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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Leyla Dakhli, historienne tunisienne spécialiste de l’histoire intellectuelle et sociale du monde arabe, a récemment écrit une recension de l’ouvrage « Tunisia : An Arab Anomaly » de Safwan Masri, dans laquelle elle revient longuement sur l’usage politique qui est fait de la notion d’ « exception tunisienne » par ce dernier. A l’occasion d’un colloque à Tunis, nous l’avons rencontrée pour revenir sur cette notion et ses implications ainsi que sur les parcours professionnels du personnel politique qui la porte aujourd’hui.

Par Malek Lakhal, 10 décembre 2018. Nawaat.

Nawaat : La notion d’ « exception tunisienne », elle est mobilisée par qui et pour quoi ?

Leyla Dakhli : Pour répondre à cette question, il faut distinguer trois niveaux différents, bien que dans le contexte actuel, ils soient liés les uns aux autres. L’exception tunisienne vue par les Tunisiens, d’une part, soit un discours identitaire que je qualifierais de « Tunisian pride » qui par exemple, consiste à célébrer la Tunisie comme « premier pays qui… ». C’est une ancienne problématique généralement sympathique qui tourne autour de l’idée de qu’il se passe des choses dans ce petit pays isolé. Il y a par ailleurs la manière dont cette exception a été utilisée par Bourguiba et Ben Ali, notamment vers les étrangers.

Ce que fait Safwan Masri, avec son livre Tunisia : An Arab Anomaly, c’est qu’il ramasse tout ça pour l’utiliser à un autre niveau, dans un autre contexte. Contexte qui est déjà préparé sur le terrain par l’idée que la Tunisie est un pays étrange au sein du monde arabe. C’est ainsi qu’il arrive avec sa question « Pourquoi la Tunisie ? ». Et c’est là que la distinction entre les niveaux est importante parce que ce ne sont pas les mêmes intentions derrières. Les banalités de la Tunisian Pride, elles n’ont pas vraiment d’intention, on peut dire que cette idée que la Tunisie est le « premier pays à » inclut l’idée que les autres pays vont suivre, que c’est exportable.

Mais justement, le discours de Masri, sa conclusion, c’est que ça ne sera pas exportable, qu’il n’y a pas d’expérience comparable et que ça restera toujours une anomalie, et qu’il ne se passera jamais rien dans les autres pays.

 

Au fond, à quoi sert cet ouvrage ?

Il y a plusieurs grilles de lecture pour répondre à cette question. Ce bouquin, il arrive quand ? Comment ? Qui l’écrit ? L’auteur, en l’occurrence, n’est pas un universitaire, en tout cas pas un spécialiste, il est dans l’entreprenariat de l’université de Columbia, il est Jordanien. Tous ces indices disent des choses, même si on ne peut pas en tirer des conclusions mécaniques.

Mais il y a quand même des choses qui peuvent être mises côtes à côtes. D’abord, le fait qu’il vient lui-même d’un autre pays arabe dans lequel il y a eu des contestations qui ont pris fin. L’arrière-plan implicite de tout le livre, c’est qu’il parle du point de vue d’une élite arabe qui regarde les transformations de la région.

L’autre versant, c’est que ce livre accompagne une stratégie d’installation dans la région des universités américaines notamment Columbia [qui a ouvert un Tunis Global Center]. Il s’agit de dire à l’adresse des Américains : c’est un pays dans lequel on peut aller faire des choses, qui n’est pas comme les autres. Il tente de convaincre.

Mais il y a un autre message, à l’adresse des arabes. Et c’est le plus frappant je pense. Il dit à ces derniers : « Dans l’état actuel des choses, ça ne marchera jamais ailleurs qu’en Tunisie. Mais voilà ce que vous pouvez faire pour travailler à l’amélioration des conditions d’accession à la démocratie tout en maintenant vos systèmes autoritaires ». C’est vraiment un manuel à usage des dirigeants arabes pour libéraliser sans faire tomber leurs régimes. Il leur conseille de faire comme Bourguiba qui est la figure centrale du livre, du moins le premier Bourguiba, qu’on associe aux femmes et à l’éducation. A ce titre, il est important de remarquer que Ben Ali n’existe quasiment pas dans ce livre.

