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Publié par Saoudi Abdelaziz

Hamid Boudaoud, président du Collège national des experts architectes. Photo DR

Hamid Boudaoud, président du Collège national des experts architectes. Photo DR

 

Par Hamid Fekhart 23 Août 2018 à 12:20

L’Algérie a lancé plusieurs milliers de programmes de logements ces dernières années. Quel constat peut-on en faire aujourd’hui ?

 Hamid Boudaoud. Le constat est tout simple : quand un citoyen algérien reçoit les clés de son logement, il est aux anges pendant un mois. Puis commencent les déceptions : malfaçons, inconfort, pas de transport, pas de marché, pas de dispensaire…

La vérité est que ce qui a prédominé dans les politiques du logement en Algérie c’est le souci du nombre (la quantité) et non pas celui de la qualité. Tous les responsables ont d’ailleurs le même langage : « Moi, j’ai réalisé tel ou tel nombre de logement ».  Mais jamais un mot sur la qualité.

Et quelles sont les raisons de ce désastre architectural ?

Depuis 1962 qu’on a commencé à construire. Malheureusement, on l’a souvent fait sans permis, sans acte et surtout sans conformité. Toutes les constructions qui ont été réalisées depuis 1962 et jusqu’à 2010, à l’instar des ministères, des écoles, des universités, des cités…, et ce sur tout le territoire national, n’avaient ni permis, ni acte de propriété et ne répondaient souvent pas aux normes internationales.

L’autre mal du secteur est le manque d’une main d’œuvre spécialisée. Aujourd’hui, on a 1368 centres de formation professionnelle, ce qui est énorme. Cependant, on n’a jamais vu un directeur d’une entreprise quelconque demander à celui d’un centre de formation de lui former dans telle ou telle branche. Or, si d’autres pays ont pu réussir c’est plutôt grâce à la formation. La coordination entre divers secteurs est la grande absente.

D’un autre côté, on a asphyxié le secteur avec une pléthore de lois qui sont, du reste, les meilleures au monde. Sauf qu’on n’a pas formé des personnes pour les appliquer.

Durant les années 1990, on a commis une autre erreur impardonnable : dissoudre les entreprises publiques qui étaient plus ou moins performantes.  Les entreprises privées qui étaient censées prendre le relais ont manqué terriblement de professionnalisme.

On a aussi gardé l’architecte à l’écart. Un exemple très significatif : quand il y a un projet à présenter ou à proposer, ce n’est jamais un architecte qui le fait, mais plutôt un P/APC ou un P/APW. L’architecte est marginalisé. Il est carrément hors-jeu. Comment peut-on, au final, avoir de la qualité quand il y a absence des génies de la construction ?

Certains pointent la précipitation dans les réalisation et les études…

Effectivement. Mais il y a aussi un laisser-aller déconcertant. À ce titre, je puis citer un exemple : la loi 90.29 du 01 décembre 1990, portant loi domaniale, stipule que quand quelqu’un commence à construire, les services concernés ont la charge de vérifier si la construction se fait ou non selon le plan approuvé. Malheureusement, personne ne s’en est encombré.

Des années après, on se retrouve avec la loi N° 08-15 du 20 juillet 2008, fixant les règles de mise en conformité des constructions et leur achèvement, et avec – c’est là le pire – 2 200 000 bâtisses inachevées, ne répondant à aucune norme.

Le laisser-aller, on le voit partout. Si on prend l’exemple de l’AADL, le premier projet (55 000 logements) remonte à 2001. La réception était prévue pour 2005. Et, à ce jour, 18 ans après, le projet n’est pas encore achevé.

Un autre exemple du laisser-aller : on a 1478 ascenseurs qui sont en panne. Comment peut-on lancer un programme d’un million de logements sans jamais penser à créer une usine d’ascenseurs ainsi que des ateliers de maintenance.

Pour ces programmes présidentiels, les retards ne sont que trop flagrants. Quand on dit que tel projet prendra 18 mois, il faut y ajouter un « 0 ». Et le problème est que quand on retarde, les matériaux n’attendent pas. En 1969, le mètre carré était à 750 DA, maintenant il est à 55 000 DA.

Il faut noter que parmi les 36 000 entreprises recensées, il n’y a que 456 qui sont capables de réaliser 200 logements/an. Et aussi de quelle manière ? On a tous vu la cité Ali Mendjeli. Un vrai désastre urbain !

