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Publié par Saoudi Abdelaziz

10 octobre 2019

Une journée chez les flics, c'est fatiguant et ennuyeux. Absurde. Inutile. C'est d'abord ce que m'a inspiré cette journée de mardi 8 octobre.

Je prenais une vidéo d'une arrestation, rue Ben M'Hidi, entre la grande poste et la place Émir Abdelkader, peu après 11 heures, quand une main s'est saisie de mon téléphone et d'autres m'ont agrippé. Entraîné de force dans une rue perpendiculaire jusqu'à un fourgon cellulaire. Mes lunettes ont volé en l'air, en essayant de les saisir, à terre, j'ai vu un policier marcher dessus.

Dans le fourgon, douze personnes, dont l'un blessé à la jambe, avec un gros hématome. Aucun étudiant. Des personnes d'âge mûr, et quelques unes âgées. Le doyen du groupe avait 70 ans.
Le plus jeune est un journaliste. Il est blessé à la main. Il montre sa carte de presse. Il est libéré. On a eu le temps de discuter un peu. Je pensais qu'il donnerait l'info me concernant. Je pensais à l'angoisse de mes proches. Finalement, il n'a rien dit. Pourquoi ? Je ne sais pas. Et c'est tant mieux. L'info n'est pas sortie, personne ne s'est inquiété.

Le reste de la journée, c'est du classique. Traîner dans les embouteillages, aller d'un commissariat à un autre, des flics qui sympathisent avec les personnes interpellées parce que ouled houma, des prévenus qui font connaissance, discutent, font des analyses mesdouriennes ou fabulatoires, du genre ""volet secret des Accords d'Evian" , rien n'est épargné.

Les policiers dont de vrais pros. Changement d'équipe au commissariat. Ceux qui prennent les personnes interpellées en charge la jouent nedd mlah, et ça marche. La colère est tombée, on parle entre ouled familia.

Puis, la routine reprend le dessus. Contrôles d'identité, les téléphones saisis auparavant sont vidés de leur contenu. J'ai d'autres soupçons. Le lendemain, je vérifie. Mes comptes internet sont piratés. Mon compte Facebook est actif sur six appareils différents. Je change mon mot de passe plusieurs fois, mais il y a un appareil que je n'arrive pas à déconnecter.

Tout ceci me fait oublier l'essentiel. Que je résume en quatre points.

1. Ce qui m'a frappé ce mardi 8 octobre, c'est la disparition des appareils politiques qui animaient d'habitude le mardi. Les manifestants, déterminés, se sont retrouvés bien seuls, autour de 300 (au pif, un tiers étudiants, un tiers citoyens, un tiers de différents appareils sécuritaires) , face à un gigantesque dispositif policier. Il y a eu de nombreuses interpellations. J'ai moi même vu près de 25 personnes interpellées. L'événement, c'est la solitude des étudiants, un vrai tournant, pas l'incident qui me concerne.

2. Mon analyse n'a pas changé d'un pouce. Ce n'est pas parce que ça m'arrive à moi que je découvre l'injustice des interpellations ou des mises en détention.
Un policier est un agent de l'Etat qui exécute des ordres, il n'a pas à les juger, sauf si on lui demande d'accomplir un acte illégal. C'est le dirigeant politique qui assume la responsabilité, tant que ça reste dans le cadre de la loi.
Les actes illégaux, arbitraires, il y en a beaucoup : atteinte au droit de circuler, de prendre des photos, destruction du contenu d'un téléphone, etc. C'est le politique, le ministre de l'intérieur, le chef du gouvernement, le pouvoir de fait incarné par le chef d'état major de l'armée, qui assume la responsabilité de ces violations de la loi.

3. J'en arrive à l'objectif politique de cette pression sur les manifestants. Il y a une impression que la répression a été plus violente. De ce que j'ai vu, je ne crois pas. C'est le rapport de forces qui a changé. Tout était concentré dans une petite superficie, 15 mètres sur 20. On voyait tout. Sur une vidéo d'une quinzaine de seconds, j'ai pu filmer deux arrestations.

4. Que peut-on en conclure ? Le pouvoir veut réduire le hirak ? Évident.
Pour faire quoi ?
Revenir à la situation antérieure ? Impossible. Ridicule d'y penser.
C'est aussi ce côté qui me choque. L'absence de perspectives. L'absence de cap convaincant chez le pouvoir.
Admettons que le pouvoir réussisse à organiser la présidentielle. Et ensuite, on fait quoi? On fait comme si la contestation populaire n'a jamais existé ?
Quand il y a une marche de 300 personnes, il y a 600 smartphones braqués sur elles. D'où l'absurdité de saisir un smartphone et de le reformater.
C'est un peu le côté absurde de ce mardi. Le sentiment qu'on est devant une machine monstrueuse qui fonctionne pour elle-même, et sur laquelle personne n'a de prise.

Dernier détail. J'ai été interpellé par la sécurité militaire il y a exactement trente ans, le 10 octobre 1988. Ça a duré 24 heures. Emmené dans un fourgon fermé par des mecs en costume cravate, qui me remettent à un type en tenue militaire qui pose sa kakachnikov le canon pointé vers moi.
Angoisse, vraie peur, interrogatoires, isolement, cagoule à l'arrivée et à la sortie. Aucune comparaison avec cette journée de mardi où je trouvais simplement ennuyant de perdre quelques heures, quelques jours, voire quelques mois à cause d'une machine monstrueuse qui a échappé à ses concepteurs.

Source : Facebook

 

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