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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ahmed Rouadja, professeur d’histoire et de sociologie politique. Photo DR

Ahmed Rouadja, professeur d’histoire et de sociologie politique. Photo DR

Au début de mars, après le renoncement au 5è mandat, Ahmed Rouadjia avait déclaré: "Les véritables « verrous qui empêchent l'apparition d'une véritable alternative politique » sont deux ordres : la corruption qui gangrène tous les compartiments de l’Etat et la perte de crédibilité de tous les partis d’opposition, toutes couleurs par ailleurs confondues, aux yeux du peuple devenu soudain « mature ».

Ce matin il affirme que « le soulèvement » populaire de février, pacifique et déterminé, a donné l’occasion à l’institution militaire, et en particulier à sa composante honnête et compétente, de sortir de son mutisme et de rompre avec un certain attentisme en déclarant la guerre à sa composante gangrenée non seulement par la corruption matérielle, mais aussi par la perversion morale et intellectuelle". Pour expliquer cet engagement, Il évoque "La prise de conscience de l’armée, et notamment de sa fine fleur, composée d’officiers supérieurs, jeunes, instruits, compétents et jamais ou peu mêlés à la corruption, de l’impérieuse nécessité de refonte de l’Etat, dont la justice et la lutte contre la corruption figurent en tête de leurs préoccupations…"

 

Ahmed Rouadja:

 

«Gaïd Salah est résolu à en finir avec la corruption»

Par Kamel Lakhdar-Chaouche, 20 juin 2019

Ahmed Rouadja est professeur des Universités et directeur du Laboratoire d’étude historique, sociologique et des changements sociaux et économiques, à l’université de Msila. Dans cette interview, il analyse que «la lutte engagée contre la corruption et les corrompus me paraît un processus irréversible».

EXTRAITS

Quelle lecture faites-vous du dernier discours (lundi 17 juin, Ndlr) du chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah ?
Ahmed Rouadja. La lecture que j’en ai faite se résume comme suit : c’est que le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah étant en accord total avec l’état-major de l’ANP, est résolu plus que jamais à en finir avec le système de corruption tentaculaire institué sciemment par le président congédié. Comme il le dit sans ambages dans son discours du 17 juin, la détermination à lutter de manière impitoyable, et sans répit, contre ce fléau qui se nomme lui-même corruption et corrompus n’est pas le fait d’un homme, fût-il très puissant, mais le fait de l’institution militaire dans son ensemble. Ce discours est « révolutionnaire » et témoigne d’une volonté de rupture d’avec les pratiques traditionnelles de gestion et de gouvernance de la politique et de l’économie nationales. La teneur de ce discours ne semble pas avoir été le résultat d’une improvisation qui aurait été imposée par les contingences politiques du moment, mais le fruit d’une longue réflexion conduite par un collectif d’hommes au sein de l’institution militaire, réflexion bien antérieure même au surgissement du sursaut national amorcé à partir du 22 février 2019. Faute d’un mot adéquat, je dirai que « le soulèvement » populaire de février, pacifique et déterminé, a donné l’occasion à l’institution militaire, et en particulier à sa composante honnête et compétente, de sortir de son mutisme et de rompre avec un certain attentisme en déclarant la guerre à sa composante gangrenée non seulement par la corruption matérielle, mais aussi par la perversion morale et intellectuelle. Réceptive aux doléances populaires et à leurs cris d’indignation contre une justice vénale, servile et complètement soumise à un Exécutif corrompu et corrupteur, l’ANP s’est montrée pour la première fois depuis l’indépendance, solidaire du peuple dont elle est issue. Gaïd Salah, et donc l’état- major de l’ANP, ne mentent pas quand ils promettent de combattre la corruption et les corrompus tout en rétablissant la justice et le droit dans leur plénitude. Dans son dernier discours, Gaïd Salah dit clairement que «… la lutte contre la corruption n’admet aucune limite et qu’aucune exception ne sera faite à quiconque». Ce qui veut dire, en clair, que même l’entourage du chef d’état-major ne sera pas épargné pour autant dans le cas où il serait impliqué dans des affaires de corruption avérées. Il n’y a que les nostalgiques des généraux éradicateurs et de leurs valets de ministres et de chefs de partis corrompus et serviles qui puissent révoquer en doute la volonté de l’ANP exprimée par son chef d’affranchir «… l’Algérie du vice de la corruption et des corrupteurs avant la tenue de la prochaine élection présidentielle». Dialogue, lutte contre la corruption réforme radicale de la justice, et organisation d’élection présidentielle au plus vite, tels sont les maîtres-mots qui ont ponctué le discours du chef d’état-major de l’ANP.

