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Publié par Saoudi Abdelaziz

Professeur des universités en génétique moléculaire et du cancer à l’USTHB. Photo DR.

Professeur des universités en génétique moléculaire et du cancer à l’USTHB. Photo DR.

"L’absence d’une gestion démocratique de l’université algérienne, est, selon moi, une des causes majeures de la crise multidimensionnelle que vit l’université algérienne depuis trois décennies". Ce constat de Farid Cherbal date de décembre 2017 (1). Quatre jours après les marches du vendredi 22 février 2019 et au lendemain du premier mardi étudiant, le professeur Cherbal annonçait avec jubilation "le retour des masses populaires sur la scène politique en réponse à la grave crise politique, sociale et économique que vit notre pays". Il prédisait : "Ce mouvement populaire est parti pour durer dans le temps et s’auto-organiser. (2)" En août 2019 il écrivait : "le mouvement étudiant autonome et démocratique algérien est devenu un acteur politique majeur"(3). Le jour du 20ème mardi, il fait le point de la situation à l'université.

 

Farid Cherbal : «Le mouvement estudiantin a réussi à bâtir un rapport de confiance très fort avec la société»

Interview par Amirouche Yazid, 26 novembre 2019. (Reporters)

 

Reporters : Le mouvement estudiantin préserve sa mobilisation, désormais inscrite dans la durée. D’où tire ce mouvement son endurance ?
Farid Cherbal.
 Oui, nous allons vers la 40e marche du mouvement étudiant, le mardi 26 novembre 2019, qui coïncide avec neuf mois de marche pacifique (26 février-26 novembre 2019) des étudiants et des enseignants universitaires en lutte. Nous pouvons dire que c’est un moment historique pour le mouvement étudiant algérien autonome et démocratique.

Nous pouvons expliquer l’endurance de ce mouvement par le fait que c’est la première fois, dans l’histoire des luttes politiques estudiantines dans notre pays, où le mouvement étudiant algérien trouve un puissant relais politique dans la société qui est le mouvement populaire du 22 février 2019.

En effet, la mobilisation des étudiants a atteint son apogée lors de la grève politique des cours, qui duré 3 mois, du 26 février jusqu’au début du mois de juin 2019.

A la reprise des cours, le métier de l’étudiant a repris avec ses exigences pédagogiques strictes. Nous avons eu les rattrapages des cours, les examens, les soutenances de mémoire de fin d’études, les vacances, et enfin, un grand nombre d’étudiants en fin de cycle licence et de master ont quitté les bancs de l’université, après avoir terminé leur cursus et obtenu leur diplômes. Cela a entraîné une diminution du nombre d’étudiants qui participaient à la marche du mardi.

Nous sommes alors dans les mois de juillet-août-septembre 2019 et nous allons assister à un tournant historique dans la lutte du mouvement estudiantin algérien. Nous allons voir les citoyennes et citoyens rejoindre en masse la marche du mardi à Alger, Oran, Constantine, Béjaïa… et devenir ce puissant relais politique qui va soutenir la lutte des étudiants. Le mouvement estudiantin va ainsi réaliser quatre acquis politiques majeurs.

Il a réussi à bâtir un rapport de confiance très fort avec la société, il a fait de la marche du mardi une assemblée générale politique de débat avec les citoyennes et citoyens sur les revendications légitimes du mouvement populaire du 22 février 2019, il a rétabli les solidarités sociales et il a remis l’université algérienne au cœur de la cité.

Pour moi, le vieux rêve des générations de militants d’étudiants, qui ont lutté depuis l’Indépendance de notre pays, nous pouvons citer Houari Mouffok, Keddar Berakai, Mahmoud Mahdi, Redouane Osmane, pour une université publique de qualité au service du bien-être de la société algérienne, est en train de se réaliser, doucement et sûrement dans les marches du mardi.

Les étudiants et leurs enseignants sont avec le peuple, chaque mardi dans la rue, pour bâtir une Algérie libre, démocratique et sociale où l’université sera au service du bien-être de la société. Ce puissant relais politique constitué par le mouvement populaire du 22 février 2019, pour soutenir le mouvement estudiantin, va mettre en échec la tentative de fragmentation et d’organisation de la dispersion du mouvement étudiant et son isolement politique par le pouvoir réel, lors de la violente répression de la marche des étudiants du mardi 8 octobre 2019 à Alger.

La réponse politique énergique et déterminée du mouvement populaire et son soutien au mouvement étudiant lors de la marche du vendredi du 11 octobre 2019 et sa participation massive à la marche des étudiants du mardi 15 octobre 2019 à Alger ont contribué à renforcer l’endurance du mouvement estudiantin et consolider la confiance entre la société et le mouvement étudiant. Il faut aussi noter que l’engagement du mouvement étudiant et de leurs enseignants dans la lutte pour la libération des détenus d’opinion du mouvement populaire du 22 février 2019 va donner une dimension nationale à la lutte politique pour l’arrêt de la judiciarisation de l’acte politique, des libertés d’expression et d’opinion dans notre pays.

Nous remarquons aussi que le mouvement étudiant, grâce à sa résilience, son endurance, sa détermination et sa lutte politique, continue pour faire aboutir les revendications légitimes du mouvement populaire du 22 février 2019, est en train de devenir le représentant politique de la jeunesse algérienne.

Les étudiants continuent de marcher tout en évitant les arrêts de cours et les grèves répétitives de l’année universitaire écoulée. Peut-on parler d’une maturité dans la contestation et d’un pragmatisme dans l’action ?
A notre avis, le mouvement estudiantin a montré une extraordinaire maturité politique le 26 février 2019 en déclenchant la grève politique des cours durant trois mois. Ce qui lui a permis de rejoindre le mouvement populaire dans sa lutte contre le 5e mandat et de remettre l’Université algérienne sur la scène politique et dans la cité. Maintenant, il faut encore une fois de plus le souligner, le métier de l’étudiant dépend des exigences strictes de la pédagogie.

