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Publié par Saoudi Abdelaziz

Expert consultant en agriculture et conseiller à l’export. Photo DR

Expert consultant en agriculture et conseiller à l’export. Photo DR

Aïssa Manseur : "Est-ce qu’il y a une autre alternative pour développer notre agriculture ? Evidemment. Il y a des modèles algériens qui ont réussi à enregistrer des résultats très encourageants, notamment dans les filières stratégiques dont l’importation exerce une pression négative sur la balance des paiements du commerce extérieur du pays. C’est le manque de stratégie et de vision des responsables du secteur qui entrave leur développement. Des producteurs céréaliers locaux ont franchi le cap des 50 quintaux à l’hectare, d’où la naissance du club des 50 (ceux qui produisent 50 quintaux et plus à l’hectare de céréales), des chiffres qui avoisinent les résultats les plus performants. Dans l’élevage, des éleveurs de vaches laitières à Ghardaïa ont réalisé des pics de production du lait de 50 l/jour/vache, une performance meilleure que celle annoncée par les concepteurs des mégafermes laitières.

Pourquoi ne pas encourager et accompagner ces deux modèles algériens au lieu de chercher les solutions ailleurs ?"

Interview

Par Mohand Aziri, 24 octobre 2018

25 000 hectares accordés en concession, des rêves à foison (autosuffisance en certains produits) vendus aux Algériens, le mégaprojet de Brezina (en partenariat avec les Américains) a fait, finalement, long feu. L’échec de ce projet a été imputé par le président du conseil d’affaires algéro-américain à la «bureaucratie». Une première réaction ?

Aïssa Manseur. La déclaration du président du conseil d’affaires algéro-américain concernant l’échec du projet de Brezina contient des propos contradictoires et qui manquent de cohérence. Le projet a été lancé en grande pompe, a bénéficié d’une rare publicité et a utilisé les médias lourds pour faire vendre l’image d’un groupe d’investissement américain qui, finalement, a rebroussé chemin sans nous produire un kilo de pomme de terre, ni un quintal de blé, ni encore un litre de lait !

L’investissement comme il a été présenté, avec des objectifs alléchants en termes de production et de création d’emplois, en a séduit plus d’un, mais finalement cela s’est avéré une tromperie. A en croire quelques échos médiatiques, le partenaire étranger s’est retiré après que lui ait été notifié un niet catégorique de la part des banques publiques pour le financement du mégaprojet !

Le parrain de ce dernier a imputé l’échec du projet à la bureaucratie, à une affaire de tracteurs qui n’ont pas été libérés aussitôt par les services des Douanes (3 mois). Des tracteurs équipés de GPS en plus, ce qui nécessite l’autorisation de plusieurs départements ministériels pour leur mise en circulation.

Pour ma part, je me demande comment ces investisseurs ignorent les procédures et la législation y afférente en la matière du pays dans lequel ils prévoient d’investir plus de 500 millions de dollars. Un projet d’une telle envergure devrait être précédé d’une étude de marché, plus que nécessaire, ainsi que de la connaissance des procédures d’investissement et de la législation en vigueur avant toute décision de s’implanter dans un pays. Donc, le départ était déjà faux ! En plus, si c’était un problème de bureaucratie et de lois scrupuleuses, pourquoi alors le président du conseil d’affaires algéro-américain revient, moins d’une année après, avec d’autres investisseurs dans le secteur agricole ? La bureaucratie a-t-elle été bannie entre-temps  sans qu’on le sache ? Des lois ont-elles été abrogées depuis ?

Le débat autour de la modernisation (préservation) du tissu agricole local (petites exploitations) et/ou s’acheminer vers les grandes fermes industrielles, semble inépuisable. Les pouvoirs publics, les politiques publiques hésitent encore à trancher la question dès lors que le modèle en vigueur pèche, certes, par la médiocrité de son rendement (quantitatif et qualitatif), mais structure, toutefois, l’Algérie rurale (emploi…) alors que le modèle des grandes fermes est truffé de variables inconnues et à risque : régime des concessions avec son lot de transfert de souveraineté, pollutions, non-maîtrise des process, déficit technologique, etc.). Comment appréhender l’épineuse question de la sécurité alimentaire sans détruire le tissu local tout en étant dans la performance ?

Je ne comprends pas pourquoi on veut importer un modèle pour développer notre agriculture ! Il est primordial de préserver et encore plus de soutenir et d’accompagner ces petits exploitants qui nous nourrissent actuellement, en dépit de tous les problèmes que connaît le secteur. Si on se réjouit d’une certaine autosuffisance alimentaire, en produits maraîchers notamment, c’est grâce à ces petites exploitations !

La nouvelle politique agricole en Algérie s’achemine vers la création de mégaprojets de plus de 10 000 ha dans le Sud ; une surface de 600 000 ha est réservée à ces projets qui seront orientés essentiellement vers la production de céréales, la pomme de terre et le lait. C’est l’agrobusiness, un modèle qui se veut capitaliste, purement commercial. L’attrait du gain est le seul but recherché sans lésiner sur les moyens à mettre en œuvre et sans se soucier des répercussions qui peuvent en découler.

