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Publié par Saoudi Abdelaziz

Un déjeuner avec Kamel-Eddine Fekhar.

Par Arezki Metref, 2 juin 2019

J’ai eu le privilège de rencontrer Kamel-Eddine Fekhar au mois d’avril 2014. Il était en France pour donner une conférence à Lyon. Les amis de l’association lyonnaise qui l’avaient invité nous avaient contactés pour savoir si l'Association de culture berbère (ACB) pouvait le recevoir à Paris.

 

On fixa la date du 27 février 2014. C'était un samedi.
Nous avons déjeuné ensemble afin de préparer la conférence.
Hormis son nom que j'avais lu dans la presse, j'ignorais quasiment tout de Kamel-Eddine Fekhar.

J’avoue que, jusqu’à notre rencontre, l’idée que je m’étais faite de ce qu’on avait appelé «les événements de Ghardaïa » était plutôt manichéenne et sommaire. Je me contentais de ce que je pouvais lire dans les journaux qui ressassaient le vieux conflit Chaâmbis/Mozabites.

Même les titres favorables aux Amazighs Ibadites (pour reprendre les termes même du docteur Fekhar pour désigner les siens, les Mozabites) restaient en deçà de la profonde injustice qui était faite aux Mozabites, laquelle s'est aggravée depuis.
Kamel-Eddine Fekhar me raconta que, pour essayer de le discréditer, les services de sécurité avaient tenté de lui imputer l’incendie d’une voiture de police. Ils firent chou blanc.

Mais au cours de ces dernières années, ils tenteront, sous des prétextes fallacieux, de le neutraliser en de multiples occasions.
Et lorsque les raisons faisaient défaut, ils passaient outre, faisant dans l'arbitraire pur et simple.

Lors de ce déjeuner, je devais découvrir un homme empli de détermination et de courage, un révolutionnaire romantique, habité par la cause des siens.
Autrement dit, un militant intransigeant, dont les arguments étaient déclinés avec force et conviction. Si le mot compromission n'était  pas du tout dans son lexique, celui de compromis l'était à peine.

Même quand on croit bien connaître le M’zab pour l'avoir visité en de multiples circonstances, et qu'on y a beaucoup d'amis, et qu'on sait donc que pour des raisons historiques liées à leur survie, les Mozabites baignent dans une culture de la mesure et du silence, on a du mal à reconnaître le profil de l’habitant du M’zab dans la verve tempétueuse de Kamel-Eddine Fekhar.

Lui-même, d’ailleurs, me fit remarquer qu’il était d’une génération de Mozabites qui voulaient affirmer haut et fort leur existence et leurs particularismes.

En tant qu’Amazighs, ils avaient fait depuis des siècles de l’aride vallée du M’zab, une sorte de paradis, devenu un pôle de développement économique exemplaire et important dans l’Algérie d’aujourd’hui.

Il me confia aussi que la jeune génération, celle qui avait la vingtaine au début des années 2010, était encore plus déterminée que la sienne. « On à du mal à les retenir, ils veulent rendre coup pour coup », disait-il.

Cette réussite économique avait, selon Kamel-Eddine Fekhar, attisé les convoitises, dans le cadre de la mondialisation néolibérale qui a vu les rivaux de toujours des Mozabites, les Chaâmbis, être agités par des forces salafistes émiraties pour contraindre les habitants historiques de la région à quitter leurs terres afin que des projets économiques émiratis y soient menés avec la complicité du pouvoir de Bouteflika inféodé aux pétromonarchies.

C’est le sens que donnait Kamel-Edddine Fekhar aux événements de Ghardaïa. Il défendait les intérêts et l’histoire des siens, victimes des basses manœuvres de ceux qui ont mené l’Algérie à la ruine qu’on constate aujourd’hui. Il voulait une autonomie du M’zab qui puisse garantir sa spécificité amazighe et que soit respecté le rite ibadite visé par le salafisme.

Militant politique aguerri, il savait que la réalisation de ces objectifs passait par la défense des droits de l’Homme et des principes démocratiques.

Toutes ces valeurs étaient profondément ancrées en lui et quand il parlait, les mots du droit et de la justice, de la lutte et du combat, de l’espérance et de la victoire,  fusaient avec la puissance de  l'espoir.

Ils ont voulu le faire taire. Ils croient y être parvenus. Ils l’ont laissé mourir d’une grève de la faim, rivalisant dans l’ignominie avec l’imbécile inhumanité d’une Margaret Thatcher laissant s’éteindre Bobby Sand et ses camarades nationalistes irlandais.
Il est mort un 28 mai. Et désormais, comment ne pas l'associer à Tahar Djaout, lui, assassiné sous une forme plus directe, un 26 mai ?

Ils ont voulu les faire taire, tous les deux et des centaines d’autres. Mais il y a des millions de Djaout et de Fekhar pour porter leurs luttes.

Fekhar est un martyr. Fekhar est un héros. Mais on l’aurait préféré vivant, poursuivant ce combat dans lequel il avait dû se sentir bien seul, avant d’être rejoint par son peuple, à partir du 22 février.

Gloire à ton nom, qui entre dans l’histoire des luttes pour l’émancipation de ton peuple.

Honte à ces…. points de suspension…

Source : Le Soir d'Algérie

 

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