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Publié par Saoudi Abdelaziz

Pr. Mohamed Mebtoul, professeur de sociologie à l'université d'Oran. Photo DR

Pr. Mohamed Mebtoul, professeur de sociologie à l'université d'Oran. Photo DR

"Le mouvement social a piégé tous les responsables politiques (opposants comme ceux du régime politique) et les institutions orphelines de toute réflexivité fonctionnant à l'injonction politico-administrative. "

 

4 avril 2019

http://www.lequotidien-oran.com/files/spacer.gif La sociologie des mouvements sociaux en Algérie est importante. Elle permet de mettre en lumière la façon dont celui-ci émerge, se construit, se mobilise et produit tout un imaginaire social sur ses attentes, ses revendications et ses espoirs, pouvant être décrypté à partir des slogans, des mots d'ordre, de la gestualité, des discussions entre les différents marcheurs.

Autant d'éléments qui permettent d'objectiver les multiples originalités du mouvement social du 22 février 2019. La compréhension de l'intérieur du mouvement social s'inscrit moins dans une approche normative (que faut-il faire ?) que dans la compréhension de l'intérieur du sens pris par le mouvement social. Cette plongée par le bas est pertinente. Elle nous permet de lire la citoyenneté comme une construction sociale et politique plurielle assurée quotidiennement par les agents de la société (Mebtoul, 2018).

Une parole libérée

La première originalité du mouvement social est sa massification. Elle est dominée de façon éclatante par des jeunes qui apportent leurs énergies créatrices, leurs différentes expériences sociales acquises dans leurs différents mondes sociaux (stades, familles, cafés, réseaux sociaux). La parole se libère aussi dans les différentes institutions. La politique réintègre de façon dominante les discussions quotidiennes. «Mes fils qui ne se sont jamais intéressés à la politique, sont impatients pour aller marcher. Ils ne parlent que de ça à la maison». Des mots récents intègrent désormais le langage ordinaire de la population : «massira» (la marche), «silmya» (pacifique), «système», hirak (mouvement), «moudahara» (manifestation), rendez-vous le vendredi. Il est sacralisé temporellement. Il devient un rituel politique. On retrouve de façon très métaphorique la signification du vendredi dans un mot d'ordre inscrit dans une pancarte portée par une jeune fille, repris dans Facebook : «Le pouvoir est comme une tumeur, il faut une chimiothérapie chaque vendredi».

La deuxième originalité du mouvement social est liée à l'apprentissage progressif de la démocratie réinventée et bricolée dans l'espace public de façon plurielle et diversifiée par les différentes catégories sociales. Insistons sur la prédominance des jeunes des deux sexes dans le travail invisible de préparation (drapeaux, banderoles, pancartes, etc.). Ces multiples actes créateurs ne se limitent pas à une inscription matérielle. Ils se «nourrissent» mutuellement d'une réflexion collective et critique sur le fonctionnement actuel du politique.

Le mouvement social n'est pas seulement de l'ordre de l'immédiateté. Il redonne du sens au rêve et à l'imaginaire des jeunes. Leur objectif est clairement formulé : accéder au changement social et politique.

Ce jeune de 20 ans, étudiant, évoque ce que signifie pour lui rêver au changement. «Pour moi, je rêve d'un autre avenir où je pourrai faire ma propre vie telle que j'entends. Je ne veux plus voir en noir mon pays». L'histoire est paradoxale face au retournement de situation. Désormais, le cauchemar est du côté du pouvoir et le rêve enfin réapproprié par les jeunes manifestants. Un slogan qui ne manque pas d'humour : «Mes rêves seront vos pires cauchemars. Nos chants vos pires réveils».

Au cours de la manifestation du vendredi, le lancement des mots d'ordre, le déploiement d'une dynamique sociale et politique par le bas s'opère de façon diversifiée selon le carré des manifestants. Notons la répétition du slogan «Armée-Peuple, frères, frères» au cours de la manifestation du 29 mars 2019 à Oran. Le mouvement social réinvente progressivement selon les réponses du pouvoir, ses mots d'ordre et ses slogans. Il permet l'émergence des jeunes animateurs. Ils coordonnent la marche du vendredi.

Loin de se limiter à la routine de la marche, le mouvement social s'enrichit d'un «patrimoine politique» important, diversifié et original produit par et dans la société (slogans, les chants, les débats enrichissants entre manifestants).

Celui-ci reste à fructifier pacifiquement, à décrypter finement et à renforcer dans l'espace public. Les slogans et les mots d'ordre peuvent être définis comme des ressources politiques importantes. Celles-ci sont vitales dans l'élaboration du contenu à donner au devenir politique de la société.