Nous pouvons dire que les étudiants se sont adaptés à cette situation politique inédite que vit notre pays depuis le 22 février 2019, ils étudient et ils militent. Bien qu’à notre avis, l’année académique universitaire 2019-2020 est très loin de satisfaire les standards académiques requis par l’Unesco, en ce qui concerne la réalisation du procès pédagogique. La pédagogie a besoin de sérénité et de concentration pour sa réalisation.

La sérénité est totalement absente ces jours-ci dans les campus algériens, en raison de la situation politique que vit notre pays et aussi en grande partie à cause des arrestations arbitraires et l’emprisonnement de militants politiques, d’étudiants et de jeunes manifestants.

Ces prisonniers d’opinion du mouvement populaire du 22 février 2019 ont simplement participé, avec des millions d’Algériennes et d’Algériens, à des marches pacifiques pour exiger un Etat de droit, civil, démocratique et social, comme annoncé par les pères fondateurs de l’Algérie moderne le 1er Novembre 1954 et dans la plateforme du Congrès de la Soummam le 20 Août 1956.

Mais, en dépit du fait qu’il s’est imposé comme un acteur de la mobilisation, le mouvement estudiantin n’a pas débouché sur la naissance d’un syndicat national autonome et démocratique des étudiants. Pour quelles raisons à votre avis ?
Il est clair que le processus de construction d’un syndicat national autonome et démocratique va prendre du temps. La première raison, il s’agira de structurer 1,7 million d’étudiants qui vivent et étudient dans 50 universités, 13 centres universitaires, 20 écoles nationales supérieures, 10 écoles supérieures, 11 écoles normales supérieures et 2 annexes, répartis dans les 48 wilayas du pays.

Il faudra en premier que le mouvement étudiant démocratique autonome consolide, en urgence, la confiance retrouvée entre les étudiants grâce à la lutte du mouvement populaire du 22 février 2019.

Des comités autonomes d’étudiants en lutte ont vu le jour dans certaines universités depuis le 26 février 2019. Ces comités peuvent servir de base organisationnelle pour lancer le chantier de la construction d’un syndicat national autonome et démocratique, autour d’un programme syndical et politique consensuel.

N’a-t-il pas besoin d’innover en matière de structuration et d’organisation pour faire entendre sa voix réclamant à la fois une Algérie démocratique et une université meilleure?
Il faut rappeler que les étudiants ont investi les réseaux sociaux avec force depuis le grand mouvement de contestation de 2011 dirigée par la Coordination nationale autonome des étudiants (CNAE). Depuis le 26 février 2019, ils utilisent efficacement les réseaux sociaux pour la mobilisation pour la journée du mardi. Mais sur le terrain, nous constatons que cela est loin de suffire pour organiser dans la durée la mobilisation de 1,7 million d’étudiants autour de leurs revendications socio-pédagogiques et politiques.

Aucune corporation professionnelle, y compris les étudiants, ne pourra faire l’économie de la bonne et vieille organisation syndicale et politique, à savoir élections démocratiques des délégués, constitution de collectifs syndicaux, assemblée générale pour les débats et la prise de décision. Seule cette organisation syndicale traditionnelle permet l’enracinement de la mobilisation et de la lutte dans la durée.

L’ampleur du mouvement étudiant n’est-il pas en train de peser sur la gestion du secteur, dans le sens où nous constatons que la gestion de la tutelle est désormais soumise au contrôle et à l’appréciation des étudiants ?
Je suis d’accord avec vous, la massification de l’enseignement supérieur dans notre pays depuis une dizaine d’années a créé un rapport de force favorable au quotidien pour les étudiants dans leurs luttes légitimes pour la satisfaction de leurs revendications socio-pédagogiques.

Le corps enseignant peine à retrouver ses marques dans ce que traverse l’Université dans le sillage du mouvement populaire, forçant les enseignants à accompagner le mouvement à titre individuel alors que c’est plutôt la voix d’un cadre fédérateur des enseignants qui est attendue. Peut-on parler d’un déficit en matière de structuration syndicale chez les enseignants ?
Je ne suis pas d’accord avec votre analyse. En fait, il faut rappeler que des collectifs d’enseignants du supérieur se sont constitués depuis le 22 février 2019 dans un certain nombre d’universités et d’écoles supérieures de notre pays. C’est vrai, ces collectifs ne représentent pas les 61 000 enseignants du supérieur, ils représentent les enseignants en lutte.

Ces collectifs d’enseignants en lutte ont rejoint la grève politique déclenchée par le mouvement estudiantin le 26 février 2019. Ces collectifs d’enseignants en lutte participent aux marches du mardi et du vendredi depuis 9 mois et animent les débats politiques dans les universités et les médias qui soutiennent le mouvement populaire du 22 février 2019. Il faut encore souligner que des coordinations régionales des universitaires en lutte ont vu le jour récemment, à l’est et au centre du pays. Un intense travail de structuration est en cours pour mettre en place une coordination nationale des universitaires en lutte, qui sera ce cadre fédérateur qui permettra à l’Université algérienne de défendre les revendications légitimes du mouvement populaire du 22 février 2019, et de participer à la construction d’un projet politique et économique souverain pour notre pays, dans les années à venir.

Source : Reporters-dz

NOTES

(1) Algérie-infos, (Libre Algérie)

(2) El Watan

(3) L’université algérienne et le mouvement populaire du 22 février 2019. Par Farid Cherbal

 

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