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Publié par Saoudi Abdelaziz

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"La norme américaine est sans ambiguïté. Toute entreprise, quelle que soit sa nationalité, à partir du moment où elle utilise le dollar dans ses transactions, qu’elle est présente aux États-Unis ou qu’elle a recours à des banques américaines, est passible de poursuites et de sanctions, si elle enfreint, même à l’extérieur des États-Unis, la loi américaine".

IRAN: L'EMBARGO AMERICAIN ENTRE EN VIGUEUR

Extrait de l'analyse de Martine Orange parue le 7 août sur Mediapart

A partir de ce 7 août, tout échange commercial, toute transaction utilisant le dollar dans le cadre d’opérations avec Téhéran est interdite, selon l’ordre de Donald Trump. Lundi 6 août, le département américain du Trésor a publié un communiqué pour rappeler à tous l’étendue de l’embargo contre l’Iran, et les sanctions qui menacent ceux qui bravent l’interdit américain.

Selon les autorités américaines, sont susceptibles de sanctions et poursuites devant la justice américaine:

« tout achat ou acquisition de dollars américains en numéraire par le gouvernement ; toute transaction d’or et de métal précieux avec l’Iran ; tout achat, approvisionnement ou transfert direct ou indirect de graphite, de matières premières, de charbon ou de métaux semi-finis tels que l’acier et l’aluminium ainsi que de logiciels industriels ; toute transaction d’achat ou de vente de rials [la monnaie iranienne] ou le maintien de fonds ou de comptes libellés en rials hors du territoire iranien ; tout achat ou souscription de dettes émises par l’Etat iranien ; enfin toute activité liées au secteur automobile iranien » .

Une deuxième salve d’interdictions devrait être prise le 5 novembre, renforçant encore l’enfermement iranien. Cette fois-ci ce sont les opérateurs portuaires, les armateurs et les groupes de transport maritime, les groupes pétroliers et gaziers qui devraient être frappés de sanctions et menacés de poursuites judiciaires, s’ils n’ont pas interrompu tout commerce avec Téhéran à cette date. De même, toutes les personnes ou les pays qui continueraient à acheter du pétrole iranien et toutes les institutions financières qui poursuivraient des relations avec la banque centrale d’Iran, au–delà de cette date, seraient passibles de poursuites aux Etats-Unis.

(...)

Car la norme américaine est sans ambiguïté. Toute entreprise, quelle que soit sa nationalité, à partir du moment où elle utilise le dollar dans ses transactions, qu’elle est présente aux États-Unis ou qu’elle a recours à des banques américaines, est passible de poursuites et de sanctions, si elle enfreint, même à l’extérieur des États-Unis, la loi américaine.

Dollar roi

Autant dire qu’avec une définition aussi large toutes les multinationales sont concernées. Qui peut commercer dans le monde sans le dollar ? Pratiquement personne. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le dollar est le carburant des échanges commerciaux internationaux. Tous les contrats de pétrole, de matières premières sont libellés dans la monnaie américaine. Mais tous les grands contrats aéronautiques, d’équipements prennent aussi le billet vert comme référence parce que c’est la monnaie reconnue par tous.

L’euro avait bien à sa création l’ambition de concurrencer l’hégémonie de la monnaie américaine. En tout cas, c’est ce que des responsables français, notamment Valéry Giscard d’Estaing, affirmaient. Dans les faits, les responsables européens, à commencer par les responsables allemands qui n’ont cessé de défendre les positions américaines sur ces questions, n’en ont jamais eu l’intention. L’euro sert de monnaie de réserve de complément pour les banques centrales : la monnaie européenne représente environ 30 % des réserves monétaires internationales. Un chiffre qui n’a quasiment pas bougé depuis sa création.

À l’exception de la zone euro, il n’est pas une monnaie d’échange commercial. Ces dernières années, à plusieurs reprises, des pays notamment l’Iran, ont suggéré que les contrats pétroliers soient libellés en euro. L’Union européenne ne s’est jamais saisie de cette question, préférant laisser le champ libre au dollar.

C’est la Chine qui a un peu relevé le défi, en lançant ces dernières semaines un contrat pétrolier libellé en yuan. Mais elle n’en est qu’à un stade embryonnaire, même si cela peut permettre à certains pays de contourner l’embargo américain pour leurs approvisionnements en pétrole. La Chine et l’Inde ont d’ailleurs annoncé qu’elles continueraient à acheter du pétrole iranien. Pour le reste, malgré la puissance économique de la Chine et son poids prépondérant dans le commerce international, la monnaie chinoise ne pèse quasiment rien. À peine 15 % des échanges commerciaux internationaux sont libellés en yuan, selon le FMI. Et cela concerne essentiellement les échanges asiatiques.