Il y a aussi un point fondamental qu’on n’arrive pas à écarter : le moins-disant. On ne peut pas, dans ce contexte, exiger la qualité. Il aurait fallu juger en fonction des compétences et de l’offre technique.

Incompétence, laisser-aller, hâte… mais aussi corruption ?

Certes, quand on ferme les yeux, c’est qu’il y a le « sandwich ». Et – proverbe de chez-nous – quand on mange, les yeux ont tendance à avoir honte de se relever.

Cette façon de construire n’aura-t-elle pas justement des conséquences fâcheuses sur le plan culturel et social ?

Ça sera à qui aura le courage d’entrer dans ces cités dépourvues de la moindre structure d’accompagnement.

On a tous vu ce classement qui relègue Alger à la 132e place. L’architecture n’est-elle pas l’une des raisons de ce sinistre classement ?

C’est justement la base. Vu d’en haut, Alger ressemble à l’Irak ou la Syrie d’après-guerre. Nous n’avons pas la moindre politique de la ville. Rien qu’entre 2010 et 2016, on a déboursé 69 milliards de dollars en logements. Et on a rien construit qui puisse rendre l’Algérien fier de ce qu’il a. On ne demande pourtant pas trop : un logement, un marché, des transports, une école et un dispensaire.

Récemment, le ministre a résilié les contrats de 475 entreprises dont 5 étrangères. N’est-il pas en train de tenter de rattraper le coup ?

Le problème n’est pas là. Pour une entreprise, c’est le personnel technique qui doit être performant et surtout présent. Aussi, le bureau d’études doit-il connaître son sujet aux bouts des doigts.

Le problème ne vient pas uniquement des entreprises. Comment peuvent-elles justement fonctionner quand elles ne sont pas payées durant une année ou deux , sachant pertinemment que la réalisation demande beaucoup d’argent ? Elles, aussi, ont des bouches à nourrir.

Quand on lance un projet, on devrait avoir son budget. Les retards de paiement engendrent des pertes énormes pour l’entreprise notamment à cause des prix des matériaux qui sont en continuelle hausse. Je défie quiconque à me présenter un projet où les engagements financiers du maître d’ouvrage ont été respectés.

Condamner 500 ou 1 000 entreprises ne veut rien dire. Il faut aussi écouter les doléances de l’autre partie qui souvent n’a pas voix au chapitre.

La bureaucratie fait de réels ravages. J’explique : il y a le maître d’ouvrage, l’entreprise réalisatrice et le bureau d’études qui est l’aiguille de la balance entre l’entreprise et le maître d’ouvrage. Même quand l’entreprise fait du bon travail et que le bureau d’études fait les attachements, le maître d’ouvrage prend un temps fou pour accorder les paiements.

L’autre décision prise par le gouvernement est l’interdiction de l’importation d’un certain nombre de matériaux. Est-ce que ça ne va pas nuire au rythme et à la qualité de la construction qui, déjà à ce stade, sont loin d’être à la hauteur ?

En 1985, on avait interdit l’importation du bois de coffrage car on a dit au ministre de l’époque qu’une entreprise à Rouïba confectionnait des coffrages métalliques. Cela a causé énormément de retard au secteur de la construction en Algérie. Il a fallu longtemps pour qu’on sache que ladite entreprise était loin de pouvoir couvrir la demande nationale.

En principe, avant de prendre de telles décisions, des statistiques et des études doivent être réalisées. Il faut qu’on estime convenablement les besoins et les capacités de la production nationale. Quand du bouche-à-oreille du genre : « Oui, monsieur le ministre, on a tout », domine, il y a beaucoup de chance qu’on tombe dans la pénurie.

Le ministère ne devrait jamais prendre de décisions sur les seules déclarations des entreprises et le taux de leurs productions. Des enquêtes périodiques doivent être menées pour s’assurer aussi du rythme, car on peut commencer avec des grandes quantités et finir avec de très petites.

Aussi faut-il noter qu’il ne s’agit pas uniquement de la quantité. Il y a aussi la qualité qu’il faut prendre en considération. Et là-dessus, il y aura beaucoup à dire.

Par rapport aux capacités de construction, on parle de programmes et des réalisations en millions d’unités. Les chiffres ne sont-ils pas exagérés ?