La réflexion entre ses membres s'oriente aussi vers les formes de mobilisation à mettre en œuvre : «C'est à toi de t'occuper ce vendredi avec tes amis pour le nettoyage après la manifestation». Tenir l'immense drapeau rectangulaire par plus de 8 personnes n'est pas un geste anodin. Il suppose une entente entre ses membres qui doivent marcher ensemble dans une harmonie parfaite, tout en reprenant en chœur les mots d'ordre qui fusent de partout. De ces pratiques politiques hebdomadaires émerge de la fraternité et de la solidarité entre les manifestants.

La démocratie inventive est à l'opposé d'une standardisation ou d'un modèle a priori présenté comme une greffe à éjecter de façon autoritaire dans une société appréhendée faussement comme une foule obéissante.

Cette démocratie retravaillée en permanence résulte d'un processus social et politique. Il ne se construit pas sans tensions créatrices ou remises en question pacifiques, donnant plus de force au mouvement social. On n'est pas né citoyen on le devient, pour reprendre une formule de Simone De Beauvoir à propos des femmes.

De la défiance à l'espérance

Troisième originalité : le mouvement social a réussi à redonner de l'espérance à la majorité de la population en un temps très court. Il y a à peine deux mois, la société algérienne était encore écrasée, infantilisée et méprisée. Ses agents sociaux ne savaient pas se parler collectivement. Chacun était porteur de sa propre vérité. Il avait en tête sa norme pratique qui lui semblait la plus juste. «Normal» que ce soit comme cela...». La défiance à l'égard de l'Autre s'est enracinée dans la société. La fragilité des interactions entre ses membres recouvre une dimension politique majeure. «Diviser pour régner», usité par les pouvoirs, ne pouvait que bloquer toute émergence de la citoyenneté. Celle-ci est un contre-pouvoir irrévocable pour une société qui aspire à son émancipation.

Pendant plus de 57 ans, les différents pouvoirs ont préféré interagir avec des sujets obéissants. Ils ont été à l'origine de l'autocensure. Celle-ci est une forme sociale d'intériorisation du silence. Elle conduit à la résignation et à l'attentisme, même si les gens n'en pensaient pas moins, mais de façon éclatée et divisée, concernant les multiples injustices sociales produites par le régime politique.

Celui-ci a fonctionné dans un entre-soi familial et régional, faisant peu de cas de la notion de bien public et donnant libre cours à la culture politique de l'impunité. «Pourquoi pas moi ?», permettant l'accès «normalisé» aux multiples prédations. Le pouvoir a enfermé la société dans le piège du statu quo qui reproduit à l'identique l'ordre social dominant. Ce mot terrifiant de «continuité» peut être décodé par l'institutionnalisation de la médiocrité la plus sordide pour se maintenir au pouvoir. Tous ces éléments ont été repris par les acteurs du mouvement social. Dans le regard des jeunes manifestants pouvait se lire leur profonde détermination à décrypter, mettre à plat, déconstruire de façon critique, humoristique et novatrice le fonctionnement actuel du régime politique.

Un souffle relationnel puissant

Quatrième originalité : le mouvement social a su donner un nouveau souffle relationnel puissant, dominé par la fraternité, la solidarité et le respect mutuel. Les moments festifs (danses, chants, etc.) sont importants. Ils donnent vie au mouvement social. Celui-ci n'est pas monolithique, lisse et linéaire. La massification impressionnante du mouvement social ne peut qu'opérer dans la diversité et la richesse des pratiques sociales et culturelles. Ce foisonnement social libre est historiquement exceptionnel. Les nombreuses luttes sociales et politiques antérieures, depuis 1980 n'ont pu atteindre l'ampleur, la profondeur et la durée du mouvement social du 22 février 2019. Les acteurs les plus radicaux à l'égard du pouvoir ont été incontestablement les jeunes fréquentant les stades de football, résidant dans des quartiers populaires. Ils ont apporté par leurs chants libres et virevoltants, leurs corps en mouvement, un grain de folie qui s'est propagé de façon fulgurante dans toute la société.

Le mouvement social a piégé tous les responsables politiques (opposants comme ceux du régime politique) et les institutions orphelines de toute réflexivité fonctionnant à l'injonction politico-administrative.

Il a émergé comme un acteur collectif pluriel dans toutes les villes d'Algérie. Ses acteurs sociaux pluriels ont osé -par la magie de l'action concertée et du verbe incisif, tournant à la dérision les pratiques du pouvoir- refuser collectivement la façon dont le politique (Mouffe, 2016) a jusqu'à présent fonctionné, c'est-à-dire en dehors de la majorité de la population. La citoyenneté est la ré-appropriation collective progressive de la façon d'instituer dans sa pluralité une société libre et démocratique.

Références bibliographiques

Mebtoul Mohamed. Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou. 2018.

Mouffe Chantal. L'illusion du consensus, Paris, Albin Michel. 2016

Source : Le Quotidien d'Oran

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