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Publié par Saoudi Abdelaziz

Saphia Arezki, historienne : « L’Armée algérienne n’est pas un bloc monolithique »

Par Nordine Azzouz, 10 décembre 2018

Saphia Arezki était hier à la libraire « L’Arbre à dires » à Sidi Yahia à Alger pour présenter son livre « De l’ALN à l’ANP, la construction de l’armée algérienne 1954-1991» publié cette année aux éditions Barzakh et répondre aux questions du public venu nombreux. Le débat organisé par notre confrère Saïd Djaafer* a permis à l’historienne de répondre à une série de questions sur les origines de l’armée algérienne durant la Guerre de libération (1954-1962) et les évolutions qu’elle a connues sous Boumediene puis sous Chadli jusqu’au seuil de la décennie noire… Entretien.


Reporters : Vous êtes sans doute la seule historienne à avoir consacré pour l’instant une étude aussi sérieuse sur l’Armée algérienne – un « sujet impossible », vous a-t-on dit dans le milieu de la recherche historique sur l’Algérie – et de publier aujourd’hui chez Barzakh la synthèse de ce travail. On sait comment vous y êtes entrée et quelle est la qualité de votre recherche, mais on ne sait pas comment vous en êtes sortie. Avec quel regard sur l’Armée algérienne avez-vous bouclé votre ouvrage ?

Saphia Arezki. Je sors de ce travail de recherche avec un regard très nuancé. Cette institution a une histoire extrêmement complexe et dense qui reste largement à explorer. Par exemple, avant de commencer, je ne me rendais pas compte que la formation était une question aussi cruciale. Les marins sont un cas assez emblématique, ils sont à peine dix à organiser la marine en 1962 et ils n’ont même pas trente ans, je trouve cela fascinant. Plus largement, je ressors de ce premier travail convaincue que l’Armée algérienne n’est pas un bloc monolithique. C’est pourquoi quand je lis parfois « les Généraux », cela m’agace. Il n’y a pas « des Généraux », il y a une multitude d’hommes (et aujourd’hui de femmes) avec des trajectoires de vie parfois similaires parfois pas. Bien sûr, ils ont de nombreux points communs, mais cela ne suffit pas à en faire un tout. Il y a des dissensions, des désaccords au sein de l’institution - qui sont toutefois très durs à appréhender.

Sachant que votre travail s’arrête à la période de 1991, ce regard a-t-il évolué depuis ?

Je ne suis pas sûre de saisir votre question…

Sur le sujet du livre en lui-même, le récit que vous faites de l’Armée algérienne fait voler beaucoup de mythes et met en avant l’histoire d’une institution dont la construction s’est faite aussi sur le tas, tâtonnante. N’est-ce pas ?

Oui, la construction de l’Armée s’est faite de manière empirique et tâtonnante dans un contexte de guerre qui, bien entendu, rendait cette tâche d’autant plus ardue. Une fois celle-ci terminée, il faut construire une armée avec les « moyens du bord » et c’est ce que Boumediène et ceux qui sont proches de lui vont s’atteler à réaliser.

Vous évoquez la difficulté d’avoir travaillé sur un sujet où il vous était difficile de trouver des archives, notamment sur la période Chadli. Mais vous l’avez tout de même «dégonflé» ce sujet, comme le dit l’historienne Malika Rahal dans la préface de votre livre. Comment y êtes-vous parvenue ? Vous citez des témoins anonymes. Vous ont-ils beaucoup aidée dans votre recherche ?

J’ai beaucoup attendu avant de réaliser des entretiens. Je voulais bien maîtriser mon sujet et, de plus, comme je l’explique dans l’avant-propos, ceux-ci me paraissaient inatteignables. J’ai donc attendu d’avoir lu et dépouillé un certain nombre d’archives avant de partir en quête de témoignages. Ils ont été extrêmement importants. Ils m’ont permis de croiser mes sources, d’avoir parfois des éclaircissements sur des points très factuels, mais surtout, ils donnaient de la chair à mon sujet. Ces hommes n’étaient plus simplement des noms que je retrouvais dans les archives, ils avaient une vie qu’ils me racontaient. Les maquis, les formations à l’étranger, l’indépendance, etc., tous ces évènements prenaient corps. Les entretiens étaient également nécessaires pour mieux saisir les tensions qui parcourent cette institution et, même s’ils n’évoquent jamais de conflits ouverts, on sent parfois poindre des points de dissensions, il faut alors savoir lire entre les lignes. Enfin, certains m’ont aussi montré leurs photographies personnelles dont j’ai reproduit une partie à la fin de l’ouvrage.

Comment expliquer la sécheresse particulière des archives durant la période Chadli ?

En ce qui concerne les archives françaises cela est lié aux délais de communication des archives publiques. Les rapports de l’attaché militaire français, en poste à Alger, ne sont pas accessibles pour cette période, pas plus que ceux de l’attaché militaire français de Buenos Aires ou de Pékin. C’est une question de loi. Pour les archives algériennes, les inventaires relatifs aux questions militaires ne sont pas disponibles pour la période post-1962. Tout au moins lorsque je m’y suis rendue pour la dernière fois en 2015 ou 2016 mais cela m’étonnerait que ça ait changé. D’ailleurs, je ne sais même pas si ces inventaires existent. Ainsi, je n’ai aucune idée des fonds que possèdent les archives nationales. Toutefois, grâce aux entretiens, je sais que de nombreux rapports étaient écrits, que ce soit dans les régions militaires ou à la direction centrale. Des rapports hebdomadaires, mensuels, trimestriels, etc. J’espère qu’un jour, ces archives s’ouvriront afin de pouvoir approfondir davantage les recherches sur cette institution. J’aimerai, par exemple, beaucoup voir les documents qui concernent la participation de l’Algérie aux guerres de 1967 et 1973 ou encore le soutien aux mouvements indépendantistes angolais et mozambicains en lutte contre le Portugal.

