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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ville de Benghazi. Photo DR

Ville de Benghazi. Photo DR

Depuis le début de 2018, mandatés par le représentant de l'ONU, les membres du Centre pour le dialogue humanitaire, une ONG réputé en matière de médiation de conflits, sillonnait la Libye sans garde du corps ni voiture blindée à la rencontre de la population dans toute sa diversité et sa richesse, ne boycottant aucun camp dans ses réunions publiques ni les miliciens, ni les khadafistes, ni les Amazigh, ni les femmes, etc. Un rapport vient d'être remis au Conseil de sécurité et à l'émissaire de l'ONU Ghassan Salamé. Rachida El Azzouzi a interviewé pour Médiapart un des membres de cette mission.

Patrick Haimzadeh: «Si la Libye est encore la Libye, c’est grâce aux pouvoirs locaux»

par Rachida El Azzouzi

Ancien diplomate à Tripoli, auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi (Jean-Claude Lattès), Patrick Haimzadeh est aujourd’hui chercheur au HD Centre, Centre pour le dialogue humanitaire à Genève, une organisation née de la scission avec le CICR (comité international de la Croix-Rouge) qui travaille depuis sept ans en Libye, spécialisée dans la médiation de conflits.

Il est l’un des acteurs de cette consultation inédite de la population libyenne voulue par l’ONU et conduite durant plusieurs mois en 2018 en Libye dans des régions qui n’avaient pas été visitées depuis 2011. Le rapport du HD, intitulé « Processus de la conférence nationale libyenne » (à lire ici en version arabe, en version anglaise), vient d'être remis au Conseil de sécurité et à l'émissaire de l'ONU Ghassan Salamé. Entretien.

EXTRAITS

Avec ce rapport, vous vous attachez à montrer une autre réalité libyenne que celle souvent mise en lumière en Occident, des milices, de Daech, et des migrants réduits à l'état d'esclaves…

Patrick Haimzadeh : Oui. Cette consultation a fait ressortir ce que l’on trouve dans n'importe quel pays : le désir d’un État, d’institutions fortes, de services sociaux, de services publics, d’institutions souveraines qui fonctionnent, comme la compagnie nationale d'électricité, celle de pétrole, la banque centrale, d’un accès à l’eau, la santé, l’éducation. L'autre grand point, c’est un désir de réconciliation nationale, sociale, politique. Ce n'est pas la réconciliation comme en Afrique du Sud. C’est quelque chose qu’ils s'approprient avec leurs mots, leurs cultures, leurs traditions notamment.

L’idée est de reconnaître les torts qu'on a faits à l’autre. Une forme de justice transitionnelle mais qui ne serait pas comme ce qu’on a vu en Algérie ou en Afrique du Sud. Cela veut dire réintégrer des populations exclues pour qu’elles puissent avoir un numéro d'identification pour voter, toucher les aides auxquelles elles ont droit. Il y a aussi la question de l'amnistie qui revient souvent dans les échanges. Les Libyens veulent réunifier alors qu'il y a eu des fragmentations entre l’est et l’ouest, ils veulent aussi, et ce n’est pas incompatible, un fort niveau de déconcentration de pouvoir au bénéfice des autorités locales.

Décentraliser les pouvoirs, renforcer les autorités locales, c'est pour vous l'une des solutions ?

Oui, c'est celle que je défends depuis longtemps. Il y a une culture du local très forte en Libye. On a beaucoup travaillé avec les maires. Il y a une confiance dans le maire. Il y a toujours des ripous mais d’une manière générale, s’ils sont mauvais, corrompus, en Libye, on le leur dit et le conseil municipal peut changer de maire, il y a une interaction qui fait que le maire est sous contrôle de sa communauté.

Si la Libye est encore la Libye aujourd’hui, c’est parce qu’il y a eu d’une part les pouvoirs locaux, qui ont préservé le tissu social, comblé l’absence d’État en apportant le minimum aux citoyens et de l’autre côté, les institutions souveraines, la banque centrale qui continue de payer les fonctionnaires de l’est et de l’ouest, des techniciens d'électricité qui réparent les pannes de réseau, etc. Cela fait que le pays n’a pas complètement éclaté. Et c’est ce qu’il faut préserver.

Les municipalités sont aussi vues comme pourvoyeuses de sécurité. Car des groupes armés plus ou moins intégrés dans la police municipale pallient l’absence d’État. Dans plein de villes en zones rurales, cela fonctionne bien. Vous ne voyez plus d’armes en circulation, les policiers font leur travail, règlent la circulation, arrêtent les voleurs. En matière de sécurité, ce n’est pas la Suisse, mais ce n’est pas le chaos non plus. J’ai fait des dizaines de milliers de kilomètres, j’ai dormi dans le désert, dehors, je ne me suis jamais senti menacé.

À quoi ressemble la vie quotidienne des Libyens  ? 

