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Publié par Saoudi Abdelaziz

Décédée le 2 novembre 2018, Brigitte Lainé, historienne et archiviste, avait par son acte de désobéissance civique contribué à lever le voile sur le massacre du 17 octobre 1961.  Photo DR

Décédée le 2 novembre 2018, Brigitte Lainé, historienne et archiviste, avait par son acte de désobéissance civique contribué à lever le voile sur le massacre du 17 octobre 1961. Photo DR

Par Sonia Combe, 22 novembre 2018

Brigitte Lainé, historienne et archiviste, avait contribué, en 1998, à lever le voile sur le massacre du 17 octobre 1961, ainsi que sur le rôle du préfet Maurice Papon dans la répression de milliers d’Algériens manifestant dans les rues de Paris. Nous avons appris avec tristesse son décès le 2 novembre 2018.

Pour lui rendre hommage, nous republions un article daté du 5 mai 2003 dans lequel nous relations l’annulation, par le tribunal administratif, des sanctions dont elle avait été victime, ainsi que son collègue Philippe Grand. Si les médias avaient alors unanimement salué cette décision, nous soulignions cependant leur silence - à l’exception de Libération - sur la placardisation dont avaient été victimes Brigitte Lainé et Philippe Grand entre 1999 et 2003.

 

En février 1999, Maurice Papon, ancien préfet de police, intentait un procès en diffamation à Jean-Luc Einaudi, lequel avait avancé le chiffre (obtenu par recoupement) de plusieurs centaines de victimes de la sauvagerie policière aux ordres de Papon, le 17 octobre 1961. S’estimant diffamé, l’ancien secrétaire général de la Gironde sous l’Occupation exigeait qu’on lui apporte les preuves. Las, ces archives n’étant pas « communicables », Einaudi ne pouvait y avoir accès.

Considérant qu’on privait ainsi un inculpé des moyens de sa défense, Brigitte Lainé et Philippe Grand, tous deux conservateurs en charge des archives judiciaires aux Archives de Paris, vinrent témoigner, l’un à la barre, l’autre par écrit. C’est grâce à cet acte de désobéissance civique que Papon perdit son procès. A défaut d’encourir les sanctions pénales dont leur hiérarchie les menaça aussitôt (témoigner en justice l’emporte en effet sur le devoir de réserve des fonctionnaires), Brigitte Lainé et Philippe Grand ont été placardisés pendant quatre ans.

Quatre années durant lesquelles la presse dans son ensemble a observé un silence retentissant - à la seule exception des articles de Jean-Pierre Thibaudat dans Libération.

A croire qu’il était le seul journaliste informé. Impossible ! La Ligue des Droits de l’Homme (à l’initiative de la section de Toulon) avait fait circuler des pétitions et, périodiquement, Brigitte Lainé et Philippe Grand tentaient d’alerter sur la question de l’accès aux archives, adressant des lettres ouvertes aux gouvernants oublieux de leurs promesses d’ouverture des archives et d’une nouvelle législation.

En vain. On les ignorait, préférant sans doute ne pas importuner une direction des Archives de France, aujourd’hui déconsidérée par la décision du tribunal administratif, et ne pas déranger une Mairie de Paris (dont dépendent également les deux archivistes) tout aussi déshonorée par cette affaire [1].

Jusqu’au Canard enchaîné. Alors que celui-ci jadis bénéficia jadis d’une « fuite » en archives grâce à laquelle Papon fut débusqué, cette fois, il se tint coi. Mieux vaut tard que jamais : le 23 avril 2003, dans un article non signé (pour quelle raison ?), Le Canard emboîtait le pas à ses confrères (relatant, on se demande encore pourquoi, un soutien de « nombreux historiens » qui n’a jamais existé !).

Certes, les archivistes délictueux, ostracisés et placardisés auraient apprécié que le soutien des intraitables « journalistes d’investigation » du Canard et d’ailleurs ne soit pas seulement rétrospectif. Mais ils peuvent l’espérer encore : à ce jour, il semblerait que leur hiérarchie ne soit guère disposée

 Notes

[1] Pour ne rien dire des gouvernements (de gauche comme de droite) qui s’illustrent par une politique tenace de rétention des archives qui dépendent d’eux : celles des crimes de la colonisation par exemple.

Source : Acrimed

Hommage à Brigitte Lainé, l’infatigable conservatrice de notre mémoire

Par Mathilde Larrere, historienne

Le 11 novembre 2018

Le 8 novembre 2018, Brigitte Lainé était inhumée dans sa ville, Saint Denis. Une très grande dame, courageuse, nécessaire, férue de vérité et de justice notamment sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961, dont il convient de rappeler l'engagement. Hommage signé de l'historienne Mathilde Larrère.

