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Publié par Saoudi Abdelaziz

Arezki Metref, journaliste, écrivain. Photo DR

Arezki Metref, journaliste, écrivain. Photo DR

"Mais dans quelle mesure est-on aujourd’hui dans une problématique chimiquement pure de liberté de la presse, dans les affaires qui sont en cours?
C’est toute la difficulté".

 

Par Arezki Metref, 11 novembre 2018

 

Quand un journaliste se fait assassiner ou se fait emprisonner, il faut d'abord dénoncer la méthode par laquelle on le fait taire avant de s'attacher, et c'est légitime, à comprendre qui il est et les raisons, autant qu'on puisse les élucider, pour lesquelles le système, auquel il a pu appartenir ou pas, se retourne contre lui.

 

Quelles que soient les manœuvres réelles ou supposées de la victime, tuer ou embastiller un journaliste en raison de son métier, c'est attenter à la liberté de la presse qui n'est nulle part une offrande régalienne des pouvoirs en place mais une conquête parfois de longue main de la société. Après, évidemment, on est en droit d’affiner l'analyse pour savoir qui sont les victimes et dans quels cercles vicieux elles sont prises ou elles ont évolué de plein gré.
Ça, c’est le principe général. Mais dans le détail, c’est plus compliqué. Et il faut dire simplement les choses, ça reste encore le meilleure moyen de comprendre soi-même ce qui se passe.

 

Car, parfois, c’est du cirage intégral. On ne capte que dalle. Ces dernières années, on a assisté, à travers le monde, mais surtout chez nous, à l’émergence de médias et de journalistes nés dans les méandres de la confusion, de la collusion entre presse, milieux de l’argent pas très net et des affaires louches, milieux policiers et politiques. Tout cela forme un magma difficile à cerner, comprendre, lire, déchiffrer.
 

L’ascension d’un nouveau type de médias, et même d’un nouveau type de journaliste, démerdard en diable et dévoré d’ambition, franchissant toutes les limites sans vergogne, s’est réalisée dans les décombres de la décennie noire marquée aussi, et cela il ne faut jamais l’oublier, par le sacrifice suprême de 100 journalistes. Ils ont donné leur vie pour une liberté de la presse exercée dans la dignité.
 

La nouvelle configuration de la presse s’est amplifiée à partir de 2011 et des mouvements et revendications qui ont accompagné les printemps dits arabes. La vague a reflué mais elle nous laisse de sacrés cailloux dans la chaussure.
 

La tolérance à géométrie variable accordée à ces télés privées interlopes qu’un confrère a bien raison d’avoir baptisées télé-zoubia, l’efflorescence du cyber-journalisme dont la nature même favorise la manipulation et la diffusion frénétique de fake news, les atteintes à la vie privée, le sensationnalisme à deux sous, tout cela a façonné un type de journalisme, mi-affairiste, mi-flicard, dans lequel les  ringards de ma génération sont trop nigauds pour se reconnaître.
Du coup, lorsqu’un journaliste est jeté en prison, on se solidarise automatiquement au nom de la liberté de la presse, et parfois on tombe de haut lorsque des observateurs plus avertis nous déniaisent en argumentant hors du propos de cette liberté de la presse.
La confusion est telle qu’on ne sait plus que penser, étant entendu que cette liberté reste néanmoins une valeur sacrée.

 

Oui, même si, comme votre serviteur, on a encore un pied dans le paysage, on a du mal à s’y reconnaître. Quid alors des vétérans de la presse, aujourd’hui hors-jeu, qui observent cette dégénérescence avec une amertume compréhensible car quoi qu’il en soit, sans vouloir enrober de nostalgie les temps anciens, ce n’était peut-être pas mieux, mais c’était au moins plus clair.
 

Il est vrai qu’il n’y a aucune raison pour que la presse ne soit pas à l’image de la société et du pouvoir, l’une et l’autre gangrenées par la corruption, la privatisation de l’intérêt public, la course au gain facile, l’abolition de toute règle.
 

Il n’y a donc aucune raison pour que ce nouveau type d’Algérien sans scrupules, formaté dans la frénésie à faire du fric avec l’argent public, n’observant aucune loi sociale, économique, aucune déontologie, aucune morale, ne sévisse pas aussi dans les médias.

 

Franchement, ce n’est pas pour clouer au pilori qui que ce soit, ni quoi que ce soit mais on a du mal à s’y retrouver. D’où le dilemme ! D’un côté, il serait fâcheux de négliger un vrai combat pour la liberté de la presse qui aurait été perfidement mué en affaire crapuleuse, et d’un autre côté, il serait malvenu de soutenir quelqu’un du seul fait qu'il est journaliste de profession, impliqué lui-même dans d'usuelles luttes de clans.
 

La question est d’identifier le délit de presse et la répression de la liberté de la presse quand la victime est un journaliste. De ce point de vue, l’assassinat ignoble de Jamal Khashoggi par un commando de l'armée saoudienne en est un parfait exemple du devoir d’élucidation.

 

On le sait maintenant, Jamal Khashoggi n’est pas de ces journalistes progressistes, combattant de sa plume héroïque les pouvoirs conservateurs et meurtriers dans son pays et dans le monde. Il a été islamiste, djihadiste dans les années 1980 en Afghanistan aux côtés de Ben Laden à cette époque bénie pour les wahhabites où le djihad était l’affaire de la CIA. Il fut aussi l’allié, voire l’affidé, des cercles wahhabites les plus durs, ceux qui appelaient, soutenaient, finançaient les groupes terroristes à travers le monde, ces groupes qui, précisément, assassinaient entre autres des journalistes.  
Mais pour autant, méritait-il, une fois qu’il a divorcé avec le prince MBS autour, semble-t-il, d’une question moins de fond que de forme, d’être équarri dans un consulat saoudien à Istanbul ? On entend déjà, «il l’aura cherché».

 

Il ne faut pas ressembler aux barbares dans le raisonnement. Sinon, la lutte pour les libertés, les droits, la démocratie, n’aura pas de sens. On ne combat pas les barbares pour exprimer les mêmes sentiments qu’eux.

 

Lorsque, lors de la décennie noire, on a commencé à assassiner les tout premiers journalistes en Algérie, que de fois a-t-on entendu, dans la profession même, «ce n’est pas par hasard s’il a été tué, il n’y a pas de fumée sans feu». Pourtant, parfois, je crois qu’il faut considérer qu’il y a de la fumée sans feu. Il faut défendre la liberté de la presse. Il ne devrait y avoir aucune raison pour justifier qu’un journaliste soit assassiné ou emprisonné en raison de son métier.

 

Mais dans quelle mesure est-on aujourd’hui dans une problématique chimiquement pure de liberté de la presse, dans les affaires qui sont en cours ?
C’est toute la difficulté.

Source : Le Soir d'Algérie

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