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Publié par Saoudi Abdelaziz

Djilali Hadjadj, président de l’Association algérienne de lutte contre la corruption et représentant de Transparency International. Photo DR

Djilali Hadjadj, président de l’Association algérienne de lutte contre la corruption et représentant de Transparency International. Photo DR

INTERVIEW

Propos recueillis Par Sarah Diffalah, 18 octobre 2018. NouvelObs.

Est-ce la première fois qu’on voit un nombre aussi important de chefs militaires soupçonnés de malversations ?

C’est inédit. Depuis l’indépendance en 1962, à l’exception, dans les années 1980, du secrétaire général du ministère de la Défense, Mostefa Beloucif, aucun militaire de ce rang n’avait été publiquement inquiété par la justice. L’armée, qui représente le pouvoir, n’a jamais été touchée. 

Certains pensent que l’arrestation de ces cinq généraux sert à faire porter le chapeau de la corruption à des responsables de l’armée en donnant le sentiment que le gouvernement mène une opération mains propres...

Nous ne sommes pas dans une opération anti-corruption. Ne soyons pas dupes : comment des mains sales peuvent mener une opération mains propres ? La corruption est quasi-généralisée dans le pouvoir parmi les hauts gradés, les hauts fonctionnaires et même certains ministres. L’impunité règne. L’ancien ministre de l’Energie et ex-président de la Sonatrach [entreprise publique pétrolière, NDLR], Chakib Khelil, est cité dans plusieurs affaires et échappe toujours à la justice.

Cette opération traduit des luttes intestines au sein du pouvoir pour le choix du prochain candidat à la présidentielle à l’approche de la fin du mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

On a laissé ces généraux s’enrichir illicitement et en toute impunité, à ciel ouvert. Il ne fallait pas faire de très grandes investigations pour déterrer les dossiers.

Signe que les lignes bougent au sommet du pouvoir ?

Depuis vingt ans, Abdelaziz Bouteflika veut régler ses comptes avec l’armée. Il l’avait dit dès la prise de ses fonctions : "Je ne veux pas être président aux trois quarts." Il n’a cessé de s’en prendre à l’armée et aux services de renseignements militaires, parfois à juste titre. C’est quelque part, le coup de grâce. L’hypothèse la plus probable, c’est qu’un certain nombre de hauts fonctionnaires de la police qui ont été limogés récemment fassent eux aussi l’objet de poursuites pour corruption. Ça va s’accélérer d’ici la fin de l’année. Mais ils n’iront pas jusqu’à s’entre-déchirer, car les clans ont besoin les uns des autres même s’ils s’opposent pour le moment. Tout rentrera dans l’ordre d’ici l’échéance électorale.

Pourquoi aujourd’hui ?

Abdelaziz Bouteflika a réussi à faire rentrer les militaires dans leurs casernes. Mais, j’en suis persuadé, l’armée, en tant qu’autorité voulant peser dans le rapport de force, souhaite avoir son mot à dire sur le choix du successeur ou sur les conditions de reconduction d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat.

L’affaire de la saisie, le 29 mai, de 701 kilos de cocaïne dans le port d’Oran, qui auraient été acheminés du Brésil, après une escale à Valence, a provoqué une sorte de jeu de quilles terrible. L’armée avait géré directement ce dossier, qui comporte de nombreuses zones d’ombre, écartant les services de police traditionnels. Dans cette affaire, des personnalités importantes sous protection du pouvoir, comme l’ancien chef de la police, sont tombées. Les militaires et leurs proches veulent profiter de la précarité de la santé de Bouteflika, du rejet de plus en plus grand de l’opinion publique pour un cinquième mandat, pour peser. La réaction a été immédiate. Le clan de Bouteflika a exhumé les dossiers pourris chez les généraux. Comme je disais, cela n’a pas été compliqué. Les militaires sont tombés dans le piège du clan Bouteflika qui n’attendait que ça.

L’armée perd-elle de l’influence ?

Quand on jette ainsi des généraux qui ont occupé des fonctions importantes en prison – trois d’entre eux étaient chefs de régions militaires –, ça affaiblit inévitablement l’image de l’armée. Quand l’un d’eux, le directeur central des finances du ministère de la Défense, qui a pendant plus de dix ans géré le budget de l’armée et les dépenses militaires, considéré comme intouchable, est mis derrière les barreaux, ça fait très mal dans les rangs de l’armée.

L’institution militaire a encaissé beaucoup de coups depuis vingt ans. Ce n’est pas le coup fatal, mais elle va mettre longtemps à s’en remettre, si elle s’en remet en termes de poids et d’influence.

Vous vous félicitez quand même que des personnes corrompues aillent en prison ?  

C’est le seul aspect positif ! En matière de lutte anti-corruption, il y a tellement à faire. Notre association a toujours essayé, malgré un contexte répressif, autoritaire et policier, de rendre public un certain nombre d’affaires. Cependant, nous estimons que ces anciens généraux, rendus à la vie civile, doivent être jugés par un tribunal civil, et non par un tribunal militaire comme il est envisagé. Il ne s’agit pas d’affaires relevant du secret défense. Ils ont le droit de choisir leur avocat et de bénéficier de la présomption d’innocence jusqu’à la preuve du contraire.

Quel est l’impact sur l’opinion publique ?

En Algérie, on a une image idéalisée de l’armée. Une image qui est en train de se noircir. Les Algériens ont vécu des périodes difficiles, veulent une situation de stabilité politique et une sécurité renforcée. Même si le quotidien de tous les jours est difficile, ils s’inquiètent de ces turbulences, dans un contexte sécuritaire qui reste préoccupant.

Source : NouvelObs.com

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