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Publié par Saoudi Abdelaziz

Sud-Ouest, 6 juillet 2019

Journaliste, Prix Albert Londres

Il est imprévu, inventif, déroutant — et courageux —, ce réveil de la jeunesse algérienne. Il « tient » depuis le 22 février. Cinq mois déjà ! Et il n’a pas dérapé. C’est là toute sa richesse. N’obéissant à aucun modèle préétabli, les jeunes manifestants rédigent eux-mêmes, et à mesure, le scénario de l’histoire en train de se faire. Ils sont dans le jaillissement intellectuel et symbolique permanent.

La même remarque pour les jeunes Chinois de Hong Kong, à l’autre bout de la terre. Mais qu’on me pardonne d’être plus sensible à ce qui se passe en Algérie. J’y suis né.

Cette actualité-là, je la surveille donc avec un mélange de tendresse admirative et d’inquiétude. Un tel surgissement me fait penser aux analyses du philosophe Cornélius Castoriadis (disparu en 1997). « Corneille », comme nous l’appelions, mit en avant cette capacité des peuples et des nations qu’il appelait « l’imaginaire », à savoir l’inventivité au cœur même de l’action historique. Dans son grand livre, « L’institution imaginaire de la société » (1975), il opposait l’« auto-institution » et la créativité populaire, au déterminisme marxiste, qu’il fut l’un des premiers à combattre.

Il nous rappelait une évidence : les peuples ont parfois du talent.

Qu’ils aient lu ou non Castoriadis, les jeunes Algériens donnent vie aujourd’hui, très charnellement, à ses analyses. Avec le recul, et même si l’émancipation se fracasse in fine sur le mur de la répression, cette remise en marche de l’imaginaire social — c’est-à-dire de l’Histoire — marquera à tout jamais le moment qu’ils vivent. Les traces symboliques en seront à jamais indélébiles, comme le demeurent trente ans après, celles du « printemps de Pékin », noyé dans le sang sur la place Tien an Men en juin 1989.

Sans minimiser les risques d’une répression brutale par l’armée algérienne, un ami de là-bas me disait récemment : « Une chose est sûre : plus rien ne sera comme avant. »

Prenons un exemple : le choix délibérée — sauf rares exceptions — de la résistance civile et de l’inventivité démocratique. Ce courage dont sont parfois capables les foules désarmées nous stupéfie. Je garde en tête la réflexion déjà ancienne d’un confrère franco-algérien, Slimane Zeghidour : « À Alger, les manifestants doivent essayer de suivre, jusqu’au bout, la voie pacifique ». S’ils ont le courage de le faire longtemps, alors les références ne renvoient plus aux djihadistes ou aux généraux et politiciens corrompus mais à Gandhi, Mandela ou Martin Luther King.

C’est logique. La résistance civile — qui réclame davantage de sang-froid que l’action violente — se révèle plus efficace à moyen terme que la lutte armée. La voie pacifique produit un effet quasi instantané de dévoilement. Elle déshabille l’arbitraire et ruine ses faux discours. Elle « révèle », au sens photographique du terme, l’iniquité abjecte de la violence d’État.

Elle démaquille la tyrannie quelle que soient ses masques légalistes.

On se souvient que le régime libyen n’avait pas hésité à canonner les foules ou à faire intervenir des mercenaires. Du coup, il se vit ramené au rang de la Corée du Nord. Nul ne pourrait plus — jamais ! — lui trouver la moindre excuse, ni le recevoir à Paris ou à New York. Faisant cela, il se vit comme bouté hors de l’Histoire. Le même exil guette aujourd’hui les généraux algériens trop sûrs de leur pouvoir et de leur impunité.

Dans un petit livre publié voici quelques années, le chercheur Jacques Semelin insiste sur la « productivité », trop négligée, de la résistance civile. S’appuyant sur quinze années de travail, il évoque avec respect l’exception lumineuse que constitue la détermination des hommes et des femmes capables de se dresser, à mains nues, contre l’oppression. Et parfois d’en triompher.

Pour l’instant, la jeunesse algérienne réactive cette espérance. Au risque de la vie de chacun. Tiendra-t-elle assez longtemps ? C’est toute la question.

NOTE

(*) Jacques Semelin, Résistance civile et totalitarisme, André Versaille éditeur, 2011, 19 €

Source : Facebook

Sud-Ouest

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