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Publié par Saoudi Abdelaziz

L'écrivaine haïtienne Evelyne Trouillot. Photo wikipedia

L'écrivaine haïtienne Evelyne Trouillot. Photo wikipedia

Une première session du Parlement des écrivaines francophones s'est tenue les 26-27-28 septembre 2018 à Orléans en France. Cette initiative soutenue par l'Organisation internationale de la francophonie s'est achevée par l'adoption d'un manifeste. L'écrivaine haïtienne Evelyne Trouillot, qui a activement participé aux travaux, se démarque de ce manifeste dans une interview réalisée par Christiane Chaulet Achour, publiée le 25 octobre dans la revue Diacritik. Extrait

Le manifeste publié dans la presse a été signé par une soixantaine d’écrivaines. Je n’ai pas trouvé votre nom. Est-ce un oubli ? Que pouvez-vous dire de ce manifeste et de l’avenir de ce Parlement ?

Non, ce n’est pas un oubli. J’ai refusé de signer le manifeste d’abord pour une question de principe car le texte nous a été lu juste avant d’être envoyé à la presse, deux heures avant la fermeture du Parlement. Je pensais et continue de croire que nous aurions du avoir le temps de le lire, de l’amender pour l’approuver avec sérénité. Après tout, l’une des finalités de ce Parlement est justement de donner la voix aux femmes.

J’apprécie énormément le travail réalisé au cours des commissions. Mon refus de signer ne vient pas d’un désir de créer dissension ou discorde. En plus de la question de principe, que je trouve importante dans un  monde où tout se fait dans l’immédiateté, comme si la précipitation signifiait efficacité ou justesse, signer m’aurait amenée à nier mes prises de position sur certaines questions.

En effet, certains libellés du manifeste m’ont paru porteurs d’idées qui ne correspondaient pas à mes positions sur la lutte des femmes pour une égalité véritable. J’ai questionné par exemple la volonté d’angéliser les femmes. Selon moi, cette tendance constitue une dérive réductrice qui ne considère pas la femme comme un agent économique et social la reléguant à un statut de citoyenne de deuxième ordre.

Etre humain à part entière, la femme est capable de toutes les faiblesses et de toutes les grandeurs liées à la condition humaine. Les exemples de femmes tortionnaires sous le régime dictatorial des Duvalier ou autres régimes répressifs dans l’histoire du monde existent aussi bien que ceux de femmes résistantes qui ont payé de leur vie leurs convictions. Dans des situations plus courantes, certaines femmes cheffes d’entreprises exploitent hommes et femmes, des femmes politiciennes manipulent leurs concitoyens, et travaillent contre les intérêts de la population. Voir en la femme un être angélique ou essentiellement pacifiste, c’est en fin de compte minimiser son rôle de résistante et de combattante, sa capacité de choisir et ses combats et ses formes de combat.

En outre, le manifeste tel qu’il nous a été lu, est dénué de toute référence au social. Je viens d’un pays qui fait face à des difficultés économiques énormes, à des catastrophes naturelles meurtrières, un pays qui a longtemps souffert d’ostracisme, qui est systématiquement présenté au monde comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère comme si c’était son unique caractéristique.  Un pays où un peuple se bat pour survivre et conserver sa dignité.  Je ne peux pas l’oublier quand j’écris, d’ailleurs je l’ai dit dans mon intervention.

Vivre en Haïti me force à être plus consciente des inégalités autour de moi, et des différences dans le monde, entre les peuples. Différences qui se manifestent dans les grandes et petites choses Différences qui impactent les actions, influencent les choix, affectent les conditions de création. Pourtant, nous avons tendance dans ce monde actuel où les sensibilités semblent de plus en plus conditionnées et canalisées, à nous aligner sur un modèle présenté comme exemple à suivre. Modèle économique, modèle religieux, culturel et autre.

Les écarts économiques entre les individus, ou entre les peuples, sont banalisés. D’ailleurs, nous nous habituons à l’injustice et aux inégalités. Il est plus facile de s’indigner contre les guerres car nous les pensons loin de nous, mais questionner ou même mentionner les inégalités économiques fait peur.

Selon moi, l’un des objectifs de ce Parlement pourrait être de proposer une lecture du social basée sur les diverses expériences des femmes issues de milieux et de régions variés.

Travailler à une meilleure appréhension des enjeux de la francophonie institutionnalisée, de la place du français dans nos pays et de sa cohabitation avec les langues locales.

Œuvrer à une sensibilisation aux différentes réalités et conditions de création, à une  prise de conscience du rôle de l’histoire dans la géopolitique actuelle et dans les relations entre les peuples. Non pas dans une démarche victimaire ou moralisatrice, mais dans le but de travailler à promouvoir un accès plus juste aux échanges culturels, et permettre à la créativité des filles et des femmes de s’épanouir librement dans la dignité et le respect des droits les plus basiques de l’être humain.  Pour arriver à des relations basées sur le respect véritable né de la compréhension réelle entre citoyens et citoyennes du monde.

Lire aussi la contribution d’Evelyne Trouillot : Ecrire en français pour des francophonies solidaires et agissantes

Source : Diacritik

 

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