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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

5 avril 2019

Les manifestations expriment une aspiration de la population à la modernité. Politique, par la revendication d’une citoyenneté pleine, accompagnée d’une moralisation de l’administration et des affaires et qui transcende les cadres de pensée régionalistes. Économique ensuite. Mais si les uns ont le souci d’une juste redistribution, d’autres veulent une accumulation privée plus libre.

 

 En 2013, M. Bouteflika a été atteint d’un accident vasculaire cérébral qui a diminué considérablement ses capacités physiques. Il a pourtant été réélu en 2014 pour un quatrième mandat. Les différents groupes de pression et d’intérêt ont eu donc cinq ans pour s’accorder ou imposer un nouveau candidat pour l’élection de 2019. Ils ne sont parvenus ni à s’accorder ni à imposer quelqu’un. Ils ont laissé un M. Bouteflika quasi-agonisant se représenter pour un cinquième mandat.

Ces faits traduisent deux choses : par l’image, la décrépitude de celui qui symbolisait en Algérie l’hégémonie des Anciens combattants sur le système politico-militaire et, par l’événement, une paralysie due certainement à de vifs antagonismes au sommet du pouvoir et qui ont interdit tout choix consensuel. Ils signifient aussi que le groupe attaché à M. Bouteflika n’a pas réussi, au bout de vingt ans, à créer un réseau d’inter-reconnaissance faisant de sa personne une résultante des différents intérêts. Au lieu de cela, une opposition de plus en plus vive est apparue entre sa clientèle et les groupes qui se sont sentis exclus du pouvoir et des affaires.

 Les clients de  M. Bouteflika n’ont pas pu imposer sa reconduction. Ils n’ont pas réussi non plus à s’accorder avec les exclus sur un candidat plus ouvert, satisfaisant une redistribution rentière moins exclusive et une participation plus élargie au pouvoir. L’affaire du cinquième mandat a rendu le divorce patent. Saisissant l’opportunité de la candidature d’un mort-vivant, hautement symbolique dans un pays où le chef est celui qui est d’abord « debout », les appareils de l’opposition, politique ou d’affaires, ont initié des mouvements populaires de protestation qui, en devenant de plus en plus massifs, leur ont échappé.

 Cette agitation pouvait être brève. Les forces de répression ont déjà montré en Algérie qu’elles n’hésitaient pas à ouvrir le feu lorsque le régime aux mains des Anciens combattants se sentait menacé. Les protestataires tués ou les opposants liquidés ou emprisonnés ne se compte pas depuis 1962, lorsque, triomphants, les Anciens combattants avaient mis le pays sous leur botte. Plus significatif encore est le fait que, pour maintenir son monopole sur la rente pétrolière, le pouvoir militaire n’ait pas hésité à mener une longue guerre (1992-2001) contre les insurgés islamistes.

Or, curieusement, les manifestants de février 2019 ne se heurtèrent à aucune répression violente. Mieux, la neutralité des forces de l’ordre accrut la participation et la détermination d’une grande partie de la population à exprimer publiquement son rejet de M. Bouteflika, symbole à ses yeux d'un pouvoir écrasant, corrompu, et que rien ne semblait pouvoir déstabiliser.

 Ces manifestations expriment cependant une profonde et double aspiration d’une grande partie de la population à la modernité. Politique d’abord, par la revendication  d’une  citoyenneté pleine, accompagnée d’une moralisation de l’administration et des affaires et qui, partiellement, transcende les cadres de pensée régionalistes si prégnants en Algérie. Économique ensuite.

Mais si les uns ont le souci d’une juste redistribution, d’autres, animés du désir d’une accumulation privée plus libre, rejettent aussi le monopole sur la rente pétrolière, qu’ils soient capitalistes pro-occidentaux ou islamistes. Les uns et les autres expriment  inintentionnellement un individualisme en politique et dans les affaires contradictoire de la confiscation monopoliste. Le mouvement a, de ce fait, dès la fin février, débordé le cadre des appareils bien que, pour mobiliser des partisans, certains aient voulu lui donner une connotation régionaliste.