Le chef du commandement assure qu’il mènera une guerre ferme contre la corruption et veillera sur l’indépendance de la justice. Qu’en pensez-vous, notamment au regard des personnes arrêtées ?

Je l’ai dit et je le répète, la volonté affichée de lutter contre les racines de la corruption et des corrompus est bien réelle. Elle a donné d’ores et déjà des résultats probants, concrets. Le chef d’état–major, et l’ANP dans son ensemble, ont appris à leurs dépens que la paix sociale, la stabilité, la sécurité et l’indépendance économique et financière du pays ne sauraient être durablement assurées par un système politique fondé sur la corruption, la gabegie et l’incurie. La force brute censée être l’unique panacée pour gouverner et faire taire les voix multiples, plurielles, d’une nation comme celle de l’Algérie, et sur laquelle l’ancien régime comptait pour durer, n’est plus de mise. Une nouvelle ANP avec une nouvelle mentalité se fait jour. La dictature à la Sissi n’a pas de place en Algérie. La lutte engagée contre la corruption et les corrompus me paraît un processus irréversible. Elle est voulue, désirée et résulte d’une réelle volonté politique sans précédent. L’Armée, sur ce point, semble en phase totale avec le peuple qui brûle d’en finir avec les corrompus.

(...)

Peut-on réellement éradiquer la corruption rien que par des actions en justice ?
On ne peut, dans aucun pays du monde, éradiquer la corruption. Pourrait-on, tout au plus, la réduire de façon drastique. Dans un Etat de droit où l’économie est régie par des mécanismes rationnels fondés sur l’effort, la production, la concurrence et la compétition, etc. où la compétence chasse sans cesse l’incurie et le népotisme, la corruption se trouve non seulement réduite en une peau de chagrin, mais toujours compensée par une efficience économique. Or, en Algérie, la corruption rime avec incompétence, et le pillage des richesses nationales par une poignée d’aigrefins rime avec la loi de la jungle… Mais une volonté politique, combinée à une justice indépendante, ne manquera pas de limiter considérablement les méfaits de la corruption et dissuadera les corrompus d’agir à leur guise, impunément, comme ils l’ont fait jusqu’à présent.
Ce qui est sûr, c’est qu’une prise de conscience de la gravité de la corruption a été enregistrée par l’institution militaire actuelle qui ne cache pas sa volonté de venir à bout de ses promoteurs qui ont perdu jusqu’au dernier lambeau de leur conscience, le sens de la dignité et du patriotisme. Gaïd Salah explique à sa manière cette honteuse abdication de l’honneur national par ceux-là mêmes qui prétendaient être plus nationalistes que le nationalisme lui-même : « Ce qui paraît étrange, dit-il, c’est que la gravité des dossiers présentés devant la justice aujourd’hui démontre que les concernés par ces dossiers ont perdu tous les attributs de l’engagement et les exigences de la responsabilité, du fait de la mise à profit de leurs fonctions, leur influence et leur pouvoir pour transgresser les lois et enfreindre leurs limites et leurs règles. Cette gestion illégale a permis de créer des projets stériles et sans intérêts réels pour l’économie nationale. Ils ont été octroyés de manière sélective, et à des montants astronomiques sous forme de crédits, ce qui a perturbé la cadence du développement en Algérie. Ces pratiques viciées et immorales sont en parfaite contradiction avec la teneur des discours hypocrites de ceux qui les tenaient.» Le constat est implacable. C’est ce constat qui a poussé l’état-major et son chef à donner un blanc-seing à la justice afin de «traiter les lourds dossiers de corruption et mener ses missions à terme», qui sont «un devoir national dont l’institution militaire ressent, devant Allah, l’Histoire et le peuple, l’impératif d’accomplir, quelles que soient les circonstances.» Révoquer en doute de telles déclarations revient à faire preuve de scepticisme et de manque de confiance dans l’ANP qui, pour la première fois de notre histoire, fait chorus avec le peuple révolté contre la Hogra et la corruption, ces deux sources fondamentales du mal-être de la nation algérienne...

Texte intégral : L'Expression

 

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