On a 1541 communes et 50 offices OPGI. Le ministère, en date du 14 juin de cette année, a réuni les 50 directeurs de l’OPGI et leur a demandé de faire les statistiques des projets réalisés, des projets en cours et des projets en études. À ce jour, aucune réponse.

On garde délibérément le flou…

Effectivement. À la lumière de ces données, il est vraiment difficile de croire les chiffres qu’on avance.

Donc, on n’a pas des chiffres bien arrêtés !

Justement, on n’en a pas. C’est pourtant facile. Chaque P/PAC peut faire le décompte au sein de sa commune.

On est obnubilé par la crise du logement. Si on fait des statistiques réelles, on trouvera peut-être qu’on n’a pas besoin de logements. Si chaque bâtisse des 2 200 000 bâtisses inachevées contient 2 logements, on aura déjà 4 400 000 logements.

Source: TSA-Algérie

 

Logement : les raisons d’un désastre

 

Par Hamid Fekhart

 

Plus de 1300 hectares, et quelques 44 000 logements de diverses formules en vue. Pour le projet de ville nouvelle de Draa Erich, près d’Annaba, l’État a vu grand.

« Le projet entre dans le cadre de la stratégie de l’État algérien qui vise à améliorer le cadre de vie des citoyens », expliquait, en février dernier, le Wali de Annaba. Et au wali d’ajouter : « nous avons veillé à ce que la ville réponde aux normes internationales ».

Normes internationales et cadre de vie ? De loin, tout semble correct dans les nouvelles constructions. Mais il y a une semaine, le 15 août, une vidéo-amateur est mise en ligne sur la plateforme Youtube. L’auteur nous invite à visiter l’un de ces innombrables immeubles de la ville nouvelle…

La caméra pénètre dans un appartement. Surprise : des ouvriers s’attèlent à une drôle de besogne : refaire un travail déjà fait. Les murs aussi sont démolis. À la main. Le mortier, dites-vous ? Il est réduit en poussière sous la seule pression des doigts.

Une autre vidéo intitulée : « Qui veut un appartement AADL ? Malfaçon en veux-tu en voilà ! » était diffusée une journée avant. Un homme arrache des briques à un mur sans aucune difficulté. « Normes internationales, mon œil ! », répétait l’homme.

Des vidéos comme celles-ci sont tellement nombreuses qu’il serait difficile de les compter. Nous citerons celle tournée à Reghaia où un homme, rien qu’en usant de ses doigts, a réussi à dénuder un mur. De Sidi Bel Abbès, exactement de la cité 1 500 logements, c’est une autre vidéo qui montre de l’eau, censée être potable, mélangée aux eaux usées…

 Un vrai désastre architectural et écologique. C’est d’ailleurs devenu une règle en Algérie : quand on acquiert un logement, il faut tout refaire : murs, plafonds, faïence, carrelage…

Malfaçon, mode d’emploi

Comment en est-on arrivé là alors que l’État a déboursé des dizaines de milliards de dollars dans les programmes immobiliers ? C’est la question que se pose, à juste titre, tout algérien. « Ce qui a prédominé dans les politiques du logement en Algérie c’est le souci du nombre (la quantité) et non pas celui de la qualité », explique Boudaoud Hamid, président du Collège national des Experts Architectes.

Obnubilées par la sempiternelle crise du logement, les autorités ont donné comme mot d’ordre de « construire vite ». Et le résultat – peut-être fallait-il s’y attendre – est loin d’être à la hauteur des attentes des acquéreurs.

Des murs fragiles, une peinture vite défraichie, des plafonds égouttant les eaux du voisin d’en haut à peine installé, des sols rarement bien faits…

Pour qu’une telle médiocrité soit atteinte, il a fallu que des conditions soient réunies, à commencer par l’absence d’une main d’œuvre spécialisée. « A croire que les centres de formation professionnels ne forment que des coiffeurs », s’insurge un entrepreneur.

Et d’ajouter : « Trouver un bon maçon n’est guère facile. J’ai dû refuser beaucoup de travail, notamment la finition des salles de bains. Les faïenciers sont très rares. Et quand on en trouve, c’est chèrement payé ».

En Algérie, entre employeurs et employés, la balle ne tarde jamais dans le même camp. « Travaillez et nous vous payeront », disent les uns. « Payez-nous et nous travailleront », répondent les autres.

Pire que l’incompétence, il y a le laisser-aller. « Total », assure le même entrepreneur. Pour cela tout un langage a été inventé par les Algériens : « tiri barek », « d’rebe bark », « boumedrah »… Il reflète le désamour nourri par les Algériens envers le travail bien fait.