La création de mégaprojets agricoles dans le Sud, vu les contraintes du climat et du sol, exige l’utilisation abusive de l’eau, ce qui pèse lourdement sur les réserves hydriques souterraines. Nous n’avons aucun droit d’épuiser ces réserves qui appartiennent à toutes les générations futures. Par souci du gain et afin de faire face aux charges faramineuses de production, le recours aux OGM (organismes génétiquement modifiés) est inévitable.

Le défi de l’agriculture contemporaine est de produire pour alimenter la population tout en préservant les ressources naturelles, c’est-à-dire une agriculture qui s’inscrit dans le concept du développement durable. On n’a pas besoin de ces mégaprojets agricoles pour atteindre notre sécurité alimentaire, et la sécurité alimentaire n’a aucun lien avec l’autosuffisance alimentaire ! L’essentiel est d’avoir la capacité de nourrir la population avec une alimentation saine, nutritive et équilibrée, même avec les importations, pour peu d’avoir les moyens d’assurer la pérennité et que les citoyens puissent accéder à cette alimentation en tout temps !

L’option des mégaprojets agricoles a échoué un peu partout dans le monde, le cas de l’Arabie Saoudite est éloquent à cet égard.

Il est nécessaire d’évoquer également le cas du Complexe agroalimentaire du Sud (CAAS), société par actions fondée par des promoteurs locaux, qui avait pour ambition de mettre en valeur 30 000 ha dans la région d’Adrar par la culture de céréales, de cultures industrielles (tomates, betteraves, oléagineux), ainsi que la réalisation d’un complexe agroalimentaire de concentré et de sauce tomate, dont les équipements ont été fournis par une société espagnole. Les résultats des premières années d’exploitation étaient très encourageants. Durant la saison 2003/2004, les rendements en blé ont dépassé toutes les prévisions ainsi que ceux de la tomate, dont la production a fait tourner l’usine de transformation.

Mais cela n’a pas duré longtemps, car après quelques années, l’usine a cessé de fonctionner, faute de matière première suffisante. Par ailleurs, le prix d’achat des céréales n’a pas permis d’amortir les charges faramineuses de production. C’est ainsi qu’en 2007 fut prononcé l’échec de cette première expérience de l’agrobusiness en Algérie.

Le gouvernement (plan Filaha 2019) a affiché son objectif de développer à terme les fermes intégrées (350 projets) de grande dimension, avec concessions de terres (par dizaines de milliers d’hectares). La loi ayant été aménagée, le partenariat avec des entreprises étrangères est recherché dans ce domaine inédit pour l’agriculture algérienne. Pour l’heure, aucun garde-fou, aucun dispositif ne vient encadrer ce modèle (en rupture avec l’agriculture familiale et paysanne). Selon vous, comment doivent procéder les pouvoirs publics pour éviter d’autres fiascos du genre Brezina et garantir une protection optimum des terres, des ressources et leur durabilité ?

Le plan Filaha 2019 avait également projeté d’arriver à zéro importation de blé dur, de poudre de lait et de viandes rouges en 2019. L’échéance est arrivée à terme et la facture d’importation de ces produits peine à régresser ! Il est primordial de préserver notre tissu agricole, d’accompagner et de soutenir les petits exploitants, de les former et de leur donner les outils nécessaires afin qu’ils puissent améliorer la production en utilisant les techniques modernes.

Cela ne veut pas dire de ne pas entreprendre des programmes de création de nouvelles exploitations agricoles de taille moyenne, maîtrisables, gérées de façon moderne en associant les ingénieurs et techniciens agronomes qui trouvent actuellement toutes les difficultés du monde à intégrer le secteur pour lequel ils ont été formés.

Est-ce qu’il y a une autre alternative pour développer notre agriculture ? Evidemment. Il y a des modèles algériens qui ont réussi à enregistrer des résultats très encourageants, notamment dans les filières stratégiques dont l’importation exerce une pression négative sur la balance des paiements du commerce extérieur du pays. C’est le manque de stratégie et de vision des responsables du secteur qui entrave leur développement.

Des producteurs céréaliers locaux ont franchi le cap des 50 quintaux à l’hectare, d’où la naissance du club des 50 (ceux qui produisent 50 quintaux et plus à l’hectare de céréales), des chiffres qui avoisinent les résultats les plus performants. Dans l’élevage, des éleveurs de vaches laitières à Ghardaïa ont réalisé des pics de production du lait de 50 l/jour/vache, une performance meilleure que celle annoncée par les concepteurs des mégafermes laitières.

Pourquoi ne pas encourager et accompagner ces deux modèles algériens au lieu de chercher les solutions ailleurs ? 

Source : El Watan

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