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Publié par Saoudi Abdelaziz

29 août 2019

Journaliste, directeur du Soir d'Algérie

Constitué pour mener un dialogue national autour d'une solution consensuelle répondant aux revendications du mouvement du 22 février, le Panel n'a cessé de réclamer des mesures d'apaisement lui permettant de gagner la confiance de ses interlocuteurs. Coup sur coup, il vient d'être destinataire d'un message clair : l'apaisement n'est pas pour aujourd'hui. Une double interdiction d'une réunion inter-partis démocratiques et de l'université d'été du RAJ vient lui rappeler que le pouvoir n'entend rien céder.

Au contraire d'un apaisement, nous assistons à un durcissement aux conséquences imprévisibles sur la cohésion et la poursuite du Panel de M. Karim Younès.

Pourtant, il y a quelques jours, des éclaircies, apparues dans un ciel estival chargé de lourds nuages, avaient laissé entrevoir des solutions médianes qui commençaient à séduire un grand nombre de partisans des deux camps : celui de l'élection présidentielle et celui de la période transitoire.

Un dialogue n'a de sens que s'il tente de gommer peu à peu les points litigieux pour faire avancer les idées consensuelles autour desquelles il est possible d'asseoir un accord accepté par tout le monde. C'est dans cette perspective que se sont engagés des cadres non impliqués dans la gestion bouteflikienne, des cadres dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils sont majoritairement connus pour leur intégrité, leur patriotisme et aussi, pour certains, leur courage.

Malgré toutes les tentatives de certains milieux de couler ce dialogue naissant en noircissant le Panel et en lui collant des desseins inavouables, l'entame des débats a montré un réel intérêt pour l'initiative, notamment de la part de la classe politique et de la société civile.

C'est pourtant un chemin ardu et encombré d'obstacles qu'a emprunté le Panel qui s'est muré dans la position de celui qui ne dit rien, ne propose rien, mais écoute tous les avis, y compris les plus extrêmes. Parce que l'objectif reste le consensus, il faut laisser s'exprimer toutes les idées, avant de dégager les grandes lignes d'un accord plébiscité par tous. Tâche pratiquement impossible de prime abord tant les points de vue semblent inconciliables.

D'un côté, nous avons le pouvoir qui tient mordicus à l'élection présidentielle comme solution à tous les problèmes posés. En plus clair, il faut respecter la Constitution et élire rapidement un chef de l'Etat qui mènera toutes les réformes démocratiques. Soutenue par l'état-major de l'armée, cette solution offre, certes, pour les militaires le minimum de risques de voir les choses déraper mais présente un large décalage avec les revendications du mouvement du 22 février.

Que va faire un nouveau Président si ce n'est emprunter le même parcours tracé par la mauvaise Constitution de 2014 et si ce n'est agir comme son prédécesseur, avec les mêmes larges pouvoirs, sources des dérives catastrophiques qui ont conduit au soulèvement populaire pacifique ?

Ne risque-t-on pas de reproduire les mêmes excès autocratiques autorisés par une Constitution «monarchique» qui donne tout le pouvoir à un seul homme et ignore tout un peuple ? Quant à ce que fera ou ne fera pas le nouveau Président, pourquoi courir le risque de le voir refuser tout changement ou se limiter à des retouches de façade alors qu'il existe, aujourd'hui et maintenant, des moyens très simples de rendre cette transformation démocratique obligatoire et immuable.

En d'autres termes, n'est-il pas aberrant de faire confiance à un seul homme, quel qu'il soit, même élu au suffrage universel, et refuser d'aller à la rencontre de cette formidable moisson d'idées et d'initiatives sortie des entrailles de ce peuple et portées par ses élites éclairées ? N'est-ce pas pour avoir cru que Bouteflika est le sauveur suprême que beaucoup se sont lourdement trompés et qu'ils peuvent aujourd'hui mesurer les conséquences de cette confiance aveugle placée en un simple mortel ?

Et demain, ne risque-t-on pas de nous présenter le nouvel homme fort comme le génie du siècle et celui dont le cerveau fonctionne mieux que tous nos cerveaux réunis ? Ne va-t-il pas devenir, lui aussi, un «envoyé de Dieu» ? Ne redonnons pas les mêmes pouvoirs à un nouveau Président, ne lui confions pas, à lui seul, comme s'il était le Messie, notre destin collectif et l'avenir de notre Nation !