« Il y a bien des entrepreneurs qui font exprès de frauder, mais le grand mal vient de l’incompétence et de l’inconscience des travailleurs. On a beau les surveiller, ils trouvent toujours un moyen de bâcler », explique notre interlocuteur.

Cette mentalité – il s’agit bien d’un problème de mentalité – fera de l’Algérie un immense chantier à ciel ouvert. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on se retrouve avec plus de 2 200 000 bâtisses inachevées.

Les étrangers, les « bons » élèves

Même les entreprises étrangères de réalisation, chinoises et turques notamment, n’ont pas réussi à imposer un minimum de qualité dans les réalisations.

« Les étrangers ont bien compris que c’est un pays qui ne tourne pas rond. Ils ne s’encombrent pas des normes, car ils savent que le contrôle ne se fera que superficiellement. Ils refusent de déclarer les travailleurs algériens, car rien ne les y obligent… Ils font les quatre cents coups et, quand ils ont des soucis, ils glissent un petit quelque chose sous la table et tout est réglé », regrette Abdennour, un jeune algérien qui a aidé une entreprise turque à s’installer en Algérie..

Cela est le cas de beaucoup d’étrangers venus nous construire des logements en centaines de milliers. Les murs qui se démontent comme un puzzle pour enfants en est la preuve. Et les constructions chinoises, à bien considérer les vidéos qui circulent sur la toile, sont les plus touchées.

« Vous pensez que chez eux, les chinois construisent comme ça ? », s’interroge Kamel, un chef de chantier dans une entreprise privée.

La sous-traitance, le grand mal

Le moins-disant est, bien évidemment, la règle. Et c’est loin d’arranger les choses, puisque les entreprises, sous les contraintes financières, se retrouvent dans l’obligation d’embaucher mal, de travailler vite et de tenter de faire des économies sur les matériaux.

L’autre phénomène qui prévaut dans le secteur est la sous-traitance. Souvent l’entreprise qui a acquis le projet le soustraite en partie ou – ça arrive aussi – en entier. Et le sous-traitant, en manque de moyens matériels et humains, n’hésite pas, à son tour, à sous-traiter.

La chaine peut s’allonger indéfiniment, et le vrai exécutant se retrouve avec des miettes. « Même quand le cahier des charges l’interdit, la sous-traitance se fait sans contrat », raconte Hassen un entrepreneur à la tête d’une petite entreprise de peinture. Et d’ajouter : « ceux qui font réellement le boulot ne gagnent souvent pas la moitié du prix initial ».

Un entrepreneur qui dit avoir décroché un projet en troisième main raconte : « c’est à peine si je peux payer des maçons et des manœuvres débutants. Pour ne pas travailler gratuitement, j’essaie de gagner un peu sur les prix des matériaux ».

Au point de jouer sur le dosage du mortier, par exemple ? « Oui, mais pas au point de ne mettre que des petites quantités de ciment », répond-il. Ne mettre que des petites quantités de ciment n’est pas rare. Cela donne du mortier qui, sous la simple pression des doigts, est réduit en poussière.

Le contrôle, le maillon faible

On est en droit de poser la question du comment peut-on réceptionner des constructions avec des malfaçons aussi faciles à détecter.

La qualité de mise en œuvre, la fiabilité, la sécurité ainsi que la recherche de performance des matériaux sont pourtant devenues aujourd’hui des préoccupations majeures du domaine de la construction.

La tâche du contrôle incombe, bien évidemment, au maître d’ouvrage ainsi qu’aux bureaux d’études qui encadrent le projet. Une tâche qui est loin d’être convenablement accomplie.

On ne parle même pas du confort thermique, acoustique, spatial et visuel, thèmes chers aux architectes. On parle du minimum, soit des constructions sans malfaçons, du moins sans trop de malfaçons.

Le nombre de chantiers lancés, de l’avis des experts, rend très difficile le contrôle. À cela s’ajoute le manque de formation des contrôleurs, ainsi que les moyens mis en œuvre.

Mais ce n’est pas tout. « Quand on ferme les yeux, c’est qu’il y a le sandwich. Et – proverbe de chez-nous – quand on mange, les yeux ont tendance à avoir honte de se relever », commente M. Boudaoud Hamid.

Source : TSA-Algérie

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