Remontons vingt ans en arrière. Maurice Papon, haut fonctionnaire de Vichy, condamné à Bordeaux en 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour « complicité de crimes contre l’humanité », attaque Jean-Luc Einaudi en diffamation.

L’historien avait écrit dans une tribune parue dans Le Monde le 20 mai 1998 que la répression policière perpétrée le 17 octobre 1961 à l’encontre des manifestants nord-africains constituait « un massacre » perpétré « par des forces de police agissant sous l’ordre de Maurice Papon ». Jean-Luc Einaudi avait procédé en recoupant plusieurs témoignages car les archives étant fermées, il n’avait pu y avoir accès.

« C’était au fur et à mesure qu’on découvrait des cadavres. C’était beaucoup de repêchages dans la Seine. C’était des Algériens »

Il fait citer Brigitte Lainé, conservatrice à la Ville de Paris, en charge des archives judiciaires. Le 11 février 1999, elle s’avance à la barre. Son témoignage est édifiant. Il va à l’encontre de la thèse du nombre officiel de disparus ce 17 octobre 1961 lors de la manifestation pacifique des Algériens contre le couvre feu raciste décrété par le préfet de Police. Cotes d’archives à l’appui, Brigitte Lainé égrène la liste des cadavres de manifestants retrouvés dans la Seine et ailleurs, évoque les procès-verbaux des commissaires. Ces derniers précisent ainsi dans quelles conditions, à quels lieux tel corps a été repêché  quelles sont les marques de violence, les blessures par balles, les crânes fracassés par les matraques (les « bidules » de la police comme on disait) ou les crosses de fusil. « C’était au fur et à mesure qu’on découvrait des cadavres, raconte Brigitte Laîné. C’était beaucoup de repêchages dans la Seine. C’était des Algériens », ajoute-t-elle. Avant de préciser : « On mettait souvent les lettres FMA pour « Français musulmans d’Algérie’ ». La conservatrice engagée dénonce aussi une politique de destruction des archives.

Manquement au devoir de réserve et délit d’obligation du secret

Ce témoignage, c’était un « acte de courage civique » pour Jean-Luc Einaudi, mais un « manquement au devoir de réserve», un « délit d’obligation du secret » selon l’administration…Pour Einaudi, pour l’histoire et la mémoire du 17 octobre 1961, le procès est un succès : Papon est débouté. La longue marche pour la reconnaissance du massacre s’ébroue doucement. Mais pour Brigitte Lainé et son collaborateur conservateur Philippe Grand, la sanction administrative tombe. Le directeur des Archives de Paris de l’époque, François Gaisnault, la prive, ainsi que son collègue des dossiers dont ils s’occupent, leur interdit tout contact avec le public, les interdit de réunions de service. Placardisés… Les pétitions de soutien d’historiennes et d’historiens se succèdent ; à la mairie de Paris, les Verts et le PC se mobilisent. En vain. Les ministres de la culture changent, les archives d’octobre 1961 sont même finalement ouvertes, une plaque doit être déposée en face de la préfecture de police en mémoire des victimes mais les archivistes, eux, restent au placard.

2004, l’honneur retrouvé pour Brigitte Lainé

En janvier 2001, Brigitte Lainé dépose une requête auprès du tribunal administratif de Paris qui lui donnera raison deux ans plus tard, en avril 2003, reconnaissant « le caractère d’une sanction disciplinaire déguisée » et redonnant l’honneur à Brigitte Lainé et Philippe Grand. Pourtant, ce jugement ne sera pas appliqué par le maire de Paris de l’époque, le socialiste Bertrand Delanoë. Philippe Grand partira à la retraite au mois d’avril 2004 sans avoir été rétabli dans ses fonctions. Il faudra un nouveau jugement du Tribunal administratif, le 4 mars 2004, condamnant le maire de Paris à une astreinte de 100 euros par jour en cas de non exécution de jugement pour qu’enfin, au bout de plusieurs mois, Brigitte Lainé finisse par être rétablie dans ses droits. Une justice sans la réhabilitation professionnelle puisque la conservatrice ne retrouvera jamais la totalité des fonctions dont elle avait été privée plus de cinq ans auparavant. Brigitte Lainé a pris sa retraite en 2008.

C’est cette grande dame, passionnée par son métier, conservatrice en chef honoraire et lanceuse d’alerte pourrait-on dire aujourd’hui, amoureuse de sa ville de Saint-Denis et victime d’un acharnement de sa hiérarchie qui nous quittait le 2 novembre 2018. Après avoir oeuvré avec courage et abnégation pour la mémoire des Algériens tués le 17 octobre 1961, à nous de lui rendre hommage aujourd’hui.

Source : Bondy-blog

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