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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Qui est responsable du désastre climatologique actuel et de la catastrophe annoncée? Est-ce l'homme en général doté d'une nature déstructrice? Ou est-ce le système capitaliste qui encadre l'activité humaine depuis quelques siècles? La question n'est pas anodine. Igor Babou et Joëlle Le Marec qui sont professeurs en sciences humaines mettent en garde contre la naïveté les universitaires des "sciences dures", porteur du récent appel des scientifiques européens, notamment l’astrophysicien Aurélien Barrau devenu la coqueluche des grands médias.

"Le coupable, c’est plutôt l’alliance entre les sciences, les techniques, la finance, les politiciens et l’industrie" .

(...) Sortant de sa discipline, l’astrophysicien Aurélien Barrau évoque des études qui auraient montré que l’homme aurait de tout temps détruit en masse des espèces, ce qui disqualifierait tout intérêt pour les modes de vie du passé.

L’analyse des traces archéologiques et les observations ethnographiques – on pense ici aux travaux des anthropologues Marshall Sahlins, Pierre Clastres, Philippe Descola, Eduardo Viveros de Castro, Tim Ingold ou encore Eduardo Kohn – ont cependant décrit des sociétés qui avaient fait des choix de développement différents des sociétés industrielles, choix qui apparaissent aujourd’hui plus soutenables que les nôtres.

Alors qu’Aurélien Barreau insiste à juste titre sur l’enjeu de nuancer nos diagnostics – selon lui la situation est catastrophique mais elle le sera moins à l’avenir si nous agissons –, il essentialise l’« Humanité », alors que la planète aurait été moins dégradée si ses habitants avaient suivi le modèle de développement de nombreux peuples autochtones.

Ces peuples disposent de savoirs écologiques précis et performants (des travaux ethnographiques sur les savoirs écologiques traditionnels le montrent) qui leur ont permis de développer des sociétés d’abondance où le travail et la croissance n’étaient pas des valeurs (au grand dam des administrateurs coloniaux et des religieux chargés de les convertir). De même, on trouve dans les sociétés modernes maints exemples qui démentent l’idée selon laquelle « l’Humain » serait par essence destructeur de son milieu de vie.

En ce sens, le terme d’« anthropocène » est idéologique : il essentialise l’« Homme », ce qui occulte les nuances nécessaires à la réflexion. Toutes les sociétés n’ont pas produit les catastrophes de la « capitalocène » et si l’on cherche un coupable, c’est plutôt l’alliance entre les sciences, les techniques, la finance, les politiciens et l’industrie. L’« Homme » est une catégorie fourretout qui masque les contradictions, les rapports de domination, et la conflictualité.(...). Crise environnementale : pourquoi il faut questionner les « appels à agir d’urgence »

 Frédéric Lordon : "Pour ne pas avoir à dire « capitalisme », il suffit de dire « décroissance »  

(...)Ainsi, Aurélien Barrau, astrophysicien et vedette de la cause climatique, d’abord préempté par Le Monde pour une tribune à célébrités suscitée par la démission de Nicolas Hulot — misère sans fond… —, puis rattrapé par Libération qui lui fait livrer sa pensée politique, enfin justement non : tragiquement dénuée de politique, Aurélien Barrau explique qu’il ne faut surtout pas poser le problème dans les termes du capitalisme : trop conflictuel, trop d’inutiles divisions quand est d’abord requise la bonne volonté, la bonne volonté des hommes de bonne volonté, celle qui a le souci de réunir l’« homme », qui « transcende les divergences d’analyse économique »  (en effet, c’est tellement au-delà), et aspire à « un partage apaisé des richesses ».

Mais bien sûr, apaisons le partage des richesses. D’ailleurs Bernard Arnault nous le disait pas plus tard qu’hier : il faudrait que s’apaise le partage des richesses. Et Jeff Bezos, si on lui posait la question, serait certainement d’accord lui aussi. Ou pas ? C’est qu’un travail de recherche récent prévoit que les industries de la communication pourraient consommer à elles seules 20 % de la production d’électricité mondiale d’ici 2025 et s’attribuer 3,5 % des émissions de carbone. Mais le magnat du cloud est un « homme », qui plus est de « bonne volonté », il devrait donc de lui-même, confronté à l’évidence, réorienter aussitôt Amazon dans une stratégie de décroissance responsable.

C’est d’ailleurs là le mot magique : pour ne pas avoir à dire « capitalisme », il suffit de dire « décroissance » ou, si la chose sent encore un peu trop le macramé, « post-croissance ». Avec « post-croissance » en tout cas, on fait aussi des appels dans Libération. On peut même tenir des conférences à Bruxelles — car l’appel est le fait d’un groupe d’universitaires « de toute l’Europe », certificat de la qualité de ses intentions. Et comme on est sur place, et même dans la place, à savoir le Parlement européen, lieu de toutes les insurrections mais avec drapeau étoilé, on va pouvoir faire des propositions à tout casser, comme celle de créer « une commission spéciale sur les avenirs post-croissance au niveau du Parlement européen », une riche idée, porteuse de bien des raisons d’espérer, comme d’ailleurs celle de « transformer le pacte de stabilité et de croissance en un pacte de stabilité et de bien-être » — au moins les historiens du futur qui retrouveront ça, s’il en reste d’ailleurs après la carbonisation générale, auront de quoi se tenir les côtes (...).

Pour l’heure, ils s’y entendent à gagner du temps : croissance verte, voiture électrique, idées variées pour donner le change en polluant non pas moins mais autrement, aucune des solutions pour faire avaler qu’un cercle peut très bien avoir des coins n’est négligée. Ils peuvent compter avec le soutien de fait de tous les appels qui se refusent à les nommer et à les désigner. Il est vrai qu’à ce jeu-là on ne sait pas trop combien des « 200 personnalités »  du gotha culturel international demeureraient partantes pour signer ce qui en réalité s’apparenterait à la mise en cause directe d’un mode de production et d’un mode de vie, et dans cette mesure même à une déclaration de guerre à « certains ». En tout cas, nous serons avertis du début d’une possibilité d’échapper au désastre le jour où Le Monde, ou le Guardian, ou le New York Times publieront un appel qui dira que le problème du changement climatique, c’est le capitalisme, en l’accompagnant d’éditoriaux décidés à répéter que le problème du changement climatique, c’est le capitalisme. Scénario qui nous fait mesurer plus exactement nos chances. En tout cas « à froid » — si l’on peut direLe climat. Appels sans suite1

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