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Publié par Saoudi Abdelaziz

«Oubliée anonyme», Fatiha raconte la manifestation du 11 décembre 1960, au Clos Salembier

Fatiha A. est née le 28 janvier 1944. Elle avait 16 ans le 11 décembre 1960. « Je suis allée à l'école indigène des filles de la Casbah, rue Marengo puis à l'école de couture de Micheline, avenue Pasteur », débute-t-elle. « C’est par le bouche à oreilles dans le quartier du Clos Salembier que j’ai entendu parler des manifestations et c’est ici que j’ai commencé la révolution.

Le 10 décembre, on a dormi dehors. Il y avait des femmes dès le début. Elles transportaient aussi la nourriture et les médicaments même hors d’Alger », dit-elle en citant des noms d’amies et soeurs de lutte. Qu’est-ce qui a poussé la jeune fille à prendre part au soulèvement ? « J'ai manifesté pour l'indépendance et pour vivre », dit-elle simplement. Comment ont réagi ses proches ? « On avait des amis français mais on vivait avec des musulmans. Eux – les Français – avaient tout », elle croit alors en « la puissance de l’indépendance » pour une meilleure existence.

Ses parents lui permettent de sortir. « Mon père, né dans la Casbah, était impliqué en politique. Mes parents nous racontaient leur vécu et mon père se tenait informé grâce à la radio. Notre maison était un dépôt d'armes. » Les voisins permettent eux aussi à leurs enfants de manifester : « même ceux qui ne faisaient pas la révolution sont sortis le 11 décembre 1960 ! »

Elle raconte en détails et avec passion les rassemblements « qui ont duré trois jours » : « Je portais un chemisier, une jupe, pas de voile », précise-t-elle en agitant le long foulard beige fleuri qu’elle porte. « Des femmes faisaient des youyous. Ceux qui les entendaient descendaient. On tournait dans le quartier et criait "Vive l'Algérie musulmane !" Il y avait beaucoup de soldats, ils tiraient sur nous. Il y a eu des morts... A cette époque, les femmes pouvaient assister aux enterrements. »

N’a-t-elle pas eu peur de mourir ? « Quand tu as peur, tu ne fais rien », répond-elle avec assurance devant sa petite fille qui l’écoute religieusement, assise sur les genoux du fils de la résistante. Puis Fatiha s’est mariée, avec un résistant, a eu des enfants et a dû rester à la maison. Elle n’ose pas en dire plus devant sa famille mais lève ses épaules dans un long soupir, laissant penser que ce n’est pas ce à quoi elle aspirait.

Fatiha A. a aussi été marquée par le sort d’une autre femme : la mère de son mari. « Jusqu’à son dernier jour elle a pleuré la mort de Tahar, son fils tombé martyr. Il a été torturé lors de la bataille d’Alger et des années plus tard, on lui apporté son pantalon tâché de sang. Ma belle-mère parlait tout le temps de lui », décrit-elle.

Quel est son meilleur souvenir des luttes menées ? « L’indépendance » arrachée par le peuple algérien en 1962 », lâche-t-elle sans hésitation. Et elle le rappelle : de nombreuses femmes y ont pris part.

L’historienne Ouarda Ouanassa Tenghour de l’Université de Constantine travaille justement sur leur rôle « pour donner plus de visibilité aux oubliées anonymes », indique-t-elle à Terriennes TV5 Monde. Elle confirme qu’ « il y avait beaucoup de jeunes femmes » dans les rues d’Alger et des autres villes en décembre 1960. « Elles ont arpenté les rues, couru, il fallait avoir de solides jambes ! »

Ce qui a été fantastique, c’est cette présence de femmes, voilées ou non. Il faut s'imaginer ce qu'est l’Algérie des années 1950-1960 : franchir le seuil de la maison pour une cause politique, c'est vraiment révolutionnaire.
 

Témoignage recueilli par Warda Mohamed, extrait de son article intitulé : Manifestations du 11 décembre 1960 : les femmes oubliées de la lutte anti-coloniale en Algérie.

Texte intégral : Orient XXI

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