On a vu ainsi aussi bien des leaders d’opinion qualifier M. Bouteflika d’homme au service de l’Ouest qu’un « oligarque » financer en Kabylie des manifestations en faveur de son groupe ou encore des manœuvres de personnalités cherchant, à l’Est, à mobiliser l’ancien président-général Zeroual. De là des présomptions d’une revanche de l’Est et de la Kabylie contre un pouvoir dit inféodé à l’Ouest.

 En soulignant l’absence d’un donneur d’ordre consensuel ordonnant la répression, la neutralité des forces de l’ordre, traduisant la paralysie du pouvoir, a encouragé différentes ambitions. Saisissant cette opportunité, les différents groupes d’intérêt se sont activé pour obtenir un réaménagement des centres de décision.

Au premier chef, l’Armée, dont certains chefs avaient été malmenés par M. Bouteflika, et qui, après un moment d’attentisme, a voulu, avant que la main ne passe, reprendre son ascendant sur la présidence de la République. Des réapparitions étonnèrent, comme celle du général Toufik, qui semblait indiquer des tractations en faveur d’une unité de l’Armée, garantissant son monopole sur la rente et l’hégémonie collective des Anciens combattants.

Ainsi, l’ancien général-président Liamine Zeroual a confirmé que le général Toufik, ancien patrons des services de renseignements et faiseur de rois depuis 1991, l’avait contacté pour prendre part à une initiative politique. “Je tiens à informer, a-t-il dit, par devoir de vérité et de transparence, que j’ai reçu ce samedi 30 mars et à sa demande, le général de corps d’armée Mohamed Mediene qui m’a porté la proposition de présider une instance chargée de la conduite de la transition”, précisant que l’ex-patron du DRS lui a “confirmé que cette proposition avait été faite en accord avec Saïd Bouteflika, conseiller à la présidence de la République”. Les Anciens combattants sont donc à la manœuvre.

 Dès lors, les évènements se sont accélérés. Le « comité de gestion » militaire a donné l’image d’une Armée unie derrière son chef, l’Ancien combattant Gaïd Salah, et tranché en faveur du départ de M. Bouteflika, neutralisant ainsi son réseau de clientèle, sans pour autant donner satisfaction aux appétits et ambitions d’autres groupes d’intérêt.

Va-t-on vers un « collège » présidentiel à l’image du Haut Comité d’État institué en 1992, conciliant Armée, régions, affaires et islam ? 

Certes, les actions judiciaires entamées contre des clients de M. Bouteflika appartenant au Forum des chefs d’entreprises ont pu laisser croire que ce serait des capitalistes ayant acquis une surface internationale dans les pays occidentaux qui seraient derrière la manœuvre. Rien n’est moins sûr. Il existe toujours en période de paralysie du pouvoir central des fabrications de boucs émissaires ou des initiatives individuelles de fonctionnaires qui ne sont pas dictées par les appareils. Ceci n’a pas empêché la Chambre algérienne de commerce et d'industrie d’organiser le déplacement d'une délégation d'hommes d'affaires à Moscou pour participer à la 12e session du conseil d'affaires arabo-russe du 8 au 10 avril 2019.

Pour la génération des Anciens combattants, en voie d’extinction, l’arbitrage va être difficile à trouver : comment rester collectivement en place face à la montée des individualismes citoyens de la jeunesse ou matériels de ceux qui veulent accumuler dans le chacun pour soi ? S’accorderont-ils sur une provisoire présidence collective tout en préparant une succession dynastique collective masquée en poussant sur le devant de la scène un fils de martyr ? Tel d’ailleurs semble être le profil de personnalités émergentes issues de rangs protestataires et acceptables pour la population.

 Source : Le blog de ahmed henni

*Ahmed Henni est professeur d’université, ancien directeur général d’administration fiscale. Son dernier ouvrage paru est Le capitalisme de rente: De la société du travail industriel à la société des rentiers (L’Harmattan, 2012).

 

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