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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par André Gunthert, 24 décembre 2018

En contradiction avec l’approbation des gilets jaunes par une majorité de la population, la réaction des élites a trahi un fort mépris de classe, au point de retourner cette arme contre elles. Car le mépris de classe ne fonctionne comme instrument de sujétion qu’à la condition de rester invisible. A partir du moment où il est désigné comme tel, il perd tout pouvoir et devient une faute.

En 2012, un fameux rapport du think tank socialiste Terra Nova enterrait la lutte des classes. Un aveu qui signait la gentrification du PS, et qui témoignait d’une antipathie marquée pour les classes populaires, condamnées par leur refus du vote socio-démocrate et leur préférence pour le Front national. On ne trouvera sans doute pas de manifeste plus révélateur, dans la période récente, de la cécité politique des élites, ni de témoignage plus éloquent de leur abandon du peuple.

S’il faut rouvrir aujourd’hui ce piteux mémoire, c’est pour souligner à quel point sa lecture est structurée par le mépris de classe. Pour expliquer la crise qui touche les partis socio-démocrates, plutôt que d’incriminer leur ralliement aux dogmes de la mondialisation néolibérale, le rapport propose une analyse sociologique. C’est le peuple qui se serait éloigné de la gauche, alors que celle-ci a adopté depuis Mai 68 des valeurs de libéralisme culturel, incarnées par «la tolérance, l’ouverture aux différences, une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis». Bref, le populo, qui a le mauvais goût de voter à l’extrême-droite plutôt que pour les héros de la mondialisation heureuse, est ramené à la caricature d’un fascisme beauf, sexiste et homophobe, tandis que les chefs de file du parti sont invités à reconquérir les élites urbaines, jeunes, diplômées, féministes et antiracistes.

Estimant que «les stigmates attribués aux classes populaires doivent plus au racisme de classe qu’à l’enquête», le sociologue Gérard Mauger dénonce le caractère opportuniste de cette pseudo-analyse. Depuis le tournant de la rigueur de 1983, c’est en réalité l’abstention, plutôt que le vote d’extrême-droite, qui caractérise les oubliés de la croissance1.

Jean Quatremer est un journaliste vedette travaillant notamment au quotidien Libération

S’il est bien une notion que le mouvement des Gilets jaunes a fait apparaître sur la place publique, c’est celle de mépris de classe. Outil peu mobilisé en-dehors de la sociologie de gauche, ce caractère analysé en particulier par Bourdieu sous le nom de «racisme de classe» ou «classisme» décrit un mécanisme à la fois discret et tout à fait essentiel à la justification des privilèges, parce que basé sur des traits que l’analyse attribue à la construction sociale du capital culturel, mais qui passent volontiers pour des qualités innées, comme l’intelligence, le sens moral ou le bon goût.

Incarnant le retour de la lutte des classes, voire de la guerre des classes, selon l’expression chère à Monique et Michel Pinçon-Charlot, le mouvement des Gilets jaunes a suscité une réponse dont la violence constitue un témoignage accablant de l’accroissement des inégalités et de la gentrification des élites.

Par le biais des vidéos autoproduites ou par l’occupation des ronds-points, les Gilets jaunes ont d’abord imposé une présence physique manifestement ressentie comme intrusive par l’ensemble des médias et des classes aisées, qui y ont répondu par une avalanche d’insultes – beaufs, poujadistes, cocus, abrutis, extrémistes de droite – où l’on avait du mal à discerner la moindre trace d’intelligence.

Encore souligné par les confrontations organisées des plateaux télévisés, un tel unanimisme de la condamnation a fini par se voir. En contradiction avec l’approbation du mouvement par une large majorité de la population, le mépris de classe est apparu comme un comportement de disqualification grossier et comme une défense de classe des dominants. Or, le mépris de classe ne fonctionne comme instrument de sujétion qu’à la condition de rester invisible. A partir du moment où il est désigné comme tel, il perd tout pouvoir et devient au contraire un faux pas, car le mépris est une faute morale que rien ne peut justifier. Le retournement du mépris de classe, devenu arme de dénonciation de la domination par les dominés, est un levier habile, qui fait écho à l’état récent de la recherche en cultural studies, pour neutraliser l’adversaire.

1-Gérard Mauger, «Racisme de classe», Savoir/Agir, 2011/3, n° 17, p. 101-105.

Source : L'Image sociale

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