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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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« Le pays est sale » est une des rengaines les plus répétées du catalogue des plaintes que l’on émet contre l’état du pays. Depuis quelques mois, des initiatives individuelles, citoyennes viennent changer quelque peu le paysage, à la fois physiquement et symboliquement. Des initiatives qui posent à travers des actes la question de la responsabilité individuelle et collective.

Par Malek Lakhal, 26 décembre 2018

Les déchets qui jonchent les rues, les champs, les bordures de routes, ou encore les plages de Tunisie font l’objet d’une préoccupation permanente des habitants. « Le pays est sale » est une des rengaines les plus répétées du catalogue des plaintes que l’on émet contre l’état du pays. Pour certains, il le serait même devenu encore plus avec la révolution.

Bien souvent, après avoir fait ce constat on cherchera à identifier des responsables, une entité à accuser de l’état déplorable de nos lieux de vie. Certains dirigeront leurs doigts vers l’Etat et les municipalités, d’autres les pointeront vers les individus, accusant ce que l’on se plait à appeler « la mentalité » des Tunisiens. Tunisiens qui seraient, globalement et sans distinction aucune, des gens « irresponsables », du fait de quelque chose – impossible de viser la précision avec une telle notion – qu’on localise dans un système mental commun aux habitants de ce pays.

Depuis quelques mois pourtant, des initiatives individuelles, citoyennes viennent changer quelque peu le paysage, à la fois physiquement et symboliquement. Des initiatives qui posent à travers des actes la question de la responsabilité individuelle et collective.

L’initiative individuelle, c’est contagieux !

Depuis le mois d’août, Noureddine Tahri sort une fois par semaine ramasser les déchets dans son quartier à la Manouba. « Cela fait des années que je ramasse les déchets quand je vais à la plage. En voyant l’initiative de Oussama Houij, j’ai décidé que je ferais la même chose dans mon quartier », se rappelle Tahri. Houij, qui était déjà à l’origine de la campagne Zabaltuna, s’est fait connaitre cet été, en se donnant pour objectif de ramasser les déchets sur les plages, le long de 300 km de côtes tunisiennes. L’initiative a été médiatisée et a rencontré un certain écho. Si bien que tous les samedis depuis 16 semaines, Tahri, seul ou parfois aidé par des voisins, nettoie les trottoirs de son quartier et prend des photos avant-après qu’il poste sur les réseaux sociaux.

« La propreté c’est une question de responsabilité. On ne peut pas se contenter de se dire que de toute façon, les autres ne font rien, donc, je n’ai rien à faire non plus », argue-t-il. Si les trottoirs nettoyés ne restent propres qu’une à deux journées, Tahri a pu constater quelques résultats encourageants :

« Il y avait un trottoir à la Manouba, qui était jonché de saletés et de mauvaises herbes et que personne n’empruntait. J’ai remarqué que depuis qu’il a été nettoyé, des passants se sont mis à s’en servir. Ce genre de petits détails me poussent à continuer ».

En quelques mois de ramassage, il est même devenu capable de cartographier quel type d’ordures seront dans tel endroit : « Par exemple, j’ai remarqué que le périmètre autour des épiciers ou d’un glacier sera jonché d’emballages de biscuits ou de sucrerie. Parfois, je croise des éboueurs et je vous assure qu’ils sont en mesure de dire si un déchet a été jeté là ou déplacé depuis un autre endroit. Leur savoir est très impressionnant et totalement sous-estimé ».

Rattraper le déficit de l’Etat

Cette initiative, tout comme celle d’Oussama Houij, vient interpeller par des actes, citoyens et autorités sur leurs responsabilités respectives, sur ce qu’ils sont en mesure de faire. « Il m’arrive de me disputer avec les gens quand je les vois jeter des détritus par terre. Les gens ne se sentent pas coupables de quelque chose quand ils jettent par terre, c’est comme s’ils n’étaient pas là », explique Tahri qui espère pouvoir mobiliser un plus large groupe autour de lui : « L’idée serait de nous réunir régulièrement dans un endroit et de le nettoyer de fond en comble, pour montrer que c’est possible et que c’est mieux, aussi ». Du côté de l’Etat, au-delà de l’absence de sanctions, il remarque « un manque de stratégie et de volonté en matière de propreté. Au niveau des municipalités, même si la volonté peut être là, il y a un manque de qualification flagrant, qui fait qu’avec que les moyens mis en œuvre pour la propreté, on obtient des résultats peu visibles. Je pense qu’avec ces mêmes moyens voire moins, si on recourait à des experts capables de mettre en place une stratégie efficace, on pourrait en faire beaucoup plus ».

Si de manière générale, dès qu’il est question d’environnement, la responsabilité des individus est mise en avant, mobilisée, au détriment de celles des entreprises ou des Etats[1], il n’est pas difficile dans le cas présent de pointer du doigt les manquements de l’Etat en la matière. Il n’est pas besoin d’être un expert pour observer par exemple, la manière dont les poubelles sont placées de manière sporadique et non systématique dans les rues, ou encore, la manière dont l’usage des bouteilles en verre et de la consigne n’est pas encouragé, alors que les canettes et les bouteilles en plastique prolifèrent.

Si elles font de belles histoires à raconter dans les médias, pour, éventuellement, avoir un impact en matière de « sensibilisation » sur le public, les initiatives individuelles ne peuvent à elles seules faire évoluer une situation dont les ramifications sont nombreuses et profondes.

NOTES

[1] Voir à ce propos, le passage de la bouteille en verre à la canette qu’analyse Grégoire Chamayou dans son dernier ouvrage, La Société Ingouvernable (2018, Editions La Fabrique). On serait d’après lui passé d’une responsabilité pesant sur l’entreprise (coût de la collecte des bouteilles et de leur nettoyage) à une responsabilité pesant sur l’individu (tri sélectif)

Source : Nawaat

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