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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Par Kerchouche Dalila, le 24 août 1995

«Va-t-en, et ne frappe pas!» pleure une vieille chanson, prière de l'Algérienne qui défie toutes les guerres. Mais peut-on encore chanter dans ce pays qui tue ses enfants tant ils lui font peur?

«Les veuves ont les joues lisses et des rides à l'âme», écrit Salima Ghezali, 37 ans, directrice de la publication et éditorialiste de «La Nation». L'hebdomadaire francophone le plus important du pays, qui reste, grâce à elle, un bastion de courage dans cette violence sans visage, un îlot de lucidité dans ce tourbillon de folie, l'ultime référence morale de cette guerre truquée.

Féministe, syndicaliste et journaliste, Salima vit au coeur de ce drame algérien qui nourrit sa colère, mais la tient éloignée des affrontements: «Choisir son camp, c'est simplement choisir ses victimes», déclarait-elle, en octobre 1993. Alors que, par un étrange paradoxe, personne n'est plus engagé qu'elle. «Je ne veux pas avoir d'ennemis, mais je revendique tous les adversaires possibles et imaginables», dit-elle. Comme la majorité des Algériens, prise entre l'enclume et le marteau, elle est certaine qu'il n'existe pas d'issue sans dialogue.

Après avoir fondé «Nyssa» («Femmes»), un magazine féminin et féministe - une gageure dans un pays où le Code de la famille dépouille les femmes de tout droit - elle entre à «la Nation» en décembre 1993. D'abord éditorialiste, elle est promue rédactrice en chef l'année suivante. «Vigilante, Salima incarne pour nous la ligne de la raison. Elle est aussi notre petite fourmi qui ne fait pas de bruit», commente Lyes Akel, 42 ans, journaliste. «C'est notre pote», ajoute-t-il, partagé entre distance respectueuse et chaleur orientale. Les lettres de lecteurs abondent. Vieux et jeunes se rendent à la rédaction et confient: «Sans vous, on se sentirait étranger dans notre pays.» L'exemple, en Algérie, vient donc d'une femme.

Cette fille d'un maçon analphabète de Bouïra connaît le petit peuple par coeur. Celui du village côtier d'Aïn-Taya, où elle a grandi, comme celui des terres sèches de Khmeïs el-Kechna, où qui n'est pas natif du lieu n'est jamais accepté. De 1983 à 1990, cette femme non voilée a enseigné le français dans un lycée, à 35 kilomètres d'Alger, au coeur d'un fief intégriste. Mais, au-delà des apparences frustes et machistes des paysans, elle a su déceler «un fort désir de reconnaissance, celui d'être identifié comme semblable». Ce qui lui a valu d'être élue à la tête du syndicat du lycée, par des «misogynes obscurantistes». Elle aime dire: «Il m'est arrivé souvent de me sentir plus forte que les hommes.»

Cette petite brune aux yeux malicieux fait preuve d'un courage impressionnant. Au point, en 1989, de foncer dans une manifestation intégriste, pour y distribuer, au nez et à la barbe du service d'ordre, un texte qu'elle a écrit: «Halte aux mensonges des prêcheurs de la haine!» Au milieu des filles en hijab, elle a passé des heures à polémiquer et à débattre.

Salima a de qui tenir: son arrière- grand-mère, une poétesse, montait à cheval et tirait au fusil. Veuve à 22 ans, elle s'était battue contre des cousins venus lui voler ses chevaux et l'exproprier de son domaine. «La terre, c'est le seul espace de légitimité que nous ayons pour mourir à défaut de vivre, commente Salima. Si une femme a pu faire ça à l'époque, je ne vais pas m'en laisser imposer par des dirigeants qui, aujourd'hui, sillonnent le monde pour tenter de le rallier à leurs intérêts, contre leur propre peuple. Et qui font passer leur société pour une accoucheuse de monstres.»

Où trouver la force d'écrire, «quand des jeunes de 15 ans meurent dans les ratissages effectués par les services de sécurité dont disposent des despotes qui ne savent même pas, la veille, ce qu'ils vont faire le lendemain»?

Le regard des générations futures, le jugement de l'Histoire, et la culpabilité de ne pas écrire et résister l'effraient plus que les menaces qui l'ont contrainte à quitter sa maison, en janvier 1994, et à se séparer de ses deux filles. Elle ne dort jamais au même endroit, récite souvent la «Fatiha», première sourate du Coran - elle est arabe et musulmane, toute sa fierté - pour chasser mauvais rêves et cauchemars. Et rejette les regards apitoyés des Occidentaux à son passage et leurs «mon Dieu, la pauvre!», qu'elle trouve bien hypocrites.

Trois ans ont passé depuis ce jour où le visage d'un homme, aplati contre la vitre d'un bus bondé, l'a si fortement ébranlée. «Il pleurait, s'écrasait davantage la figure pour cacher ses larmes. Pour moi, il incarnait toutes les victimes d'une politique abstraite qui oublie les souffrances quotidiennes.»

Salima, malgré ses éditoriaux combattant violence et désinformation, de tout bord, est toujours vivante. Chaque jour, elle en remercie le ciel. Et se remet à son ouvrage de dignité.

Source: L'Express

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