Pour revenir à votre question sur Chadli et sur la sécheresse des sources, il est clair que cette période est très compliquée à appréhender et qu’elle laisse des souvenirs contrastés à ceux qui l’ont vécue. C’est la décennie qui précède la décennie noire et beaucoup font un lien direct entre les deux ; de ce fait, il est plus compliqué dans les entretiens de parler de cette période que de la guerre d’Indépendance. Comme si la mémoire était inversement proportionnelle au temps qui passe. Enfin, en ce qui concerne les acteurs de cette période, très peu l’évoquent dans leurs mémoires ; beaucoup se limitent à la guerre, voire aux premières années qui suivent l’Indépendance. Enfin, on attend toujours le tome 2 des Mémoires du principal intéressé, Chadli Bendjedid… Les sources sont donc beaucoup plus limitées pour écrire l’histoire de l’Armée durant les années 1980.

A suivre le parcours que vous tracez de certains officiers et hauts officiers de l’ANP, on n’est pas surpris par la filiation ALN-ANP, puisque beaucoup d’entre eux ont fait la guerre d’Indépendance. En revanche, on est stupéfait par les alliances familiales que beaucoup d’entre eux ont tissées au cours de leurs carrières, par le mariage notamment. Logique de caste ? Est-ce que cet aspect a agi sur le fonctionnement même de l’armée et sur celui des carrières des officiers ?

Pour répondre de manière précise à votre question, il aurait fallu que je poursuive mes recherches après 1991. La seule chose que je peux vous dire, c’est que cela n’a rien d’original. La reproduction des élites est un phénomène que l’on retrouve partout à travers le monde et beaucoup de sociologues ont travaillé et travaillent sur cette question. On peut citer ici les travaux bien connus du sociologue Pierre Bourdieu et son livre « La noblesse d’Etat », paru en 1989. Dans l’Armée française, vous retrouvez également des lignées de militaires et je suppose que c’est le cas dans la plupart des armées.

Pour revenir au mythe, s’il y en a qui avait la peau dure jusqu’à récemment, c’était celui du « BTS » qui faisait croire que les chefs de l’Armée algérienne étaient tous originaires de Batna, Tébessa et Souk-Ahras. Dans la réalité, il n’en est rien, dites-vous…

J’ai retracé la carrière de presque deux cents officiers et identifié le lieu de naissance de 121. Je montre dans mon travail qu’il est vrai que l’Est est surreprésenté, mais de nombreux facteurs l’expliquent et, particulièrement, la démographie et l’histoire du mouvement national et de la guerre. J’avais moi-même entendu parler et lu de nombreuses choses au sujet de ce BTS, j’ai donc voulu voir ce qu’il en était en réalité. En plaçant les lieux de naissance sur une carte j’ai constaté que la zone située entre les villes de Batna, Tébessa et Souk-Ahras ne constituait pas un vivier de recrutement.

Dans votre livre, il est naturellement question de Houari Boumediène et de son empreinte sur l’Armée algérienne. Pour certains, il est le véritable créateur et architecte de l’ANP. Partagez-vous cet avis ?

S’il n’est pas à l’origine de la création de l’armée, il est clair que c’est sous son impulsion que les troupes de l’ALN sont réorganisées aux frontières, troupes qui constitueront ensuite le noyau de l’armée indépendante. Il commence son travail de réorganisation à la frontière marocaine, alors qu’il est à la tête du COM (Comité opérationnel militaire) Ouest à partir de 1958, puis à la frontière tunisienne à partir de 1960 lorsqu’il est nommé à la tête de l’état-major général. C’est à partir de là que les forces militaires se structurent véritablement sur le modèle d’une armée classique. Il crée des bataillons, met en place des bureaux d’état-major, etc. En ce sens, on peut dire qu’il est l’architecte de l’armée. Il poursuit ensuite son travail après 1962 en organisant l’ANP dans un savant dosage entre les profils de militaires à sa disposition : maquisards, jeunes de retour de formation à l’étranger (Moyen-Orient, Chine, URSS) et anciens de l’Armée française. C’est lui qui crée cet équilibre.
En ce qui concerne la naissance de l’ANP, pour moi, elle naît en 1957-1958, à partir du moment où l’on voit apparaître une politique militaire à long terme qui dépasse le strict cadre de la lutte pour l’indépendance et qui se traduit par l’envoi à l’étranger de jeunes en formation pour des longues durées. On forme des marins, des aviateurs alors que l’ALN ne dispose bien sûr pas de ces armes. On forme ces hommes pour après. Pour qu’une fois l’indépendance acquise, des Algériens soient capables d’organiser l’armée. Si je ne suis pas parvenue à trouver qui exactement a lancé cette politique de formation, l’initiative revient a priori à Boussouf, Krim, Bentobal et Ouamrane.

Qu’est-ce qui a fondamentalement changé après sa mort selon vous ?

Après la mort de Boumediène, on constate un certain nombre de changements au sommet de l’armée. Des officiers sont évincés et d’autres les remplacent. Une fois encore, le fait d’observer un renouvellement de l’élite lors d’un changement à la tête de l’Etat n’est pas original d’un point de vue sociologique. La politique de formation et de professionnalisation de l’armée se poursuit et commence à porter ses fruits. Je ne crois pas que l’on puisse parler de changement fondamental. Il y a une évolution. De nouveaux grades sont créés, de nouveaux commandements, etc.

Source : Reporters-dz

*Lire l'article de Saïd Djaafer : Saphia Arezki raconte l’armée algérienne comme on ne l’a jamais fait

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