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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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«Je ne raterais pour rien au monde ce moment, s’écrie un sexagénaire. J’étais là le jour de sa mise sous mandat de dépôt, et je resterai jusqu’à son retour, ce soir». Il se présente : «Ancien cadre de la CNAN, victime d’Ouyahia, incarcéré durant 18 mois dans le cadre de l’opération mains propres. Mais c’est lui qui avait les mains sales, parce que moi j’ai été innocenté par la justice.»

Par Abla Chérif, 26 juin 2019

Par la force d’évènements que rien ne laissait entrevoir trois mois auparavant, la prison d’El-Harrach a perdu sa réputation de sinistre édifice faisant souvent fuir les regards de passants résolus à se «carapacer» pour éviter la décharge émotionnelle inévitable qui jaillit en sourdine des murs de la vieille bâtisse. Depuis peu, elle s’est transformée a contrario en une sorte d’aimant attirant irrésistiblement les regards, l’ouïe et incitant les plus curieux à des détours, des arrêts sur lieu pour arracher le maximum d’images, de propos de riverains qui serviront le soir même de témoignages vivants dont sont devenus avides les Algériens.

Alors bien sûr, il se trouvera toujours des habitués de cette nouvelle situation pour décrire jusqu’aux moindres détails les allées et venues des pensionnaires les plus célèbres de cette prison.

Ce mercredi 19 juin, il y avait même foule aux alentours d’El-Harrach. Alertés par les «urgents» des télévisions privées annonçant un nouveau déplacement d’Ahmed Ouyahia au tribunal de Sidi-M’hamed, beaucoup ont décidé de se rendre sur les lieux pour ne pas rater l’évènement. Visiblement préparés à leur arrivée, les policiers avaient dressé d’ailleurs un important cordon sécuritaire autour de l’édifice. Il est présent à chaque allée et venue des ministres auditionnés pour de multiples affaires dans les tribunaux d’Alger.

Aujourd’hui, l’ancien Premier ministre quitte sa cellule pour affronter le juge d’instruction de Sidi-M’hamed chargé du dossier KIA. «Je ne raterais pour rien au monde ce moment, s’écrie un sexagénaire. J’étais là le jour de sa mise sous mandat de dépôt, et je resterai jusqu’à son retour, ce soir».

Il se présente : «Ancien cadre de la CNAN, victime d’Ouyahia, incarcéré durant 18 mois dans le cadre de l’opération mains propres. Mais c’est lui qui avait les mains sales, parce que moi j’ai été innocenté par la justice.» Son fils aîné et sa fille, des émigrés en vacances dans le pays, ont tenu à accompagner leur père. «C’est une revanche historique, pas celle des victimes seulement, mais celle de tout un peuple.»

L’ancien cadre est là, au sein d’un groupe d’hommes de la même génération attirés eux aussi par l’évènement. «On vient voir, comme tout le monde, ce qui se passe n’est pas ordinaire, on ne met pas des chefs de gouvernement et des ministres chaque jour en prison chez nous, c’est peut-être l’une des premières et toute dernière fois que cela se passe.» Il y avait aussi de vieilles dames, et puis des jeunes, beaucoup de jeunes surchauffés, excités, impatients de voir le fourgon cellulaire passer. Les riverains et marchands des alentours étaient les plus nombreux. Ils ne trouvèrent aucune difficulté à renseigner, donner des informations que d’autres n’ont pas, et même faire défiler des images sur leurs smartphones. Ils tiennent la liste des détenus à jour : Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal, Amara Benyounès, Abdelhamid Melzi, Ali Haddad, les frères Kouninef, Issad Rebrab, Mahieddine Tahkout, son frère et son fils, Mourad Eulmi (Sovac), Hassen Arbaoui (KIA), les P-dg du CPA et de la BNA «et une cinquantaine de cadres de différentes institutions». «A chaque sortie, c’est le spectacle, regardez, dit-il, en activant une vidéo, là c’est Haddad qui va au tribunal de Sidi-M’hamed, il est rentré vers 19 heures», raconte un jeune vendeur. «Non, le corrige un autre, il est arrivé bien plus tard, vers 23 heures, regarde, c’était deux jours avant le fameux soir où les prisonniers se sont déchaînés à l’arrivée d’Ouyahia.»

Ce moment a été immortalisé par plusieurs riverains. Une vidéo célèbre circule d’ailleurs depuis sur les réseaux sociaux. On y perçoit la prison allumée. Des cris ont été entendus dans toutes les maisons des alentours au moment où la Télévision nationale annonce l’incarcération du Premier ministre.

«Ils ont fait la fête toute la nuit, ils ont hurlé, chanté, c’était leur façon à eux de lui souhaiter la bienvenue, raconte un riverain. Il a fallu l’intervention des gardiens pour que la prison retrouve son calme, mais le lendemain, ils ont repris de plus belle à l’arrivée de Sellal.»

Un voisin possédant une maison située derrière le pénitencier raconte à son tour : «Ils l’ont accueilli avec des slogans et en scandant son nom, il y avait un bruit fou à l’intérieur.» Les mêmes scènes se répètent à chaque nouvelle incarcération de ministres et de hauts responsables. «Les détenus sont surexcités, mais les gardiens comprennent et tentent de ne pas réprimer leur sentiment. Les premières scènes de liesse ont duré jusqu’à l’aube», témoigne ce dernier. Il avoue être de ceux qui se rassemblent très souvent non loin de la prison pour aller aux nouvelles.

Leur quête d’information s’avère parfois très fructueuse. «Les gens savent tout ce qui se passe là-dedans, ils n’hésitent pas à interpeller et questionner les avocats connus qui se présentent pour rendre visite à leurs clients. Les familles qui rendent visite à des proches emprisonnés ont de l’information elles aussi, elles se renseignent, tout le monde veut savoir ce qui se passe à l’intérieur», dit-il avant de poursuivre sans se faire prier :

«Tous les ministres sont dans une aile à part, ils ont naturellement évité de les mélanger au reste de la population carcérale. Et même entre eux, ils sont séparés. On dit qu’un des frères Kouninef est avec Ali Haddad, que Rebrab est avec Melzi, l’ancien directeur de Club-des-Pins et les deux autres frères Kouninef.

Pour les autres, on ne sait pas encore, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils ont droit eux aussi (comme les autres prisonniers) à la presse et à la télévision (…) les jours de visite, il y a un grand renforcement de la sécurité.» Ce 19 juin, il est un peu plus de 19 h lorsque l’ancien cadre de la Cnan décide de quitter les lieux sur instance de ses enfants. Le retour d’Ouyahia à la prison n’a eu lieu qu’aux alentours de 23 heures. Comme beaucoup d’Algérois, il n’hésite pas à se rendre sur les lieux à chaque nouvel évènement.

Il y a deux jours, il faisait partie de ces citoyens qui ont pris des photos du père d’un manifestant arrêté vendredi en possession du drapeau amazigh. Comme d’autres parents, il tentait d’obtenir des informations au sujet de son fils injustement incarcéré. Il y avait foule ce jour-là aussi. Une foule consternée, scandalisée par la mise sous mandat de dépôt de 14 jeunes arrêtés dans les mêmes circonstances. Ce soir-là, El-Harrach a replongé dans la sinistrose…

Source : Le Soir d'Algérie

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