sociale. Le problème de l’auto-organisation aurait quant à lui été résolu par l’apparition d’une dynamique de double pouvoir au cours de laquelle, comme en Kabylie en 2001, des comités populaires auraient vu le jour pour se substituer aux APC. Un gouvernement révolutionnaire provisoire aurait émergé, des scènes de fraternisation ou, à tout le moins, de neutralité active des forces de police déployées auraient eu lieu… Or, rien de semblable ne s’est produit. La répression s’est à l’inverse révélée massive à Oran et dans d’autres villes de l’Ouest du pays. Il faut donc en revenir à une appréciation objective des limites et contradictions du Hirak si on entend véritablement le renforcer.

Cette affirmation du caractère non-révolutionnaire de la situation ne signifie pas qu’une situation révolutionnaire n’adviendra pas dans les mois à venir. La crise algérienne a pris à certains moments la forme d’une crise prérévolutionnaire. Elle pourrait donc le devenir. Mais on ne définit une tactique révolutionnaire qu’en situation révolutionnaire et non en situation pré- ou non-révolutionnaire. Celles et ceux qui entendent agir utilement ne doivent pas se laisser guider par leurs sentiments.

La lucidité s’avère nécessaire afin de faire progresser le Hirak, de le faire sortir de cette crise encore plus puissant et en position victorieuse, et non affaibli, démoralisé et défait.

Pour toutes ces raisons, il convient de définir une tactique prenant en compte ce qu’il est réellement en mesure d’assumer et d’accomplir. Comprenant qu’il ne peut en ce moment ignorer le Hirak et encore moins l’attaquer frontalement, Abdelmadjid Tebboune affirme vouloir construire une Algérie nouvelle, loin des pratiques du passé. Le Hirak doit le prendre au mot, sans illusion aucune. Tebboune veut dialoguer, pourquoi pas… mais seulement après l’acceptation de certains préalables dont :

– la libération inconditionnelle des prisonniers politiques et d’opinion et l’annulation des peines prononcées et des amendes infligées…

– l’ouverture des médias lourds aux citoyens et forces politiques, syndicales et associatives… et l’arrêt immédiat du harcèlement des travailleurs de la presse,

– la fin du confinement de la capitale les jours de manifestation et l’allègement conséquent de l’actuel dispositif policier qui relève de la provocation face à un mouvement pacifique,

– la reconnaissance immédiate et effective dans la pratique du droit de réunion entravé depuis 1992 afin de permettre au Hirak et aux citoyens de tenir des réunions et de se structurer s’ils le jugent nécessaire et de favoriser le développement ou la création de nouveaux partis, syndicats, associations, comités…

– la fin immédiate des entraves au droit de grève et aux libertés syndicales,

– la défense de la souveraineté nationale menacée par la politique économique menée jusqu’à ce jour au profit des multinationales, des banques et assurances étrangères et des oligarques…

– la fin des attaques contre le pouvoir d’achat et les acquis des travailleurs et des couches populaires.

Que Tebboune satisfasse ces conditions et il sera alors possible de négocier une sortie de crise comprenant l’élaboration d’une nouvelle Constitution et l’ouverture d’une transition véritable vers un régime civil. En attendant, c’est sur de tels préalables que le Hirak doit se battre dans les semaines à venir pour arracher de nouveaux acquis et se renforcer. Car il a besoin d’objectifs tactiques concrets à atteindre pour ne pas s’essouffler et s’épuiser.

Il doit en même temps prendre conscience de certaines de ses erreurs et les corriger.

Depuis le début, le Hirak a toujours pris soin de distinguer l’armée de la haute hiérarchie militaire. Il doit faire de même avec la police au lieu de dénoncer et d’insulter tous les policiers sans distinction. De même, l’injonction faite aux citoyens de ne pas voter ou l’ordre donné aux commerçants de fermer boutique se sont révélés contre-productifs. Le Hirak doit rester un mouvement qui propose au peuple et non qui s’impose à lui. Il doit être rassembleur afin de bâtir une alternative puissante.

Il doit également prendre conscience de ses faiblesses et limites afin de mieux pouvoir les dépasser. La question syndicale reste au cœur des défis qu’il lui reste à surmonter afin que ce mouvement de travailleurs organisés dans toutes les régions du pays et tous les secteurs de la vie sociale puisse devenir sa colonne vertébrale. Le Hirak doit par ailleurs apporter un soutien indéfectible aux avocats et magistrats intègres et conscients qui luttent pour l’indépendance de la Justice et aux travailleurs de la presse publique et privée qui combattent pour la liberté de la presse et les droits sociaux et syndicaux.

Premières conclusions et perspectives

Près de dix mois après son émergence, le Hirak reste en position d’offensive stratégique. Au moyen d’une transition, il entend toujours changer de régime et non simplement de président.

Le pouvoir, de son côté, a réussi à passer en force le 12 décembre dernier et a ainsi remporté une victoire tactique. Mais il reste en position défensive sur le plan stratégique, cherchant à gagner du temps pour préserver le régime actuel.

Le Hirak doit donc poursuivre son combat en faisant preuve d’autant de détermination et de mobilisation que d’intelligence et d’inventivité politiques. Il doit en particulier se fixer des mots d’ordre et des objectifs intermédiaires car la lutte sera encore longue pour faire aboutir son combat. Dans la séquence ouverte au lendemain même du scrutin, il doit arracher de nouvelles victoires partielles certes, mais indispensables pour se consolider. Et s’il faut à un moment négocier avec le pouvoir, il doit le faire. La négociation ne doit pas être diabolisée en tant que telle. Tout dépend des résultats obtenus.

Les partisans d’un projet de défense de la souveraineté nationale face à l’impérialisme, de la justice sociale face aux forces libérales et ultralibérales et de la démocratie face aux courants autoritaires doivent converger pour mener ce combat ensemble, dans le respect de leurs différences et divergences.

Enfin, les militants se réclamant du combat des travailleurs et du socialisme doivent débattre et agir ensemble pour construire, avec les travailleurs conscients, un parti qui permette enfin au prolétariat d’Algérie d’arracher son indépendance de classe.

Source : Contretemps

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