 

Comment se fait-il que la recette de « l’exception tunisienne » marche si bien ?

C’est facile. C’est parce qu’elle arrange tout le monde, tout ceux qui veulent maintenir l’ordre partout. Elle est l’exact inverse de la fameuse « contagion ». En 2011, on a eu le temps de la contagion, avec cette espèce de maladie qui démarre de la Tunisie et qui s’étend. Et là on a l’exact inverse, c’est-à-dire quelque chose de bien circonscrit.

A l’échelle arabe, on n’a le choix qu’entre deux choses pour les gens qui font de la géopolitique : soit ça, soit « de toute façon, la démocratie c’est le chaos vous allez voir, vous allez vous libaniser ». Les Libanais disent beaucoup ça d’ailleurs : « Vous allez devenir comme nous. La démocratie chez les arabes, c’est clientélisme et corruption ».

 

Pourquoi des pays comme le Maroc, le Liban ou la Tunisie se proclament tous « exception » ?

Disons que c’est le contrepoint de l’idéologie nationaliste arabe nassérienne, l’idée selon laquelle il y a un quelque chose qui s’appelle la nation arabe, et qu’elle a un avenir politique. Le Maroc a une histoire un peu à part, puisqu’il ne faisait pas partie de l’empire ottoman, il a donc une spécificité plus longue. Le Mont Liban et la Tunisie, de manière beaucoup plus auto-construite, ont cherché à conserver une place dans cet ensemble, sans pour autant adhérer à la fiction idéologique emmenée par Nasser et consorts. Tous les autres régimes, y compris des régimes comme celui de Kadhafi, ont capitalisé là-dessus : Nationalisme arabe, soutien à la Palestine, enrégimentement des partis Baath. Leur socle populaire et leur légitimité tenait à ça.

Le Liban et la Tunisie ont choisi une autre approche, le Liban en partie du fait de l’histoire du consensus national fondé sur l’équilibre chrétiens-musulmans, la Tunisie du fait de son choix atlantiste durant la Guerre Froide, avec un parti-pris pro-occidental de Bourguiba qui s’est poursuivi voire accentué sous Ben Ali. Un tel positionnement allant à l’encontre des fraternités arabes naturelles, du moins en ce qui concerne la Palestine, il a fallu construire une voie à soi, une voie spécifique, tournant autour de l’idée qu’on n’est « pas trop arabes ».

 

A leurs yeux, pourquoi c’est mal d’ « être arabe » ?

A mon sens, il s’agit d’un quiproquo ou d’un malentendu à l’origine lié à l’opposition entre ce que j’appelle deux « puretés », une pureté arabe et une pureté occidentale. Dans mon travail, j’ai cherché à explorer cette question à travers les langues. Même si ça peut se voir ailleurs, les langues restent un bon exemple.

En Tunisie, on a, ou bien l’arabe, ou bien le français, mais on n’a pas le tunisien arabe. Seulement dans les pays du Machrek, il est assez évident pour eux qu’il y a leur langue parlée à eux et l’arabe. En Tunisie, il y a l’assignation à la pureté d’une identité lointaine, compliquée, inaccessible voire idéale. On ne parvient pas à naturaliser la langue comme quelque chose que l’on peut transformer, qui peut devenir bâtarde tout en restant arabe.

Donc, je crois que ce n’est pas que c’est « mal » d’être arabe, c’est surtout que, c’est dur, c’est loin et c’est inaccessible. On est face à une pureté vénérée mais impossible à assimiler. Si bien que ça finit par devenir, pour s’en débarrasser, quelque chose de « mal ». A mon sens, ceux qui affirment ne pas être arabes, ils le disent avec dépit, dans un mélange d’attraction et de répulsion parce qu’aujourd’hui, être arabe c’est être dans le chaos. On est donc tenté de vouloir se séparer de ce qui se passe ailleurs, qui se passerait « parce que ce sont des Arabes », comme semble le dire Masri. Pureté qu’on vénère mais qu’on n’assimile pas.