Pékin, cependant, s’est donné comme objectif à long terme de sortir de la domination du dollar pour construire un système monétaire multilatéral. L’approche est très sérieuse. Elle est soutenue par de nombreux pays et même par le FMI. Mais il faudra du temps pour la voir à l’œuvre, même si la crise iranienne peut précipiter certaines remises en cause.

Le dollar est d’autant plus incontournable que tout le système financier international s’est construit par référence à la monnaie américaine. Toutes les grandes banques européennes sont implantées aux États-Unis, pour avoir accès aux marchés de capitaux, pour pouvoir se doter de réserves en dollars. La crise financière de 2008, mais plus encore peut-être celle de 2012 ont montré le degré de dépendance du système financier européen par rapport au dollar. Le marché interbancaire étant complètement gelé, les banques européennes n’arrivant pas à trouver les montants suffisants en dollars pour honorer leurs transactions courantes, il a fallu que la FED, en association avec la BCE, vole à leur secours pour leur apporter les dollars manquants.

Cette situation de dépendance du système financier européen n’a pas échappé aux autorités américaines. Elles poursuivent les banques européennes non seulement pour les diverses fraudes – entre les subprimes, les manipulations sur les changes, sur le taux, le Libor, elles sont infinies… – commises aux États-Unis, en leur infligeant des amendes records, mais aussi pour les contournements auxquels elles se livrent à l’extérieur des États-Unis en menaçant de supprimer leur licence sur le territoire américain.

C’est ainsi que BNP Paribas s’est vu imposer une amende de 8,9 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) pour avoir contourné l’embargo en Iran justement et au Soudan, parce qu’elle avait eu recours à des transactions en dollars.

L’avertissement a porté. Plus aucune grande banque européenne n’est prête à s’engager – au moins officiellement – dans le financement de grands contrats ou même de servir d’intermédiaire dans le cadre d’échanges commerciaux avec des pays qui sont susceptibles d’être poursuivis ou menacés d’embargo par les États-Unis. Même après la levée de l’embargo sur l’Iran en juillet 2015, aucune banque ne s’est aventurée à Téhéran. Pour assurer le crédit export et les encaisses avec des contreparties iraniennes, Bercy a dû solliciter la banque Wormser Frères et la banque Delubac (cette dernière est pourtant prise dans des affaires de blanchiment et de corruption). Ces deux établissements minuscules ont un avantage : ils n’ont aucun lien avec les États-Unis. Ils sont donc hors de portée de toute sanction américaine.

Au-delà des problèmes de financement, une autre menace s’ajoute pour les grands groupes industriels : celle d’être poursuivis pour exportation illicite de pièces ou de composants jugés stratégiques par les États-Unis. La liste établie par les autorités américaines là encore est sans fin et peut être allongée autant que de besoin. Compte tenu de l’éclatement des fabrications, des spécialisations, de la mondialisation, tous les groupes, qu’ils travaillent dans l’automobile, l’énergie, l’aéronautique, la santé, la téléphonie ou autre, ont recours à des composants, des brevets, des logiciels considérés comme stratégiques et qui se retrouvent dans leur produit.

Ils risquent donc de se voir aussi poursuivis par les autorités américaines pour exportation illégale de composants stratégiques, s’ils passent outre l’embargo américain contre l’Iran. Et de se voir fermer les portes des États-Unis. Entre le marché américain et le marché iranien, le choix est vite fait.

Les réunions, les échanges à haut niveau, les efforts diplomatiques de l’Europe pour défendre l’accord iranien et permettre à leurs groupes de commercer avec Téhéran risquent donc d’être de peu d’effet. Les responsables européens qui ont parié sur un soft power, sur la suprématie du libre-échange et des échanges commerciaux, découvrent qu’ils ont peu de poids face à un Donald Trump décidé à outrepasser les rapports de force traditionnels.

Le président américain est plus que jamais déterminé à utiliser l’arme du dollar, qui conforte sa domination, qui lui permet toute unilatéralité diplomatique. Parce qu’ils n’ont jamais voulu s’attaquer à ce sujet, les responsables européens se retrouvent aujourd’hui pieds et poings liés face à leur « allié ».

Source : Mediapart

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