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Publié par Saoudi Abdelaziz

29 octobre 2019

EXTRAIT

Economistre, spécialiste des questions énergétiques.

Le projet de loi a été jugé irrecevable surtout pour cause de timing, le pouvoir de la transition politique n’ayant pas la légitimité nécessaire pour changer la loi pétrolière. Il se trouve que ni le long règne, pluridécennal, d’institutions reconnues de facto légitimes par l’opposition qui en partageait la gouvernance, ni l’attractivité unanimement louée de la 86-14, par exemple, ne nous ont prémunis contre le hold-up commis par l’oligarchie sur les ressources hydrocarbures du pays, trois décennies durant.

Les marqueurs énergétiques offrent, à cet égard, une illustration fiable et claire de cette mutation des usages économiques et sociaux des ressources énergétiques au profit des couches parasitaires.

Les barils du basculement à l’ordre capitaliste

Les ressources hydrocarbures, facteur de régression économique, source d’enrichissement mafieux et parasitaire et creuset des inégalités sociales.

Recettes actualisées d’exportation d’hydrocarbures Valeurs décennales

Années 1971-1979 1980-1989 1990-1999 2000-2009 2010-2018
Milliards de dollars US 140,6 235,9 170,6 467,9 469

Source : rapports et bilans annuels, Sonatrach, ministère de l’Energie et des Mines, Banque d’Algérie.

Malgré des revenus pétroliers qui ont dépassé, durant ces trente dernières années, les 1 000 milliards de dollars , soit près de trois fois plus que le montant qui a financé les plans triennal, quadriennaux et quinquennal du développement (1967-1984), aucune dynamique réelle de développement n’a été engendrée.

Trois décennies de désinvestissement-désindustrialisation menées au nom du basculement à l’économie de marché, c'est-à-dire le capitalisme. La composition sectorielle du PIB reflète le déclassement du secteur industriel. L’industrie, socle de la construction du système productif et d’une économie pérenne, a vu sa part dans le produit intérieur brut régresser de manière continue. La contribution de l’industrie au PIB tombe de 13,1% en 1990 à moins de 6% en 2018.

La part de l’investissement public dans le PIB, qui était de 34% avant 1986, chute de moitié entre 1986 et 1997, passant de 14,6% à 7,4%, alors que le poids des recettes d’exportation hydrocarbures dans le PIB avait, quant à lui, quasiment triplé durant la même période, se hissant de 7,5% à 21,8%.

Durant les années 2000-2015, l’industrie a reçu en moyenne 0,16%, à peine, du total cumulé des dépenses d’équipement. Les revenus pétroliers abondants nourrissent le cycle importation-revente. Entre 2000-2014, les importations croissent à un rythme une fois et demie plus rapide, 13,8%/an, que les recettes d’exportation hydrocarbures, 8,2%/an. 70% des financements du plan (2006-2014) ont été consacrés aux importations.

Ce « détournement» de caractère improductif et parasitaire des revenus pétrogaziers se conjugue avec celui des usages de l’énergie finale: l’usage en tant que facteur de production, au profit de la sphère productive, cède sa prédominance à l’utilisation en tant que bien de consommation, au profit du secteur résidentiel-tertiaire et de celui des transports.

Entre 1980 et 2015, la part de l’industrie dans la consommation finale dans le gaz naturel a chuté de 71% à 31%, tandis que pour l’électricité, elle tombe de 55% à 35%.

Le déclin des consommations énergétiques industrielles est confirmé également par la chute de la part relative de clients industriels dans les ventes d’électricité et de gaz. Entre 1980 et 2017, la haute tension a vu sa part dans les ventes physiques d’électricité tomber de 35% à 18%. Même phénomène de régression pour le gaz naturel. La part de la haute pression dans les ventes physiques de gaz naturel baisse de 68% en 1980 à 25% en 2017.

La consommation finale d’énergie est désormais dominée par les secteurs des transports, 35%, le résidentiel-tertiaire, 42%, et des matériaux de construction, 9%. Les Ismme (industries sidérurgique, métallique, mécanique, électrique et électronique) occupent une place dérisoire, 2%, tout comme les IAA (industries agroalimentaires), 2%.

L’ensemble de ces données quantitatives sont l’image chiffrée d’une économie sans consistance productive, minée par l’informel et la fuite des capitaux.

Des fabricants de boissons gazeuses dont 90% des intrants sont importés, des assembleurs de kits automobiles importés, des entrepreneurs installés dans les créneaux juteux et sans risque, nourris des subventions et des crédits avantageux de l’Etat et des marchés publics, ont remplacé les producteurs d’acier, de camions, de bus, de tracteurs, de moteurs, de téléviseurs et les branches performantes et exportatrices du textile, de la confection, des cuirs et de la chaussure, ainsi que celle de la construction et du bâtiment (DNC-ANP, Sorecal, etc.), fruits des décennies du développement national et de l’industrialisation.

Avant, l’Algérie de l’industrialisation envoyait par milliers des jeunes issus des milieux modestes apprendre à l’étranger, à maîtriser le savoir scientifique et les techniques industrielles, aujourd’hui nos «partenaires» offrent aux enfants des nouvelles couches moyennes d’apprendre le management des concessionnaires de marques automobiles ou des salons et showrooms destinés aux opérations de marketing des firmes étrangères.

Ce sont les spéculateurs et les trabendistes, importateurs revendeurs qui sont les principaux acteurs de cette économie dominée par l’informel qui occupe 4 millions de personnes, soit plus de 69% de l’emploi masculin total (à la fin 1992, l’emploi informel hors agriculture était estimé à un million de personnes, environ soit plus de 17% de la population occupée non agricole, il grimpera à 1,6 million de personnes en 2001) et/ou par des secteurs de très faible valeur ajoutée ou improductifs, rentiers et parasitaires, en fait une économie de jobs de faible qualification, de bas salaires, au travail non déclaré, aux heures supplémentaires non payées.

