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Publié par Saoudi Abdelaziz

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Photo DR

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Photo DR

Par John R. MacArthur, 2 juillet 2019

 

D’où vient l’obsession pour la grandeur américaine, énoncée une fois de plus lors du lancement de la campagne de réélection de Donald Trump ? Avec une petite modification — « Conservez sa grandeur à l’Amérique » au lieu de « Rendez sa grandeur à l’Amérique » —, Trump a de nouveau clamé sa foi dans ce concept abstrait devant un rallye de militants à Orlando le 18 juin.

En fin de compte, il faudrait d’abord se demander pourquoi « l’Amérique » se considérait comme petite ; pourquoi avait-elle besoin d’être rassérénée par un voyou de l’immobilier devenu vedette de la téléréalité ? Bien entendu, un pays n’est pas une personne — cette humanisation de la nation fait dévier la conversation politique à toutes les époques et dans la bouche de presque tout politicien. Toutefois, on peut croire en un « corps politique » qui posséderait une âme, une histoire psychologique et un esprit. Sans concéder quoi que ce soit de logique à la sotte rhétorique du président, on peut quand même reconnaître que l’Amérique est souffrante, qu’elle se sent déçue au plus profond d’elle-même, coupable d’une faute profonde. D’où vient ce sentiment ?

La première déception à l’égard d’une prétendue grandeur américaine remonte à l’esclavage, légal aux États censément unis pendant le premier siècle de son existence. Comment les pères fondateurs, dévoués à l’égalité des hommes et à la liberté, avaient-ils pu permettre une telle hypocrisie ? Tant de livres ont tenté de répondre à cette question, mais ce n’est pas mon but de culpabiliser Thomas Jefferson et George Washington, deux grands révolutionnaires également propriétaires de nombreux esclaves.

De 1861 à 1865, l’Amérique, déchirée par l’esclavage, a subi une guerre sanglante qui a coûté la vie à peut-être 750 000 soldats. À la suite de ce carnage extraordinaire s’est présentée la meilleure occasion de notre histoire pour racheter l’âme nationale, souillée pour avoir sanctionné l’exploitation de 4 millions de personnes d’origine africaine.

L’assassinat du président Lincoln, lui aussi un grand militant pour la liberté, a entravé le rêve d’une société véritablement basée sur une justice égale pour tous. À sa place à la Maison-Blanche s’est retrouvé l’ancien vice-président Andrew Johnson, farouche partisan de l’Union, mais en même temps ennemi déclaré de l’égalité pour les anciens esclaves. Face au Congrès dominé par les « républicains radicaux », ce « président accidentel » a fait son possible pour contourner le programme de Reconstruction, qui aurait non seulement donné tous les privilèges de la citoyenneté aux Noirs mâles, mais aurait même pu confisquer certains terrains de plantations sudistes et les redistribuer à ces nouveaux hommes libres sous forme de petits lopins.

L’opposition de Johnson à la Reconstruction a encouragé les anciens rebelles à se ressaisir de leur statut dominant, et des émeutes anti-Noirs à Memphis et à La Nouvelle-Orléans ont tué environ 150 personnes prétendument libérées par la guerre et protégées par l’armée fédérale. Son racisme et son obstruction ont mené la Chambre des représentants à la première inculpation d’un président dans l’histoire. Brenda Wineapple, dans son récent livre sur Johnson, raconte la suite lamentable du procès au Sénat où Johnson a été acquitté par une seule voix, celle du sénateur Edmond Ross, vraisemblablement achetée par des pots-de-vin.

La réputation de Ross a bénéficié d’une hagiographie écrite par le jeune John F. Kennedy en 1955, qui l’avait traité de héros et d’homme de principe pour avoir repoussé des jacobins dangereux qui auraient voulu détruire l’équilibre des pouvoirs entre le Congrès et l’exécutif.

Thaddeus Stevens

Pour le futur président et son « nègre », Theodore Sorensen, le pire des radicaux était Thaddeus Stevens, de la Pennsylvanie, grand abolitionniste, que Kennedy décrit comme « le perclus, fanatique personnification des extrêmes des républicains radicaux, maître de la Chambre des représentants, avec une bouche comme la fine lame d’une hache ».

En fait, Stevens reste un des plus épatants personnages de l’histoire américaine, partisan par-dessus tout des idéaux ratés des pères fondateurs. Eric Foner, auteur du livre de référence sur la Reconstruction, nous rappelle que Clemenceau le considérait comme le « Robespierre » de « la seconde révolution américaine ». Cela dit, selon Foner, « même ceux qui étaient en désaccord avec sa politique ne pouvaient pas éviter d’admirer, à contrecoeur, cet homme pour son honnêteté, son idéalisme et son indifférence à l’éloge et à la critique… ».

Cependant, Stevens n’était pas juste l’ami des esclaves libérés ; il était, avec son collègue le sénateur Benjamin Wade, le champion de tous les pauvres, noirs ou pas, et parmi ces derniers, surtout les Chinois et les Irlandais. Son projet de loi, qui aurait fourni 15 hectares à chaque esclave libéré, confisqués dans les anciens États rebelles, faisait également peur aux capitalistes du nord. Karl Marx était fort impressionné par cette politique et a cité un discours de Wade dans Le capital.

Le livre de Foner est sous-titré La révolution inachevée de l’Amérique, et c’est ici qu’on retrouve la « grandeur » perdue et déformée par Trump. La Reconstruction, subvertie par la violence de Blancs sudistes « et l’affaiblissement de la détermination nordiste », a finalement échoué — il a fallu presque un siècle avant que les Noirs ne relancent leur campagne pour les droits civils. Mais ce ne sont pas seulement les Noirs qui ont souffert des conséquences de cette faillite. Car la vraie grandeur de l’Amérique, le rêve égalitaire et la promesse de justice économique qui se situaient « au coeur de la politique de Reconstruction », a aussi chuté. La déception qui règne parmi les Blancs et les Noirs nous empoisonne toujours.

Source : Le Devoir.com

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