Elle est extrêmement difficile. Les gens souffrent. À des degrés divers. Dans le sud, les gens n'ont rien, plus de cash, plus d’essence raffinée, la contrebande explose, tout est très cher. Les coupures d'électricité sont quotidiennes. Quand j’y étais, fin juin, elles duraient huit heures par jour. La situation est catastrophique. À Tripoli, dans la capitale, la vie est dure aussi, à l’image des files d’attente dans les banques pour aller chercher 300 dinars, à peine 50 euros, tous les quinze jours.

Une partie de la population survit grâce à ce fixe, hérité de Kadhafi… À partir du moment où vous aviez fait des études supérieures, vous aviez d’office accès à un poste dans l'administration, souvent que vous n’occupiez pas mais qui vous permettez d’avoir un salaire à vie, une retraite, des avantages, une maison, des prêts pour acheter une voiture. Grâce à ce système, un million et demi de fonctionnaires sur six millions d’habitants sont rétribués. Au début de l’insurrection, cela représentait 300 dinars par mois pour un fonctionnaire de base, puis Kadhafi l’a doublé à 600.

Les gens survivent aussi grâce aux quelques produits encore subventionnés, au réseau familial et au tissu social qui subsistent malgré tout. Les gens s’entraident mais la classe moyenne s’appauvrit. On voit de plus en plus de mendiants, ce qu’on ne voyait jamais sous Kadhafi et très peu après 2011. Il y a un appauvrissement général de la population et un enrichissement d'une petite minorité à Tripoli notamment, proche des armées, de ministères, des institutions qui se sont fait des fortunes considérables en Libye et à l’étranger. Un bon exemple : des Libyens embarquent sur les bateaux de passeurs. C’est nouveau. Les Libyens ne cherchaient pas à partir clandestinement pour l’Europe.

La Libye reste un pays livré aux milices et aux groupes armés. Ont-ils participé à la consultation ? 

Les miliciens ont été largement associés à nos réunions et ont fait des propositions. On a même obtenu un cessez-le-feu le temps d’une réunion à Sebbah alors que des combats entre milices avaient lieu dans la ville. Dans la majorité des villes, aujourd’hui, les groupes armés assurent la sécurité sous la direction d’un colonel de l’armée ou de la police. Sur la question de la nécessaire reconversion, ils s’accordent à dire que les armes lourdes et les moyennes doivent être restituées dans des dépôts sous garde neutre.

En revanche, pour ce qui concerne les armes légères, ils sont assez réalistes sur la capacité à rendre les armes. Il est difficile d’imaginer dans le contexte actuel qu’ils rendent leur kalachnikov. L’idée, c'est qu’ils s'enregistrent, déclarent leurs armes. En France, après la Seconde Guerre mondiale, beaucoup ont gardé leurs armes dans les greniers ou des granges. Ce n’est pas avec des armes individuelles que l’on déstabilise une institution. C’est avec des chars et des armes lourdes. Certains proposent aussi des accompagnements psychologiques pour ceux qui sont dans les milices depuis six ans et qui sont aussi parfois des victimes.

La Libye est un pays riche notamment par son pétrole mais les revenus ne profitent pas à tous. Parmi les points de consensus, un partage équitable des richesses…

Nous avons eu des réflexions très intéressantes à ce sujet. Les Libyens demandent une péréquation, une harmonisation des ressources en fonction du niveau de développement, pour que des régions marginalisées sous Kadhafi ne se retrouvent plus sans hôpital et à devoir faire 50, 100 km pour accoucher.

Ils demandent aussi que soit favorisée la compétence dans les nominations au lieu de l'origine tribale, ethnique, locale, régionale, qui est souvent plus privilégiée surtout quand l’État est faible ou inexistant.

Des centaines de milliers de migrants et réfugiés sont présents en Libye, en transit ou pour le travail. Certains sont vendus aux enchères comme des esclaves sans qu'on sache dans quelles proportions. Est-ce un sujet qui revenait dans les échanges et qui préoccupe les Libyens ? 

La majorité des Libyens est contre l’esclavage, la traite des être humains, qui est le fait de quelques bourreaux, passeurs. Ils ne comprennent pas en revanche que seule cette question soit mise en lumière en Europe et jamais le fait qu’on demande, à la Libye, pays sans État, en grande difficulté, d’accueillir toute la misère de l’Afrique dans des camps de réfugiés et de faire tampon pour l’Europe, incapable de gérer les migrants sur son territoire. Regardons en France dans quelles conditions déplorables survivent les migrants porte de la Chapelle à Paris, ou à Calais.

C’est terrible pour une municipalité libyenne qui n’a pas de moyens de se retrouver avec 400 migrants bloqués par les Italiens sans avoir de quoi les nourrir. Bien sûr, il y a du racisme mais les Libyens sont peut-être moins racistes que dans d’autres pays du Maghreb. Nombre d’entre eux sont noirs de peau. Rappelons aussi que la majorité des travailleurs subsahariens qui viennent en Libye ne cherche pas à traverser la Méditerranée. Jusqu’à 2011, ce n’était pas parce que Khadafi les bloquait : ils venaient ici pour travailler, comme les Égyptiens et les Tunisiens.

Texte intégral : Mediapart

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