Une économie puissamment irriguée par des revenus pétroliers florissants mais où il n’y a pas de place pour les scientifiques ou pour les technologues.

Après le «akhina» (notre frère, à connotation religieuse, voire islamiste), c’est le «chriki» (mon associé, à connotation affairiste, dans l’informel) qui domine la scène sociale. Conséquence logique, l’Algérie ne parvient plus à garder ses compétences.

Naguère levier de développement productif et instrument d’émancipation sociale, les ressources pétrolières et gazières sont devenues facteur de régression économique, source d’enrichissement mafieux et parasitaire et creuset des inégalités sociales. Seules en ont tiré de faramineux profits, les forces qui ont accumulé des fortunes dans l’import-import et l’immobilier de rente.

Trois décennies de destructions libérales ont contribué à creuser un fossé profond entre la minorité qui s’est accaparée les richesses du pays et la masse des Algériens où dominent les couches de la jeunesse, privées de perspectives d’avenir.

Une population de journaliers a succédé à la population de salariés, les chiffres de l’ONS attestent d’une proportion de 59,5% de salariés en 2017 contre 81,5% en 1987, tandis qu’on est passé du salariat permanent- le taux du salariat permanent est à peine de 38,5 %, alors que celui des salariés temporaires de 21% (contre 11,5% en 1987)- au salariat occasionnel avec près de 50% des occupés qui ne sont pas déclarés à la Sécurité sociale, et de l’entrepreneuriat public dans les branches productives et les services modernes à l’entrepreneuriat privé dans le commerce et la construction (la part des employeurs et indépendants est passée de 16,8% en 1987 à 29,8% en 2017.
Trois décennies de réformes libérales qui illustrent la mutation systémique du statut des hydrocarbures dans l’économie du pays.

Le projet de loi Khelil en portait explicitement le dessein. Il s’inscrivait dans une optique d’abandon de la mission historique de Sonatrach, en tant que locomotive du développement national et instrument de progrès social, avec, en ligne de mire, sa privatisation.

Trois décennies d’une politique de classe menée par un Etat de classe, d’une main de fer enveloppée dans le velours soporifique des réformes « incontournables »(sic !), chères à nos élites, où les revenus pétrogaziers ont servi à la mise en selle d’une bourgeoisie compradore vorace et insatiable, sans dessein industriel, armée des monopoles de l’importation de l’agroalimentaire, des véhicules de transport, du médicament, du secteur des travaux publics, de la promotion immobilière et de l’habitat de rente, etc. et à nourrir une nébuleuse, dominée par l’informel, de patrons de TPE (très petites entreprises) familiales — sans consistance technologique ni managériale, plus familiers de la « chkara » que des circuits bancaires( 31% de la masse monétaire, soit 4 500 milliards de dinars (33,4 milliards d'euros), se trouvent en dehors du circuit bancaire).

En 2015, selon la Banque d’Algérie, sur un total de 23 000 importateurs, 200 s’accaparaient 65% de l’enveloppe totale des importations, soit 38 milliards de dollars sur les 50 milliards de dollars de l’exercice.

Cette même année, l’Algérie a enregistré une moyenne de flux illicites évaluée à 11 milliards de dollars en 2015, calculée sur la base d’un rapport onusien qui l’avait estimée à 8 milliards de dollars, contre 14 milliards pour le Fonds monétaire international (FMI), et se référant aux surfacturations et sous-facturations liées au commerce extérieur.

Grâce au baril généreux, les milliardaires et les millionnaires prospèrent. Selon les résultats d’une étude de New World Wealth, un cabinet de conseil et de gestion de patrimoine basé au Royaume-Uni, l’Algérie comptait en 2012 pas moins de 35 milliardaires et 4 100 millionnaires en dollars US. Ce nombre pourrait atteindre les 5 600 millionnaires en 2020, avec une croissance moyenne de 4,1%. En 2014, les Algériens figuraient dans le quatuor de tête, avec 5,3%, des biens acquis par des étrangers non-résidents à Paris et sa région (Ile-de-France), à égalité avec les ressortissants britanniques.

Voila à quoi a servi le baril au cours de ces trente dernières années de basculement à l’ordre capitaliste.

En comparaison, en vingt ans, de 1967 à 1986, avec des recettes cumulées représentant moins du tiers de celles engrangées ces trois dernières décennies, l’Algérie de la stratégie de développement national et du progrès social a relevé le défi de jeter les bases d’une industrie nationale ex nihilo. Près de 1800 unités industrielles ont été mises en service et 200 projets industriels dans les domaines du raffinage, de la liquéfaction du gaz, de la pétrochimie, des engrais, des plastiques, des pneumatiques ont été mis en œuvre ; des grands hôpitaux et des universités ont été édifiés. En vingt ans, de 1967 à 1986, plus de deux millions de postes de travail nouveaux ont été créés. L’Algérie a produit des tracteurs, des wagons, des engrais, des grues, des moissonneuses-batteuses, des produits pharmaceutiques, des téléviseurs, des camions, des bus. Des bourgs agricoles se sont transformés, en l’espace de quelques années, en authentiques villes industrielles comme Sidi-Bel-Abbès, devenue la capitale de l’électronique, Annaba devenue la capitale de l’acier, Arzew celle de la pétrochimie, ou encore Skikda, Sétif et Biskra. Chaque commune est dotée d’au moins 3 écoles, un CEM, un centre de santé, un Souk-el-Fellah, chaque wilaya d’un centre universitaire…

Texte intégral : Le Soir d'Algérie

 

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