De l'autre côté, nous sommes en face de divers regroupements politiques et autres qui préconisent une période de transition plus ou moins longue. Étape qu'ils conditionnent à la tenue d'une Constituante. Solution non réaliste et répétée comme un leitmotiv depuis des lustres, alors que, dans la pratique et la réalité de notre société et notre pays, elle est totalement dépassée.

Revenir au point zéro est une lubie, un scénario qui tient de l'histoire-fiction et du fantastique; tout effacer et tout recommencer n'est possible que dans ces fables politiques ayant proliféré depuis 2010 au milieu d'une remise en question de tous nos acquis depuis l'indépendance. On l'aura compris : c'était juste à la veille du sinistre «printemps arabe». Le peuple algérien connaissait la musique...

L'histoire algérienne post-indépendance est notre histoire; elle n'est ni bonne, ni mauvaise, c'est la nôtre! On peut ne pas en être fier, mais on ne peut, en aucune manière, la remodeler à sa guise.

L'intervention du militaire et sa suprématie sur le civil ne sont pas une fatalité. Sans remonter à ces dirigeants et héros antiques qui furent tous des guerriers intrépides, Novembre porte la marque indélébile de la suprématie du militaire, au prix d'un douloureux «parricide» qui fit tomber de son piédestal le père de l'indépendance, partisan d'un processus de décolonisation «civil» ou, à tout le moins, préférant retarder la révolte armée !

C'est, justement, l'échec des civils qui a toujours conduit les militaires à intervenir dans des arbitrages pas toujours sans reproches. Les civils ne sont pas arrivés à s'entendre en 1963 dans un pays déchiré d'emblée par les soulèvements et les scissions. L'ANP, marquée par son caractère révolutionnaire, n'avait qu'un seul choix : mettre un terme aux rébellions et asseoir l'ordre et la paix.

1965 : le choix porté sur le candidat Ben Bella s'est avéré catastrophique. Pas d'hésitation : la correction entre dans l'Histoire sous le nom de «réajustement révolutionnaire». S'ensuit une longue période de stabilité et de développement stoppée par l'Infitah des années 80 qui déboucha sur les dérives d'une décennie certes noire mais rehaussée par la lutte héroïque et les sacrifices de nos forces armées, des services de sécurité et des patriotes de tout le pays. Le clin d'œil du chef d'état-major, dans son discours de mardi, à cette mobilisation historique de l'ANP et du peuple contre le terrorisme, est venu à point pour faire taire les revenants de l'histoire macabre qui surfent sur les vagues du Hirak pour se refaire une virginité.

Enfin, dernier épisode et non des moindres : alors que tous les observateurs s'attendaient à ce que les militaires répriment le peuple dans les rues, on a assisté en février/mars 2019 à une formidable jonction entre les masses populaires et leur armée, dans un généreux élan de fraternité ayant débouché sur l'éviction de Bouteflika et ses acolytes.

Notre longue histoire est intimement liée à celle de nos forces armées et pour sortir de la suprématie du militaire, en vue de bâtir un ordre réellement démocratique, il faut que la classe politique et la société civile s'élèvent au niveau d'une nouvelle et haute responsabilité conforme à la grandeur, la pureté et l'union sacrée qui caractérisent le soulèvement populaire pacifique. Les forces politiques et citoyennes doivent s'unir autour d'un programme minimum reflétant l'essentiel des aspirations des masses ; elles doivent se retrouver en un front uni débarrassé des querelles de clocher.

Cette unité ne veut pas dire unanimisme mais choix de nouvelles stratégies où l'égoïsme et l'irréductibilité laisseront la place à la pondération, l'apaisement, l'écoute de l'autre, la recherche de ce qui fait consensus et le gommage de tout ce qui est obstacle à l'entente et la cohésion. C'est d'une construction démocratique nouvelle et sérieuse dont a besoin notre cheminement politique futur et c'est cette construction aboutie qui donnera, enfin, la suprématie du civil sur le militaire ! Il ne faut surtout pas confondre vitesse et précipitation. N'est-ce pas M. Saâdani ? Où est votre État «civil» ?

Le mouvement du 22 février est l'expression d'une volonté populaire réelle pour le changement démocratique et la liberté. Sa poursuite est le meilleur garant d'une réalisation pleine et entière de toutes les revendications exprimées en long et en large dans nos rues depuis plus de six mois. Il faut continuer à y croire malgré les reculs et les déconvenues, malgré les interdictions et les censures. C'est un combat de longue haleine.

Source : Le Soir d'Algérie

 

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