Pour revenir à ce que vous évoquiez lors de votre intervention au colloque, je voulais vous demander plus de précisions sur les évolutions connues par les élites gouvernementales depuis 2011 ?

J’ai écrit un article à ce sujet à l’époque. Et en fait, en regardant les CV des ministres des différents gouvernements de transition, on voit le passage, de manière globale, d’une élite issue de la fonction publique à une élite issue du privé. L’élite gouvernementale pré-révolution, c’était des gens qui allaient faire leurs études à l’étranger en France généralement, ou dans des pays arabes et qui revenaient servir l’Etat.

Par la suite, à l’exception du premier gouvernement de transition qui comportait des profils d’opposants politiques très particuliers, ceux qui sont arrivés au pouvoir après 2011, c’était des gens, qui travaillent dans des boites, des banques etc. Leurs itinéraires internationaux étaient plus diversifiés, via soit des multinationales, des organisations internationales ou des ONG internationales, c’est assez frappant. Par la suite, il y a eu le cas particulier des ministres issus d’Ennahdha, qui n’ont pas les mêmes parcours vu les embuches qu’ils ont rencontré dans leur trajectoire.

Mais de manière générale depuis 2011, l’élite puise dans un nouveau réservoir, ceux qu’on appelle les « compétences » ou les « technocrates » qui en réalité ne le sont pas du tout, si l’on se réfère à la définition du mot puisqu’ils ne sont pas issus de l’administration publique.

On observe donc le recours à une expertise qui n’est pas vraiment externe car ce sont des Tunisiens, mais qui est importée. Importée d’un système déjà introduit dans la gouvernementalité tunisienne depuis les années 80, et qui est lié au système de conditionnalité du Fonds Monétaire International (FMI).

Dès lors, mon problème n’est pas que l’on suive les conditionnalités du FMI à marche forcée, mais que l’on importe au sein de l’Etat des compétences à même de les naturaliser.

 

Les élites gouvernementales donnent l’impression de s’adresser à l’étranger en priorité et de leur servir un langage bien particulier, partagez-vous cette impression ?

Je suis d’accord, mais il faut dire d’abord, que ce n’est pas nouveau. C’était déjà le cas sous Ben Ali qui ne s’adressait pas aux Tunisiens et se contentait de les mater par la peur. Maintenant, la situation est paradoxale, il y a discours à destination des étrangers, très, très fort. On le voit à la manière dont les textes de loi passent par un circuit au sein des médias étrangers voire parfois les parlements étrangers, cela permet de décaler les discussions. Mais il y a avec ça, une adresse au peuple, qui, elle, est très hystérisée et que j’essaye de comprendre. D’un côté, les questions de gouvernementalité et la novlangue qui leur est associée, sont adressées à l’internationale, pour donner des gages, pour continuer à être financé.

De l’autre, on fixe comme échelle de la discussion la question de l’identité ou celle de la morale. Tout devient identitaire avec la focalisation sur les islamistes. Ou alors tout devient moral avec la focalisation sur la corruption et le clientélisme.

Le débat sur les inondations à Nabeul est intéressant à cet égard, puisque le débat a été décalé de la question des infrastructures, de leur efficacité ou non à une question métapolitique de corruption. Résultat : on ne fait pas politique concrète. La preuve en est que le mot « politique » c’est devenu un mot négatif, comme au Liban. Si bien qu’en tant que citoyens on peut plus avoir recours à la politique comme arbitrage, on est déjà, y compris à l’échelle locale, dans des jugements de valeur morale et/ou dans des questions d’identités politiques prédéfinies entre islamistes et modernistes. L’articulation de ces deux pans du discours est très peu claire : et elle soulève une vraie question : Où est passée la politique ?

Source : Nawaat-Tunisia

 

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